Corruption: les biens mal acquis du procureur général qatari Ali Bin Fetais Al-Marri

Bien qu’il ne fasse pas partie de la noblesse qatarie, Ali Bin Fetais Al-Marri, procureur général du Qatar, a réussi à devenir un personnage incontournable de l’émirat et un homme très influent sur la scène internationale.

Titulaire d’un doctorat de droit de la Sorbonne, décoré par Nicolas Sarkozy, puis sacré chevalier de la légion d’honneur par Xavier Darcos en 2009, ce haut magistrat a fait de la lutte contre la corruption son principal cheval de bataille.

Nommé par les Nations Unies en 2012, avocat spécial pour le recouvrement des biens mal-acquis dans les pays arabes, il a créé un centre anti-corruption à Doha et Genève : le "Rule Of Law & Anti-Corruption Center" (ROLACC).

Mais le parcours sans tâche de ce procureur, réputé cultivé et raffiné, vient d’être mis à mal par une enquête du magazine le Point révélant ses acquisitions immobilières pour le moins étranges.

Ali Bin Fetais Al-Marri, procureur général du Qatar Ali Bin Fetais Al-Marri, procureur général du Qatar

Le vice et la vertu…

Charger le Qatar de recouvrer les biens mal-acquis des anciens chefs d’Etats comme Ben Ali ou Hosni Moubarak, c’est un peu comme nommer l’Arabie Saoudite membre de la condition des femmes à l’ONU !

En agissant ainsi les Nations Unies, déjà incapables de résoudre les conflits qui déchirent le monde, se décrédibilisent un peu plus.

Car ce petit émirat gazier n’est pas connu pour sa vertu en matière de corruption, bien au contraire ; à tel point qu’il est presque impossible de recenser tous les ouvrages et les articles de presse dénonçant les pratiques du « soft power » qatari.

Selon Transparency International, entre 2015 et 2016, le Qatar est passé de la 21ème place à la 31ème place dans la lutte contre la corruption. Une perte de 10 points essentiellement liée à l’organisation de la Coupe du monde de foot en 2022.

Dès 2010 et l’attribution par la FIFA de cette manifestation au Qatar, des suspicions sont nées, puis les soupçons sont devenus certitudes avec l’ouverture d’une enquête par la justice suisse.

Puis, les juges helvètes ont élargi leurs investigations et ont ouvert une nouvelle enquête contre Nasser Al-Khelaïfi, Président du Paris Saint-Germain et PDG de Bein Media. Le patron du PSG, par ailleurs ami d'enfance de l'Emir du Qatar est soupçonné de « corruption privée » dans l’attribution des droits de médias de plusieurs coupes du monde.

Mais que fait donc le vertueux procureur Ali Bin Fetais Al-Marri ?

N’est-il pas chargé de ces questions dans son pays comme à l’international avec le ROLLAC, ce centre international dont l’activité principale est la lutte contre la corruption ?

« On n’est jamais aussi bien servi… »

Apparemment, Ali Bin Fetais Al-Mari semble plus intéressé par les manifestations chargées de redorée l’image de son pays, et de la sienne, que par l’investigation et l’étude des volumineux dossiers correctionnels et pénaux.

Le 8 décembre 2017, sur la place du Palais des Nations dans la cité de Calvin, il distribuait des prix de bonnes conduites anti-corruptives à des personnalités venues du monde entier en présence du Sous-Secrétaire Général de l'ONU à Genève ainsi que du maire de cette ville.

Un prix qu’il ne pourrait certainement pas se décerner à lui-même après l’article du Point qui lui est dédié.

Le magazine révèle, en effet, qu’en 2013, le procureur s’est offert un hôtel particulier de trois étages à une encablure de l’Arc de Triomphe. Montant de cette demeure de prestige ? 9,6 millions d’euros.

Mais ce n’est pas tout.

Il est également l’actionnaire principal, (98% des parts), d’une société immobilière suisse GSG créée en 2015, qui a acquis, pour plus de 3,3 millions d’euros, l’immeuble qui héberge les locaux du ROLACC.

ROLACC qui fait pourtant la promotion de la bonne gouvernance…

L’inventaire du Point mentionne encore qu’Ali Bin Fetais Al-Mari a acheté une demeure en 2013 à deux pas du lac Léman dans le quartier huppé de Cologny pour la somme de 6,34 millions d’euros.

Ces faits posent un certain nombre de questions :

Sachant qu’Ali Bin Fetais Al-Mari n’a pas de fortune personnelle et que le salaire d’un haut fonctionnaire qatari n’excède pas 12000 euros par mois, comment le procureur a-t-il pu s’offrir pour 19,34 millions d’euros de biens immobiliers en cinq ans ?

Pourquoi le Rule of Law and Anti-Corruption Center (ROLACC), institution gouvernementale Qatari est-il hébergé chez un particulier, fut-il procureur ?

Pourquoi les justices française et suisse n’enquêtent-elles pas sur ces « biens mal-acquis »?

Pourquoi les Nations Unies ne relèvent-elles pas le procureur de sa fonction d’avocat spécial dans le recouvrement de biens mal-acquis ?

Les procédures concernant les biens mal-acquis sont-elles réservées aux seuls Présidents africains ? Comment expliquer ces doubles standards, si ce n’est par les largesses de l’Emirat envers un certain nombre d’Etats dont font partie la Suisse et la France.

Si le procureur chargé de lutter contre la corruption n’est pas lui-même exemplaire, qui nettoiera les écuries qataries ?

 

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