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Billet de blog 12 mai 2022

Les clés d'une « démocratie » verrouillée à double tour

Les législatives de juin représentent pour la gauche sociale l'ultime trou de souris (ou de serrure) pour échapper aux urnes funéraires de la démocratie.

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Tout est bon pour se maintenir au pouvoir, y compris les plus grosses ficelles. Comme celle qui consiste à donner une large audience à la théorie inepte du « grand remplacement » ethnique afin de diviser le camp populaire ultra-majoritaire et l'empêcher de destituer le camp élitaire ultra-minoritaire. En réalité, ce que redoute la classe dirigeante, c'est son propre « grand remplacement » démocratique.

Parmi les « chiens de garde » de l'ordre existant, on peut citer Claude Weill. En bon toutou toutologue fidèle à ses intérêts de classe, Claude veille au grain. Ainsi, trois jours après le second tour de l'élection présidentielle, le septuagénaire a pondu l'un de ses nombreux tweets quotidiens – son activité principale quand il ne pérore pas sur les plateaux de télévision – qui en font l'un des plus obsessionnels défenseurs de la Macronie. Ce jour-là, donc, Claude a notamment pris pour cible Clémentine Autain, députée de la France insoumise, qui a osé acquiescer à l'hypothèse d'aller « chercher la victoire dans la rue », si la Nouvelle Union populaire écologique et sociale n'obtient pas la majorité à l'Assemblée nationale à l'issue des législatives des 12 et 19 juin prochains(1).

Touche pas à mon vote !

Le parallèle fait par l'élue insoumise entre le droit de vote et le droit de manifestation était trop beau pour échapper au « sniper » néolibéral qui n'a, donc, pas loupé l'occasion de réciter son catéchisme de l'ordre dominant : « Le droit de manifester, en France, est très très large. Jusqu’à autoriser des députées en écharpe tricolore à participer devant l’AN à un simulacre de lynchage du Président de la République. Remettre en cause le suffrage universel, c’est autre chose : la négation de la démocratie ».

Un tweet, trois phrases, cela suffit très très largement à résumer le simulacre de pensée que Claude s'évertue à servir sur les plateaux et les réseaux sociaux au sujet de la démocratie. Tout n'est pas à jeter dans la prose du retraité : certains mots essentiels s'y trouvent, seulement ils ne sont pas agencés comme il faudrait dans un souci de vérité. Si nous ne retenons que les mots (que nous purgeons de la mauvaise foi et de la malveillance de leur auteur), cela peut nous parler et même coller davantage au réel : simulacre = président = suffrage universel = négation de la démocratie. Si on accole le premier mot de cette série au dernier, cela marche aussi très bien : « simulacre de démocratie ».

Prenons un peu de hauteur par rapport aux conservateurs pour qui, toucher au vote constitue un crime de lèse-majesté – ce qui est logique puisque l'élection présidentielle au suffrage universel a été institué en 1848 par des royalistes et que le président, sous la Cinquième République, est un véritable monarque de droit électoral quasi divin ! Prenons de la hauteur et rappelons ce que représente réellement l'élection.

Scrutin minoritaire

L'institution électorale sert à perpétuer l'ordre existant – injuste, inégalitaire et obscène – par une opération de falsification démocratique. La principale falsification tient au « scrutin majoritaire à deux tours ». Les conservateurs de l'ordre existant ont plus d'un tour dans leur sac… En réalité, il s'agit d'un scrutin minoritaire qui donne le pouvoir absolu à une minorité.

La question minoritaire est diluée dans la formule hypocrite de « majorité relative ». Cette fameuse « majorité relative » qui suffit pour être élu au second tour. Dans les faits, même la « majorité absolue » des voix, qui est nécessaire pour être élu au premier tour, est relative car elle est basée sur les suffrages exprimés et non sur le corps électoral tout entier.

Au lieu de « majorité relative », qui permet à un président de diriger le pays en étant vraiment choisi par seulement 20% des électeurs, on devrait parler de minorité absolue.

