La sémantique de l’Histoire

« mais qu’est-ce que tu appelles « guerre coloniale » ? »

Image: Alex Gozblau © Alex Gozblau Image: Alex Gozblau © Alex Gozblau

 

Pour échapper la guerre, mon oncle émigré à Orléans est parti de son (notre) pays de naissance la veille de ses 18 ans. À ce moment-là, tous les jeunes en âge de tuer pouvaient être envoyés mourir en Afrique. Tous, sauf quelques exceptions : en général, les frères des décédés étaient épargnés. Ceux qui faisaient des études aussi. C’était le stimulus supplémentaire pour que des types comme mon père s’appliquent encore plus à l’université : un an loupé signifiait départ en combat.

J’ai connu quelques hommes qui ont été intégrés dans l’armée. La plupart n’en parle pas beaucoup. On entend, au mieux, quelques anecdotes sur le voyage en avion ou en bateau, la camaraderie, l’exotisme de ces endroits où ils arrivaient, les armes entre les mains. Il faut rappeler qu’à ce moment-là, pour beaucoup d’entre eux, c’était la première fois qu’ils sortaient de leur village, envoyés directement au cœur de la guerre contre les mouvements de libération.

Un de mes oncles raconte plein d’histoires drôles de son expédition militaire. De comment il trichait et donnait du sang deux fois dans la journée pour récupérer des sous qu’il dépensait ensuite dans les jeux de cartes avec ses camarades. Il décrit avec une profusion de détails pittoresques les sorties en ville, les kits de nettoyage dispensés aux recrutés lors de leurs excursions à travers les rues de la prostitution. Je crois qu’il n’a jamais tiré une balle (et tant mieux), car il servait en cuisine, dans le QG.

Les autres, ceux qui étaient dans des missions de vrai combat contre d’autres hommes (et femmes et enfants) ont plutôt du mal à verbaliser leur expérience avec un minimum de légèreté, ou simplement à parler de leur vécu.

Il y a quand même quelques individus qui se vantent de leur passage par le champ de bataille, sans pour autant s’attarder sur les détails ignobles de la barbarie. Ce sont normalement des gens racistes, nostalgiques du grand empire global, de la gloire d’apporter le progrès à ces peuples primitifs, incapables de sortir de l’état larvaire en tant que société organisée. Pour ces braves ex-militaires, il s’agissait de faignant.esabruti.es, dont les seules compétences étaient le résultat des efforts pour les civiliser que notre nation tout entière faisait depuis des siècles. Sauf qu’un jour ces ingrat.es ont décidé de se rebeller et attaquer la puissance « métropolitaine ».

La guerre coloniale avait commencé.

Parfois j’évoque cet épisode de notre histoire, l’absurde de la guerre coloniale. C’est comme ça qu’on la désigne – guerre coloniale – et, souvent, la première réaction des français.es qui m’écoutent est d’une relative perplexité : « mais qu’est-ce que tu appelles « guerre coloniale » ? »

Et j’explique : c’est la guerre entre les colonies et la puissance colonisatrice, quand des forces militaires sont envoyées dans des territoires occupés par la « métropole » depuis plus ou moins de temps pour contrer les actions des peuples qui réclament qu’on leur redonne l’indépendance. Comme dans la guerre d’Algérie ou en Indochine.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.