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Billet de blog 2 juin 2020

Un étrange blé oublié

quelque chose comme cinq minutes de marche tranquille devant tous ces morts, alignés par ordre alphabétique et année de décès.

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© Alex Gozblau

A Paris, inaugurée en 2018, une paroi de 280 mètres de long pour 1,30 mètre de haut rassemble les noms de tous les 94.415 parisiens morts au combat, auxquels s'ajoutent 8.000 disparus. C'est sur le mur extérieur du cimetière du Père Lachaise, le long du boulevard de Ménilmontant, quelque chose comme cinq minutes de marche tranquille devant tous ces morts, alignés par ordre alphabétique et année de décès.

Ils ne représentent que 6% des soldats français morts dans les deux premières guerres mondiales. Si on prolongeait le mur pour accueillir le patronyme du million et demi de français tombés en combat, on devrait arriver à marcher presque une heure vingt à l'ombre de leur évocation.

Où je suis né, nous avons très peu de monuments aux hommes envoyés mourir dans les tranchés hexagonales. À l'école, si tout va bien, on nous apprend quand-même que nous aussi avons participé à l'absurde, envoyant des corps pour remplir les tranchés de la première grande guerre et restant dans une neutralité officielle pendant la deuxième. La mémoire des quelques milliers qui ne sont jamais retournés reste un entêtement d'historien.nes. Du côté belliqueux, nos morts sont plutôt tombés en masse pendant l'agression pour subjuguer des territoires éloignés et, quelques siècles passés, leur refuser l'indépendance quand ces peuples l'ont revendiquée par la force. Pas de grande place, donc, à la mémoire de martyrs se battant contre ces cohortes étrangères voulant faire la loi dans nos foyers.

Dans l'hexagone, au contraire, la plaque « la ville à ses enfants morts pour la France » est normalement dans un lieu central du symbolisme collectif. Devant la mairie, à l'entrée du parc, sur le mur de l'église, les noms inscrits sur la pierre ou dans le métal constituent une sorte de numéro d'immatriculation dans l'index historique de chaque bourg, des coordonnés dans la mémoire de la communauté. Parfois, la plaque est attelée à un monument que la discipline du calendrier colorie de bandeaux tricolores et couronne de fleurs.

Il y a plus de 30.000 de ces monuments sur les communes françaises pour honorer la gigantesque fraternité d'enfants tombés pour la patrie. À ceux-ci s'ajoutent les champs de croix blanches des cimetières militaires, un blé étrange comme les étranges fruits que Nina Simone chantait.

Monuments et cimetières militaires sont omniprésents et, à la fois, invisibles, des éléments intégrés dans le mobilier urbain, dont le nombre et l'histoire sont perçus comme récits anciens, presque des légendes ayant un impact nul sur la vie contemporaine. Leur mémoire ne retentit plus dans l'écho des sirènes qui sonnent le midi du premier mercredi de chaque mois. Elle est encore plus éloignée des décrets des politiques dites de « défense », celle qui soutient de plus en plus le développement du marché de la guerre. On dirait, pourtant, que ces noms seraient le préambule logique et inévitable de toutes ces décisions proclives au combat, mais plutôt pour les restreindre.

Mais c'est peut-être un dessein national, ce développement des armes, malgré son carnet d'enfants tombés pour la patrie. Il se peut que cela soit la croix à porter par les vainqueurs (à l'inverse, en Allemagne ou au Japon, l'esprit anti-militariste reste majoritaire après la défaite) : produire ce type de héros, ici ou ailleurs, car des enfants à tuer il en a par tout. Comme le dit la Marseillaise,

Tout est soldat pour vous combattre

S'ils tombent, nos jeunes héros

La France en produit de nouveaux,

Contre vous tout prêts à se battre

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