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L’air était enfiévré par cette démonstration du pouvoir de changer les lois par décret. Les premières grèves et manifestations donnaient l’impression qu’un mouvement citoyen pourrait gagner de l’ampleur et inverser le démantèlement de l’état social et, au moins dans la forme, de la démocratie à la française.

 © Alex Gozblau © Alex Gozblau
 

François Hollande était Président de la république. Le Premier ministre Manuel Valls laissait entre parenthèses le jeu de la représentation parlementaire imposant l’adoption des projets de loi par l’Assemblée nationale sans vote des députés, par le biais d’un dispositif prévu dans l’article 49-3 de la Constitution. Mme. El Khomri, de son côté, arrivait de la sorte à tatouer son nom sur le corpus législatif avec un code du travail qui avoisinait inéluctablement la France du destin des pays où le travail (en dépit des travailleur.ses) n’est plus qu’une marchandise de plus.

L’air était enfiévré par cette démonstration du pouvoir de changer les lois par décret. Les premières grèves et manifestations donnaient l’impression qu’un mouvement citoyen pourrait gagner de l’ampleur et inverser le démantèlement de l’état social et, au moins dans la forme, de la démocratie à la française.

Ce jour-là, j’ai passé la matinée dans la manifestation, et ensuite retourné au bureau car on nous promettait une réunion d’extrême importance avec la D-R-H (direction des ressources humaines). À ce moment, j’étais contractuel dans un conseil régional, intégré dans une équipe d’une vingtaine de personnes, oeuvrant au nom d’un programme européen. D’un point de vue du corset bureaucratique, ce type de programme peut soulever des questions complexes, car nous avons un contrat de travail avec la structure d’un pays, mais nos fonctions dépendent stratégiquement de plusieurs autres. Pour faire court, à en croire, après une dizaine d’années, la région avait découvert qu’il y avait beaucoup de personnes en grade « Administrateur » et il fallait qu’on passe au grade de « Attaché territorial ».
La situation nous a été présentée comme une négociation (le terme « co-construction » n’était pas encore à la mode) malgré le fait que si on refusât le changement on serait orienté.es vers un accord de « rupture conventionnelle ». Une responsable de la DRH est donc venue nous voir. Elle nous a expliqué que la modification de grade n’affecterait pas négativement nos revenus car, si nos salaires baissaient, ils seraient toujours compensés par des primes, de telle façon que, dans la plupart des cas, la « dégradation » de statut se traduirait en plus d’argent à la fin du mois.

Moi : Le problème, madame, est que dans le cas d’un changement d’orientation politique, les primes sont beaucoup plus facilement attaquées que les salaires.
Mme. DRH : Comment ça ?
Moi : Je veux dire que les suppléments salariaux sont les premiers à être touchés. Politiquement et légalement c’est plutôt compliqué de réduire les salaires, mais imposer des taxes ou couper des primes c’est relativement simple.
Mme. DHR : Mais c’est du jamais vu ! Quand est-ce que vous avez vu une chose pareille ?
Moi : Depuis quelques années, un peu partout en Europe, mais particulièrement dans le sud : Portugal, Espagne, Grèce, Italie…

Et là, la dame DRH a éprouvé un moment de soulagement. Son corps s’est agrandi sans presque bouger, le cou s’est allongé, le torse s’est un peu étiré et arrondi, comme une vague prenant la silhouette de virgule avant de s’écraser sur le surfer, les yeux grands ouverts sous les triangles des sourcils surpris, entre le mépris et l’indulgence, la dame DRH m’a alors expliqué : Mais, monsieur, ici c’est la France.

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