Aveyron, terre profonde

L' Aveyron demeure un territoire rural souvent hors du temps. Dans les vallées ou sur le causse, on découvre des lieux qui ne bougent pas, qui ne changent pas. Une fois encore, à la Toussaint, je vais "descendre" vers ce département où l'on se réconcilie avec la vie et avec la mort ....

Chemin du 30 octobre 2019,

Aveyron, terre profonde ....

Le piton de Rodelle, en Aveyron © Patrice Morel (août 2019) Le piton de Rodelle, en Aveyron © Patrice Morel (août 2019)

Il faut connaitre. Il faut vouloir s’y rendre. Ou alors tomber par hasard sur cette protubérance calcaire, ce piton rectiligne, ce curieux roc couleur ocre, avec sa crête instable de bâtisses suspendues, village aux toits d’ardoises et de lauzes, enchâssé dans une étroite vallée de l’Aveyron ignorée.
Rodelle, j’aime bien ! C’est plus confidentiel que Conques pas loin.

Parce qu’ici point de marchands du temple, point de cars de touristes, point de murs de cartes postales, point de frimeurs en mal de Compostelle mangeurs de crêpes à la porte d’une abbatiale aux vitraux décorés par Soulages.
Ou alors, Conques, faut y aller en plein hiver, par moins dix et se retrouver seul à glisser sur le verglas des ruelles pentues et désertées ...
Rodelle, donc !

Le cimetière de Rodelle, Aveyron © Patrice Morel (août 2019) Le cimetière de Rodelle, Aveyron © Patrice Morel (août 2019)

C’est mon Aveyron intime, mon pèlerinage confidentiel. J’y viens régulièrement à la période ordinairement triste et humide de la Toussaint. Mais très souvent il fait un temps du tonnerre de Dieu, une chaleur d’enfer, et l’idée de la mort s’éloigne : la grande faucheuse choisit de rester à l’ombre. A moins qu’elle ne soit planquée dans le corps bossu et osseux de cet employé communal qui roule sa tondeuse, toutes les années, fin octobre, devant la porte du cimetière.
Le cimetière de Rodelle : une cinquantaine de tombes, certaines modestes, déglinguées et penchées, peu entretenues, mais quelques-unes flambant neuves, cossues et bien plantées, le tout disposé en balcon légèrement incliné, tourné vers le nord, avec vue sur les collines voisines, bref, le paradis !
Ou l’enfer. Car on sent bien ici que les pensionnaires n’ont pas eu la même vie, pas les mêmes bonheurs, pas les mêmes honneurs.
Sociologie du cimetière ! © Patrice Morel (août 2019) Sociologie du cimetière ! © Patrice Morel (août 2019)
Concrètement, ils ne sont pas logés à la même enseigne. Il y a visiblement les morts du coin, et les morts de plus loin, les morts d’ici et ceux de là-haut. Les gens de peu, accrochés à leur terre, qui ont mangé beaucoup de châtaignes et dont la sépulture est en pierre rugueuse. Les gens de biens, devenus Parisiens, bougnats enrichis dans le charbon, le pinard, et la bidoche, dont le caveau de granit sort de chez un marbrier ruthènois payé en biffetons gagnés sur les bords de Seine.
Les Aveyronnais de la Capitale ! Plus nombreux à Paname que dans le département d’origine, au-moins 5 à 6000 troquets et 70 % des bureaux de tabac, le clan, le pactole, et des vitrines de prestige, Lipp, Le Flore, le Dôme, les Deux Magots...
Poésie sépulcrale © Patrice Morel (août 2019) Poésie sépulcrale © Patrice Morel (août 2019)
Ah le magot ! Ils savent y faire les gars du causse débarqués à Austerlitz, oursins en poche, et livret A bientôt débordant... Mais ils n’oublient jamais le Pays : devant le cimetière de Rodelle, sous un arbre protecteur, il y a un banc public, avec une plaque en cuivre rivetée au dossier. On peut y lire : «offert par l’Amicale de Paris» .

A une poignée de kilomètres de là, une curiosité géologique mérite aussi un arrêt touristique, voire scientifique : le «trou de Bozouls» !  Sur la jolie placette du village, il est agréable de boire un pot en terrasse, au bord immédiat de cette cavité immense et profonde. Tout en bas, tout au fond, se devine un ruisseau tortueux, malicieux, le Dourdou, qui tente et réussit un virage en épingle à la perfection. Comme à Rodelle, la roche a été bouffée par l’érosion. Le canyon de Bozouls est une attraction.

Le Trou de Bozouls, Aveyron © Patrice Morel (août 2019) Le Trou de Bozouls, Aveyron © Patrice Morel (août 2019)

Ainsi, ma Toussaint en Aveyron, dans les environs de Rodez, se résume souvent à une rando pittoresque, une baguenaude pépère de petits trous mortuaires en gros gourg abyssal.

Mais le calcaire et le karst de cet environnement offrent bien d’autres surprises à qui prend le temps de venir, de revenir, de ralentir, dans un département un peu dormant mais apaisant où la géographie ne vaut émerveillement que soulignée d’un aligot saucisse ou de tripoux arrosés d’un petit Marcillac. On ne va pas se lamenter et faire une tête d’enterrement au prétexte ordinaire qu’un premier jour de novembre ramène à la fosse ultime . Quand même !

Pause moto, devant le canyon de Bozouls © Patrice Morel (août 2019) Pause moto, devant le canyon de Bozouls © Patrice Morel (août 2019)

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