Financement de groupes terroristes par le Qatar: les révélations du Washington Post

Partir à la chasse au faucon dans un pays en guerre pourrait être classé dans le Guinness book des records des histoires les plus absurdes.

Fin 2015, vingt-huit qataris, dont neuf membres de la famille royale, se sont rendus dans le sud de l’Irak pour s’adonner à cette pratique ancestrale. Résultat : un imbroglio diplomatique et des centaines millions de dollars versés à diverses factions armées, dont le groupe al-Nosra, filiale syrienne d’al-Qaïda.

Cependant, il ne faudrait pas croire que le financement du terrorisme par le micro-Émirat soit lié à une mésaventure stupide, car tout au long de la guerre en Syrie, le Qatar a sponsorisé à coup de millions de dollars al-Nosra, comme le relevaient Les Inrocks en juin 2017.

La chasse vire à la pantalonnade…

Le 28 avril dernier, le Washington Post dévoilait le dessous des cartes dans l’affaire des riches qataris partis chasser l’outarde dans la province d’Al-Muthanna dans le sud de l’Irak, alors en guerre contre l’État islamique. Certainement avec dans l’idée d’assurer sa sécurité, la petite bande de pieds-nickelés avait prévenu le gouvernement irakien de leur périple sportif.

Selon des messages confidentiels obtenus par le quotidien américain, ce sont ces autorités qui auraient vendu la mèche aux groupes armés chiites, la brigade de l’imam Ali et Kata’ib Hezbollah, deux katibas liées à l’Iran présentes sur le terrain. Alors que l’expédition touche à sa fin, la fine équipe est kidnappée et enfermée sous la bonne garde de ses milices.

Dès l’annonce de la nouvelle, l’émir du Qatar Tamim bin Hamad al-Thani met en place une équipe de crise au sein de laquelle se trouve son conseiller personnel, l’ambassadeur qatari en Irak, Zayed bin Saeed al-Khayareen et le ministre des Affaires étrangères, Mohammed bin Abdulrahman al-Thani.

Négociations : l'incroyable surenchère

Les négociations pour le versement d’une rançon s’engagent aussitôt, elles dureront 16 longs mois pendant lesquels les enchères ne cessent de monter.

Au départ, les demandes des ravisseurs sont uniquement financières puis au fil du temps l’affaire se corse et les milices font part de leurs exigences politiques. Au printemps 2016, le général iranien Qasem Soleimani, commandant de la force al-Qods, entre en scène. L'évacuation de la population civile de quatre villages syriens est réclamée, dont celle de deux villages chiites assiégés par différentes milices dont le front al-Nosra, la filiale d’al-Qaïda soutenue par le Qatar.

Toujours selon des documents et des enregistrements obtenus par le Washington Post, en mai 2016, le Qatar est prêt à verser la somme de 275 millions de dollars au général Soleimani. Mais les transactions s’enlisent, la libération des chasseurs d’outarde traîne en longueur et c’est seulement en avril 2017 qu’ils rentreront chez eux, après avoir été remis aux autorités de Bagdad.

Une balade à un milliard de dollars ?

Si à ce jour, personne ne sait combien Doha a versé aux milices pro-iranienne, la somme faramineuse d’un milliard de dollars est évoquée, le montant perçu par les intermédiaires est connu.

Selon les documents du Washington Post, en avril 2017, Zayed bin Saeed al-Khayareen, l’ambassadeur qatari en Irak, a distribué 150 millions de dollars répartis comme suit : 50 millions à Qasem Soleimani, 50 millions à un fonctionnaire du Kurdistan irakien de la province de Souleimaniye qui a pris part aux négociations, 25 millions à Abu Hussain, chef de l’une des brigades impliquée dans le kidnapping, 20 millions à Banhai, un officiel iranien engagé dans les pourparlers.

Enfin sur les 10 millions que demandait Abu Mohammad al-Sa'adi, négociateur des Kata'ib Hezbollah, seuls 5 lui ont été remis.

Des Frères musulmans à al-Nosra…

Est-il utile d’épiloguer sur les conséquences de la stupidité des neufs membres de la famille royale qatari et de leurs amis ?

Le versement d’une rançon à des groupes terroristes n’est pas l’apanage de l’Émirat, par le passé la France est passée à la caisse plus d'une fois, au Moyen-Orient comme au Sahel.

En revanche, le Qatar n’est pas un « financeur malgré lui », car il est coutumier du fait. L’Émirat est le protecteur des Frères musulmans, une confrérie dont l’idéologie est à l’origine de nombreux groupes terroristes du mouvement du djihad islamique en passant par l’État islamique et le Front al-Nosra.

Ce dernier rebaptisé Front Fatha al-Cham, pour se laver de l’étiquette al-Qaïda qui lui collait trop à la peau et l’avait fait inscrire sur la liste des organisations terroristes par le département d’État américain, a été largement financé par le Qatar.

Si pour les besoins des relations internationales et diplomatiques, ce financement apparaît comme privé, le Qatar n’ignore bien entendu rien de ces pratiques.

À l’heure où la lutte contre le financement du terrorisme est devenue une préoccupation majeure des États, l’Émirat doit revoir sa copie…

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