Maillot jaune

Mai en moyenne montagne : le jaune est mis. C'est un vêtement magnifique, un textile naturel, un habit de vainqueur ...

Chemin du 15 mai 2019

Maillot jaune 

Le Vercors en gilet jaune © Patrice Morel (mai 2019) Le Vercors en gilet jaune © Patrice Morel (mai 2019)

Alors bien-sûr il y a les allergiques, ceux qui ne supportent pas, ceux qui explosent bruyamment dès qu’ils en aperçoivent la couleur, ceux qui vous crachent au visage dès qu’ils en reniflent l’odeur, ceux qui postillonnent en périphérie au premier rond-point fleuri, ceux qui vomissent leur bile quand la campagne passe au bouton d’or : le jaune n’est pas toujours un pigment facile, et il peut déclencher les hostilités. 

On aime ou on n’aime pas !
On adore quand il est paletot vainqueur, altier, et de préférence français dans la grimpée de l’Izoard. Je garde à jamais le souvenir du maillot de Nanard dans la «Casse déserte», à l’été 75, précédé par la rumeur immense d’un peuple rassemblé : «Thévenet, Thévenet, Thévenet ! » . Ce jour là, les derniers lacets surchauffés du géant alpin résonnaient d’un seul et unique slogan, unanime, propulsant vers les cimes un mec longiligne penché sur son cadre en fer, suant de douleur dans l’enfer, un cycliste bourguignon, un type simple, à l’accent charolais, un gilet jaune issu des «territoires» terrassant le «Cannibale» étranger, le belge Eddy Merckx. Tout le monde était d’accord sur la couleur et sur les valeurs : vox populi, vox Dei !

Ce qu'ils appellent "les territoires" ... © Patrice Morel (mai 2019) Ce qu'ils appellent "les territoires" ... © Patrice Morel (mai 2019)

Le maillot jaune est un symbole dans l’imaginaire sportif. Il recouvre les épaules du plus fort des «forçats de la route» comme les baptisait Antoine Blondin. Il a transformé des gens simples en héros, des inconnus en vedettes, des villageois en légendes vivantes. Je pensais à tout cela en appuyant sur le déclencheur de mon appareil photo. Je n’avais que du jaune dans le viseur. Du jaune et de la montagne. Du beau et du grandiose. De l’or et des barres. Des prés dorés et des névés dans les rochers. Comment peut-on détester le jaune ?
Car oui, cette couleur est devenue un sujet de détestation, de haine parfois, de fracture, et disons-le tout net de séparation entre classes sociales. Une allergie mondaine et bourgeoise. Un simple gilet citron aperçu et c’est l’acidité, l’aigreur, le foie retourné à l’heure du salon de thé, ce sont les douceurs pâtissières qui passent de travers, au Dôme, à la Coupole, ou chez Angellina rivoli. Difficile d’avaler un Paris-Brest, un Mont-Blanc, un gâteau basque, un far breton, un biscuit de Savoie, un Strudel alsacien, des bugnes lyonnaises, un cannelé bordelais, sans faire une jaunisse !

 © Patrice Morel (mai 2019) © Patrice Morel (mai 2019)

Allez, cela nous passera ! Il suffit de trouver d’excellents refuges en zone de plein air, loin de Jupiter qui se prend pour le roi soleil, et de philosopher, de repenser tranquillement à Bernard Thévenet par exemple, ou à tout autre sujet rassembleur, ne plus s’énerver, éviter le double carton jaune, et l’exclusion définitive !
Je me suis installé tranquillement, en terrasse magnifique, au Grand Hôtel des Bouquetins, au Royal Palace Vercors, au Café de la Flore et j’appuie sur le déclencheur. J’ai du yellow dans l’écran, de la primevère, du coucou, du pissenlit plein les mirettes, c’est le grand gilet jaune du mois de mai, cela me donne des ailes les gars, je me surpasse, j’entends la foule qui m’encourage, je me mets au clavier, j’appuie comme un forcené, devant moi le dernier lacet du Galibier, c’est fini, je lève les bras, je vais gagner !

 © Patrice Morel (mai 2019) © Patrice Morel (mai 2019)

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