Illusions démocratiques

Ainsi, c'est dans les urnes que le système majoritaire, qui est en réalité un système minoritaire, réduit en cendres les dernières illusions démocratiques. Avec le « scrutin majoritaire », c'est la démocratie qui est relative. Or, la démocratie est absolue ou elle n'est pas. Dans une démocratie absolue – c'est-à-dire dans une démocratie tout court – le pouvoir est relatif. Si on était dans une démocratie, fût-elle représentative, le pouvoir serait concrètement – et non en théorie – limité, contrôlé, révocable par le peuple.

L'autre falsification entretenue par les conservateurs de l'ordre actuel séculaire tient justement dans les limites théoriques du pouvoir. La principale limite étant temporelle. Un mandat est limité dans le temps, donc le pouvoir serait bien relatif et non absolu.

Deux objections :

– tout pouvoir absolu rapporté à la personne qui le détient est limité dans le temps, (y compris dans dans le cas du monarque héréditaire qui n'est pas éternel)
– lorsque le pouvoir est détenu de manière continuelle par une seule et même caste électorale défendant toujours les mêmes intérêts, ce pouvoir est absolu sans limite de temps (car il ne s'interrompt pas avec le changement des personnes qui l'exercent)

Les tenants de l'ordre dominant avanceront d'autres types de limites, notamment constitutionnel et institutionnel. Sauf que, dans la pratique, lorsqu'un camp détient le pouvoir, ce sont les pleins pouvoirs à tous les niveaux puisque c'est lui qui nomme les chefs des institutions censées le limiter. Et lorsque certains leviers de contre-pouvoir peuvent être actionnés, ceux-ci sont très relatifs et peu dérangeants pour le pouvoir absolu : un agaçant avis du Conseil d'Etat par-ci, une contrariante commission d'enquête sénatoriale par-là… Rien de bien méchant !

Majorité réelle contre minorité légale

Alors, n'en déplaise à Monsieur Weill : oui, il ne reste que la rue pour défendre les intérêts de la majorité réelle du peuple français dans un système autant verrouillé – à double tour – par une minorité légale (au service de ses propres intérêts de classe très très minoritaire). A l'instar de tous ceux qui tendent à assimiler les manifestants à des factieux, Claude est un authentique anti-démocrate.

Si, comme tous ses petits camarades éditocrates, il veille au grain, c'est parce qu'il espère que le petit trou de souris de l'urne soit encore une fois trop étroit pour qu'en sorte un pouvoir plus conforme aux intérêts du camp majoritaire et qu'il sent bien, alors, que le spectre inquiétant (pour lui) des Gilets jaunes pourrait ressurgir dans la rue. Il s'agit donc de disqualifier d'avance cette option périlleuse pour ses intérêts de classe.

Le bourgeois s'indigne : on ne conteste pas dans la rue le verdict des urnes. Il prétend défendre la démocratie mais il ne défend que ses intérêts de classe. Il défend la confiscation de la démocratie. Et donc, 99 fois sur 100 – c'est-à-dire tant que ses intérêts de classe ne sont pas menacés – il justifie le verdict mortifère des urnes funéraires.

Jean-Marc Rousseau

1) Sauf accident électoral – Front populaire en 1936, Parti socialiste en 1981 – les intérêts des classes laborieuses, qui constituent le réel camp majoritaire, ne l'emportent jamais aux élections. Le dispositif électoral ne peut donc être qualifié de démocratique puisque les victoires qu'il accorde à la véritable majorité du pays relèvent de l'exception et servent d'alibi électoral aux ennemis de la démocratie.

En outre, les rares victoires populaires sont souvent sans lendemain ou tournent court, même si elles permettent de réelles avancées pour les plus modestes. Ainsi, lorsque la gauche sociale a influé efficacement sur le résultat des élections, les expériences gouvernementales ont débouché – par la force d'inertie du cadre institutionnel ou du contexte économique et historique – sur les pleins pouvoirs aux capitulistes (1939-1940) ou aux capitalistes (1983-1984).

Il faut mettre à part la période de l'après-guerre (1945-1946) où les communistes, au sein d'un gouvernement provisoire tripartite, ont mis en œuvre des réformes capitales.

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