EDF face au "buzz" de la contamination de l'eau par le tritium

Derrière la polémique relayée par « Le Canard enchaîné » notamment, toujours cette même volonté de nuire à l'atome et à EDF. Qui assure pourtant que "la quantité de tritium dans l'eau du robinet est 170 fois au-dessous de la valeur à ne pas dépasser fixée par l'OMS".

S'il est un art que Le Canard enchaîné maîtrise à merveille, c'est bel et bien celui du buzz. Sa dernière révélation, en forme de scoop – spoiler alert : elle ne mérite pas franchement ce statut –, sur des rejets radioactifs dans l'eau, a contaminé l'ensemble (ou presque) des médias français. Qui titrent à vue depuis quelques jours : « Alerte sur la présence de composés radioactifs dans l'eau »« Une substance radioactive présente dans l'eau potable de 6,4 millions de personnes »« De l'eau potable assaisonnée à la radioactivité », entre autres.

A la base de ce vent de panique, une information transmise par le laboratoire (agréé) de l'Association pour le contrôle de la radioactivité dans l'Ouest (ACRO), une association citoyenne qui a vu le jour au lendemain de la catastrophe de Tchernobyl, en 1986. Leurs experts ont relevé une concentration en tritium dans les eaux de la Loire « anormalement élevée », en janvier 2019, faisant courir un risque de « contamination » à environ 6,4 millions de personnes. Les mesures, à l'époque, faisaient état de 310 becquerels par litre (Bq/L) – et sont contraires, soit dit en passant, aux relevés effectués par la centrale de Chinon entre le 1er janvier 2019 et le 31 mai 2019.

Isotope de l'hydrogène

De quoi s'agit-il, pour commencer ? « Le tritium est un radionucléide [un noyau atomique qui peut se décomposer en émettant un rayonnement, ndlr] qui est rejeté en permanence par les installations nucléaires, précise Tristan Kamin, ingénieur en sûreté nucléaire, au site Atlantico[Il] est à la fois très peu radioactif et peu radiotoxique, c'est-à-dire que les radiations qu'il émet ont très peu d'énergie et ne pénètrent pas. » A titre de comparaison, dans les aliments (les légumes surtout), il arrive que l'on trouve des radioactivités comparables issues du potassium 40. Et « pour une même radioactivité, le potassium est à peu près 100 fois plus radiotoxique », illustre l'ingénieur.

D'autre part, le tritium « est très mobile et très dur à filtrer » : en cas de rejet involontaire ou excessif de déchets nucléaires, « la première chose que l'on verrait serait du tritium », explique Tristan Kamin. Dès qu'il y a un peu plus de ce type de radionucléide à un endroit donné, « c'est normal de se demander s'il n'y a pas quelque chose de caché et de chercher. Cela ne veut pas dire qu'il y a des rejets importants derrière, mais c'est un bon moyen d'arrêter de se poser des questions ». En réalité, la variation de la teneur en tritium dans l'eau dépend de la production d'énergie fournie par un réacteur nucléaire. Elle est aussi variable d'année en année.

L'ACRO entend donc alerter sur des rejets de tritium – un isotope de l'hydrogène, pour mémoire, les deux atomes partageant les mêmes propriétés chimiques – 100 fois moins nocifs pour la santé que certains aliments. « En somme, le discours caché derrière est de dire ‘‘naturel = bon’’, ‘‘artificiel = dangereux’’ », tente de résumer Tristan Kamin. Rééquilibrant ainsi quelque part la balance de la vérité, complètement faussée par l'alarmisme de certains canards. Autre élément tu par les médias : les quelque 2 500 analyses par an effectuées par chaque centrale, sous le contrôle de l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN), pour surveiller les rejets radioactifs dans l'environnement.

Forcément, un papier là-dessus serait moins aguicheur. Et ne permettrait pas à certaines associations, comme Sortir du nucléaire, rompue à la lutte anti-atome, de rebondir sur un « apparent scandale ». L'enquête qu'elles ont exigée, dans l'affaire, n'aura d'ailleurs pas lieu, puisque de l'avis même du laboratoire de l'ACRO, « aucune valeur ne dépasse le critère de qualité de 100 Bq/L instauré par les autorités sanitaires ». Or, selon l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaires (IRSN), bras scientifique de l'ASN, le code de la santé publique impose une investigation uniquement lorsque le seuil de 100 Bq/L est dépassé.

Le bec dans l'eau

Ce n'est pas la première fois qu'EDF, l’exploitant des 19 centrales nucléaires en France (pour 58 réacteurs), est ciblé par les médias. Mais que le groupe tricolore se rassure, l'activité liée à l'atome nourrit bien des fantasmes. Et pas seulement en France. En 2009, le gouvernement canadien avait été obligé de réagir à un début de polémique, abreuvée par l'alarmisme de quelques associations anti-nucléaires qui dénonçaient, là aussi, des niveaux de tritium dans l'eau inquiétants. Pourtant, selon les autorités, la dose de radioactivité reçue dans l'année pour un adulte consommant 2 litres d'eau par jour à 1 Bq/l (0,000015 millisieverts) était bien inférieure au seuil d'exposition considéré comme dangereux (100 mSv/an).

Le raisonnement est d'ailleurs le même en France où la concentration de tritium dans l'eau est sensiblement identique (entre 10 et 30 Bq/l, contre une valeur moyenne de 18 Bq/l au Canada). Ainsi, en consommant une eau à 60 Bq/l, un enfant « reçoit » 0,00126 mSv, soit 1/800ème de la dose réglementaire. Et 1/80 000ème du seuil de danger. Pareil, une teneur équivalant à 310 Bq/l (la mesure effectuée à Saumur, en début d'année, par l'ACRO, et jamais reproduite ensuite) entraînerait une exposition calculée à 0,0065 mSv, soit 1/152ème du plafond réglementaire. Et 1/15 000 du seuil de danger.

Cela valait-il réellement le coup d'entamer un article par : « Voilà une révélation légèrement contrariante pour EDF... » ? Pas sûr. D'ailleurs, Le Canard enchaîné le reconnaît juste après : « Pas de panique : la concentration en hydrogène radioactif (autre nom du tritium) reste très en deçà des normes sanitaires et est donc sans danger. » Et donne même la parole à l'énergéticien français : « La quantité de tritium dans l'eau du robinet est 170 fois au-dessous de la valeur à ne pas dépasser fixée par l'OMS », l'Organisation mondiale de la santé. L'objectivité journalistique est sauve. Le journal ne souhaitait sans doute pas se retrouver le bec dans l'eau.

 

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