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Billet de blog 21 avr. 2020

Galimatias

Déjà, assumer avoir une langue à soi, dans le sens de pas partagée dans son intégralité, ajoute un cagibi personnel à tous les coins d’ombre que, fort heureusement, chacun de nous possède.

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© Alex Gozblau

Un jour, j’ai confié à mon amoureuse que c’était beaucoup plus facile de dire « je t’aime » en français que dans ma langue. Car, en français, « aimer » n’a pas de gradations : « je t’aime comme j’aime les oignons ».

Elle n’a pas beaucoup aimé.

Objectivement, ce n’était pas une bonne façon d’aborder la métaphysique de la question. Déjà, assumer avoir une langue à soi, dans le sens de pas partagée dans son intégralité, ajoute un cagibi personnel à tous les coins d’ombre que, fort heureusement, chacun de nous possède. Mais, bien plus grave, affirmer « je peux dire « je t’aime » comme « j’aime les oignons » » peut être considéré comme un déclassement de l’amour.
Néanmoins, la réalité est que, dans d’autres langues, il y a un verbe plus adapté à « aimer une personne » et puis il y a d’autres qui se prêtent mieux à exprimer à quel point nous apprécions les oignons.

L’impossibilité d’une clé dichotomique qui nous offrirait une définition unanime pour chaque concept, sentiment ou action, interdit la conversion automatique des mots d’une langue à l’autre. Or, si l’existence d’une langue unique pouvait rendre heureux les plus pragmatiques, elle comporterait nécessairement un degré supplémentaire d’uniformisation. Sauf que le langage écrit ou parlé n’est pas un McDonald’s. La diversité d’expressions est à la fois cause et conséquence du fait que les constructions sociétales sont distinctes. Un exemple : j’aime bien (voilà le verbe aimer dans un paragraphe anodin) penser que l’absence d’un mot français pour désigner « ce qui n’est pas cher » peut être considéré comme un « trait de caractère ». C’est-à-dire, dans l’Hexagone, nous serions menés à considérer que, par définition, les choses coûtent cher et donc, celles qui ne respecteraient pas ce postulat, nous les désignerions juste comme l’antithèse : « pas cher ». Or, en espagnol ou en portugais, par exemple, l’inverse de « cher » a droit à son propre nom, il s’agit d’un concept en soi : « barato ».
Il y a évidemment des exemples plus sérieux que le cliché du coût de la vie en France. Il suffit de croire aux recherches sur ces univers, ces études qui considèrent que les schémas grammaticaux, la phonétique, le nombre de mots de chaque langue interfèrent en plus ou moindre mesure sur la façon dont nos cerveaux organisent et mâchent l’information. Bref, tout ça pour conclure que la langue dans laquelle nous pensons a un impact sur ce et comment nous pensons.

Mon discours est désormais un hybride et cela me plaît, malgré les blagues des potes à chaque fois que je sors une expression francisée au milieu d’une conversation dans « notre » langue. La porosité entre idiomes commence à façonner plus que mon accent et mes monologues : elle s’immisce dans mes pensés, et c’est un peu en extase que parfois je retrouve des mots qui s’obstinent à rester immutables, sans comprendre exactement si je les ai découverts dans ma langue ou dans celles qui sont arrivées après. Un de mes préférés est « galimatias ». On l’écrit pareil en portugais, espagnol et français. Il traduit un discours confus, inintelligible et il sonne délicieusement comme une boule de fil toute emmêlée.

Dans son charabia, la nouvelle nature métisse de ma façon de parler/raisonner est quelque chose qui me fait plaisir. Mais je ressens toujours un peu le vertige à chaque fois que je suis confronté à la métamorphose. Car, au fait, j’aime bien aimer dans ma langue.

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