« Luke, je suis ton père »

ça fait vraiment longtemps que le besoin d'avilir des créations pour (en)former le peuple n'est plus justifié

 © Alex Gozblau © Alex Gozblau
 

 

Bogart n'a jamais prononcé « nous aurons toujours Paris ». Sa voix était trempée de Chesterfield's et bourbon, pas de Gitanes et cognac. Marlon Brando a verbalisé l'horreur dans Apocalypse Now avec le ton tellurique de qui s'était fait gobé par la dystopie de Coppola sur le cauchemar de Conrad, et Carmen Maura récite les ingrédients d'un gazpacho comme une hypnotiseuse chantant une litanie au bord des nerfs dans le film de Almodóvar. C'est virtuellement impossible de reproduire ce que ces voix transmettent si on les décale de la représentation car elles sont à la fois conséquence et matière de la performance des comédien.nes.

 

À chaque fois que je suis confronté à une version doublée, quelque chose en moi se replie comme subissant le grincement du métal contre le métal. J'ai grandi avec les vraies voix des artistes, et deviner leurs visages sous des tons qui leur sont étrangers fait un effet plutôt saugrenu de dissociation cognitive. Mais il y a aussi dans ce profond inconfort la notion irréfutable de « respect pour les œuvres » : si on les détourne, le nouveau objet doit rendre hommage à l'original. Comme la moustache sur la Gioconde de Duchamp. Or, les versions doublées des films ne sont que des variantes dénaturées pour faciliter leur consommation.

 

Je suppose que quand le taux d'alphabétisation était résiduel, le doublage se présentait comme une solution à la vente et diffusion de films étrangers. Les séances dans une langue officielle et compréhensible par la généralité de la population pourraient en plus contribuer à renforcer cette langue dans son rôle d'idiome officiel dans une nation récemment unifiée, comme l'Italie ou l'Allemagne, ou assez multiple, comme l'Espagne.

Pourtant, la France n'est pas là. La cohésion du pays est un constat depuis quelques siècles. Et même si doutes pourraient subsister sur la maitrise du français d'antan par au moins un des empereurs de l'hexagone, ça fait vraiment longtemps que le besoin d'avilir des créations pour (en)former le peuple n'est plus justifié. Alors, pourquoi le faire ? Pourquoi empêcher les créatures hexagonales des vraies interprétations de gens si idiosyncratiques que Roberto Benigni, Meryl Streep ou Bruno Ganz ?

Serait ça une condition pour que Paris soit toujours à nous ?

 

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