L’ablation de l’ablution – un récit de spéculation (immobilière)

Mon premier vocable en français était installé dans la grande salle de bain.

 © Alex Gozblau © Alex Gozblau

Mon premier vocable en français était installé dans la grande salle de bain. Avant de construire une bonne partie de mon lexique, j’avais déjà intégré cette sonorité un peu étrange parmi la musique du parler quotidien, avec un E grand ouvert à la fin.

On me l’a aussi évoqué dans les classes de natation pour expliquer le mouvement des bras dans le style papillon : vous faites comme si vous contournez les bords d’un bidet. Et, tant bien que mal, on essayait de produire ce dessin de demi poire qui, avant les liftings modernes d’architectes et designers, correspondait à l’image du meuble domestique.

J’ai toujours pensé que le nom venait de l’esprit inventeur qui l’aurait introduit dans les maisons de nos ancêtres, quelqu’un comme M. Poubelle, qui a vu son patronyme désigner les réceptacles pour les déchets suite à son arrêté d’insigne préfet.

A ma surprise, le nom bidet dérive de la position qu’on devrait adopter pour l’usage dudit meuble. Comme si on trottait sur ce petit cheval breton et trapu – le bidet de Bretagne ou de Morvan – jadis reconnu comme espèce, jusqu’à servir de base à la chansonnette enfantine « à dada sur mon bidet ».

Il s’est donc installé dans les maisons de libertinage comme dans celles de l’aristocratie, pour les ablutions des parties intimes des corps à un moment où l’hygiène se définissait par des critères assez contrastés par rapport aux actuels. L’eau et les mœurs ont fait le reste. Le bidet est venu à intégrer les logis hexagonaux comme un élément de plus, ajoutant un peu de luxe aux commodités des habitants, un des critères pour séparer les hôtels à partir des deux étoiles. Puis, il est parti pour se placer dans des maisons ailleurs sur le globe, et ensuite il a commencé à disparaître des projets de mes ami.es architectes. C’était démodé, ringard, un élément sans charme ni place dans la modernité épurée et toujours propre. Je les ai cru et je les ai rejoint dans le refus du vilain bidet. J’étais moderne, moi aussi, jusqu’à reprendre contact avec la joie de ne pas avoir à trop me plier pour laver mes pieds ou rincer mon intimité dans le confort d’un de ces bidets oubliés des vieux hôtels.

Toujours convaincu de la fierté française sur l’apport gaulois à l’évolution de l’univers, je m’attendais à retrouver des bidets mis en évidence partout, érigés comme des trônes au milieu des salons, omniprésents dans la mesure de leur utilité avérée chez moi, malgré le dédain de certain.es architectes.

Le constat s’était vite imposé et partagé avec mes ami.es immigré.es dans l’Hexagone, surtout les italien.nes : la France avait renié une de ses créations les plus réussites. Désormais, dans le meilleur des cas, il y a un lave linge à la place, car la surface est trop chère pour qu’on l’occupe avec des meubles redondants. Maintenant, si on s’attend à trouver un bidet à la maison, c’est plus simple d’aller en Argentine.

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