Route de la grande zigouille !

Certaines routes magnifiques aujourd'hui, au goudron impeccable, étaient autrefois des chemins de grand danger. Exemple dans la ruralité lumineuse du Vivarais où l'indigène tuait le cochon certes, mais aussi parfois le voyageur, et où sévissaient des monstres à crocs acérés.

Chemin du 29 octobre 2019

Route de la grande zigouille ! 

 © Patrice Morel (août 2019) © Patrice Morel (août 2019)

Je vous ai parlé du Col de la République au-dessus de Saint-Etienne où se sont illustrés des cyclistes célèbres, les fameux «forçats de la route» d’Antoine Blondin.
 Je vous emmène à présent vers d’autres cols, et d’autres villages, également situés en moyenne montagne, un peu plus au sud, en limite de Cévennes. Ces contrées, moins auréolées de grandeur sportive, sont connues pour des raisons plus triviales et farouches : après les seigneurs de l’enrobé, voici donc les saigneurs des bas-côtés !
Il faut se lancer sur deux ou trois voies ancestrales, traditionnelles, celles que parcouraient jadis les commerçants ambulants, les colporteurs, les trimardeurs, les roulants, les chemineaux, les pélerins, les premiers touristes, les troupes théatrales, bref la France en marche, la vraie, l’unique, à pied, à cheval, en charette, en dilligence, parfois en convoi afin d’éviter les malandrins et autres truands de grands chemins.

ici trois têtes tombèrent ! © Patrice Morel (août 2019) ici trois têtes tombèrent ! © Patrice Morel (août 2019)

Figurent notamment sur mon carnet la nationale 102 qui mène au Puy-en-Velay, et la 88 qui traverse Mende. Deux chaussées que je choisis souvent pour m’enfuir en Aveyron, loin de la civilisation, via l’Ardèche, la Haute-Loire et la Lozère.
Depuis Aubenas, il convient d’abord d'avaler en patience et sans barguigner les dizaines de virages aériens et déserts qui mènent au col pittoresque de la Chavade. Les maisons sont rares, souvent abandonnées, volets clos, témoins d’un passé révolu.
Au sommet, à 1200 mètres, c’est plus riant !
Le plateau s’ouvre, verdoyant, et l’eau abonde, si bien que l’herbe pousse grassement ; nous entrons dans un pays d’élevage, et par endroits de tourbières. Le premier village, on s’y arrête : Lanarce, 200 habitants, halte séculaire où l’homme a toujours fait bombance, et laisser souffler les chevaux.

Rue du centre à Lanarce , Ardèche © Patrice Morel (août 2019) Rue du centre à Lanarce , Ardèche © Patrice Morel (août 2019)

Concrètement et physiquement nous voici au pays vermeil des zigouilleurs : tueurs de cochons et assassins de voyageurs !
Si vous êtes carnivore, en effet, la rue principale de Lanarce vous impose l’arrêt buffet. C’est le paradis du «caillon» comme on dit en Dauphiné, le verrat transformé et arrangé sous toutes ses formes, notamment celle en poire du gros «Jésus», saucisson sec à la lyonnaise, au poivre et à l’ail, emmailloté dans le vrai boyau, ficelé comme l’enfant roi dans ses langes un soir de nuit sacrée.
Lanarce, ou la salaison en toute saison ! Mais pas que ...

Au pays du "caillon" ! © Patrice Morel (août 2019) Au pays du "caillon" ! © Patrice Morel (août 2019)
De fait, le caractère charcutier du site s’enrichit d’un aspect plus théâtral et tragique, quelques kilomètres plus loin, le long de la RN 102. Si vous aimez l’horreur, le faits divers, le sang qui a coulé, et la grande histoire du crime, il existe donc sur la même commune, un bâtiment d’époque transformé en musée : l’auberge rouge de Peyrebeille.
Au 19ème siècle, les tenanciers, genre Thénardier aggravés, y auraient détroussé, dépouillé, étranglé, égorgé, exécuté, massacré, saigné, violé, bref trucidé de nombreux voyageurs.
Aujourd’hui, le bâtiment se visite. Vous êtes accueillis par un panneau sympathique, en bord de parking, illustré d’une guillotine : il rappelle que les époux Pierre et Marie Martin ainsi que leur valet Jean Rochette, surnommé «Fétiche», eurent la tête tranchée à cet endroit, pile-poil sur les lieux de leurs méfaits, devant des milliers de spectateurs en transe, enragés, déchaînés.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Auberge_de_Peyrebeille

Porc et religion... © Patrice Morel (août 2019) Porc et religion... © Patrice Morel (août 2019)

Au-delà de Lanarce, le paysage en doux dévers semble apaisant. Pourtant, la bestialité est encore au rendez-vous ! Le trajet bifurque vers Langogne, emprunte la RN 88 et l’imagination découvre alors d’autres ruisseaux sanglants. Nous entrons dans le Gévaudan, royaume béni de la bête aux longues dents, celle qui au 18ème siècle laissa sur le carreau une centaine de dépouilles exsangues, jeunes bergères, garçons vachers et autres gens de la terre. A Langogne comme dans plusieurs bourgs du secteur des statues immortalisent le loup-garou légendaire. Il est vilain, répugnant, sinistre, la queue immense, la langue énorme, les crocs acérés, brrr ....

Qu’il s’agisse de l’auberge rouge ou du monstre à toison noire, la force de l’histoire est telle que les faits demeurent puissamment ancrés dans le patrimoine local et national. Au point que le cinéma s’en est emparé et que plusieurs films ont été consacrés à ces horreurs largement commentées, racontées, augmentées, répercutées.

http://www.allocine.fr/…/player_gen_cmedia=18779861&cfilm=3…

http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=119641.html

https://www.youtube.com/watch?v=lQ94b02Pjdg

La route 88 traverse partiellement le Gévaudan. Mais cela suffit braves gens : assez d’affres, assez d’effroi, assez de cochonneries !
Nous arrivons enfin, avec soulagement, en un lieu protégé et surveillé par la vierge. Interdit au malin ! Je vous invite donc à pique-niquer sans crainte, en terrain dégagé, dans le vent frais et l’air limpide. Vous êtes au Col de la Pierre Plantée, en Lozère, à 1264 mètres d’altitude, sur la ligne de partage des eaux, et vous pouvez déboucher une bouteille de gros rouge à la santé des égorgeurs. Bonne route !

 © Patrice Morel (août 2019) © Patrice Morel (août 2019)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.