Le Monsieur Anti-Corruption du Qatar a-t-il cherché à corrompre le patron de TRACFIN?

Alors que le Monsieur Anti-Corruption du Qatar dénonce publiquement la corruption des responsables politiques et l'absence de justice, les journalistes Georges Malbrunot et Christian Chesnot révèlent qu'il a lui-même essayé « d'offrir » une montre de grand luxe au patron d’un organisme français chargé de combattre… la corruption.

Ali Bin Fetais Al Marri (à gauche) avec le Sous-Secrétaire général des Nations Unies, Michael Møller Ali Bin Fetais Al Marri (à gauche) avec le Sous-Secrétaire général des Nations Unies, Michael Møller

Ali Bin Fetais Al Marri, procureur général du Qatar, cumule les titres et les fonctions prestigieuses :

La carte de visite d’Ali Bin Fetais Al Marri s’écrit donc en lettres d’or sur un carton très épais.

Sauf à sombrer dans le burlesque, toutes ces illustres fonctions devraient, à minima, astreindre le procureur général du Qatar à un comportement irréprochable. Mais en ce début de 21ème siècle, plus rien n’est impossible, plus rien n’étonne, nous sommes dans le monde du « en même temps ».

En même temps donc, pendant que le procureur général du Qatar siège au sein de toutes les organisations planétaires pour lutter contre la corruption, il essaye « d'offrir » une montre de grand luxe au patron d’un organisme français chargé de combattre… la corruption.

Cette stupéfiante affaire, passée relativement inaperçue est révélée dans l'excellent livre « Nos très chers émirs » des journalistes Georges Malbrunot et Christian Chesnot, dont la lecture est vivement recommandée.

La scène se passe lors d’une réunion à Doha sur la transparence :

« Bruno Dalles, patron de Tracfin, l’organisme du ministère des Finances chargé de traquer l’argent qui sert à financer le terrorisme, s’est vu proposer une montre de valeur. Le haut fonctionnaire raconte la scène à Doha à laquelle assistait l’ambassadeur de France, Éric Chevallier : « En mars 2016, à la fin de mon entretien avec le procureur général du Qatar, ce dernier lance à son collaborateur : “Vous lui ferez livrer sa montre à l’hôtel.”

J’étais à la fois vexé et scotché par le procédé, alors que je venais de lui expliquer le but de mon job qui est de renforcer la transparence dans les mouvements de fonds. Lorsque je suis rentré à mon hôtel, il n’y avait pas de montre. Il est probable que l’ambassadeur avait fait passer le message aux Qatariens. Je l’aurais de toute façon refusée. »

« C'est la corruption des responsables politiques et l'absence de justice qui a poussé les peuples à faire la révolution »

Une année plus tard, le procureur général du Qatar déclare sans rougir : « c'est la corruption des responsables politiques et l'absence de justice qui a poussé les peuples à faire la révolution ». Et Ali Bin Fetais Al Marri, qui connaît ses classiques, d’en appeler à Montesquieu, à la séparation des pouvoirs exécutif et judiciaire, lui qui est à la fois procureur général et ministre de la justice d'une dictature qui applique la Charia et emprisonne des poètes… En même temps, en 2017, le riche émirat était accusé de corruption sur de nombreux fronts mais en particulier sur l’attribution de la coupe du monde de la FIFA en 2022.

« Les Etats européens, américains, arabes accueillent les fonds, les cachent, connaissent les chiffres, mais ne les déclarent pas ».

En 2014, le premier homme de droit du Qatar participait à un forum arabe à Genève consacré au recouvrement des avoirs. Lors de son intervention publique il a fustigé les « Etats européens, américains, arabes qui accueillent les fonds, qui les cachent, qui connaissent les chiffres, mais qui ne les déclarent pas. » Ali Bin Fetais Al Marri a raison, et ce n’est pas de la langue de bois, ces propos correspondent à une réalité qu’il connaît fort bien.

Le Point ne révélait-il pas en février 2018, le riche patrimoine du procureur général du Qatar ?

- Une villa dans le quartier chic de Cologny à Genève avec vue sur le Lac Léman estimée à 6,34 millions d’euros.

- Les bureaux genevois de son étonnant centre anti-corruption ROLACC, qu'il détient avec un membre de sa famille, à travers une société suisse, la GSG Immobilier SA. Un bien estimé à plus de 3 millions d'euros.

- Un hôtel particulier de trois étages, situé à deux pas de l’Arc de Triomphe à Paris pour une valeur de 9,6 millions d’euros. Pour acheter cette riche demeure, le procureur a créé une SCI dont les comptes sont logés à la National Bank Of Kuwait, une banque située sur les Champs Elysée et spécialisée dans la gestion des affaires des clients très fortunés. D'ailleurs, pourquoi Ali Bin Fetais Al Marri n’a-t-il pas choisi la Qatar National Bank et surtout, d’où viennent les fonds qui lui permettent d’acquérir un tel patrimoine, lui qui n'est qu'un haut fonctionnaire ?

TRACFIN et l'incorruptible Bruno Dalles étaient-ils informés de ces achats immobiliers par une influente « Personnalité Exposée Politiquement » ? La National Bank of Kuwait a-t-elle effectué les vérifications de conformité sur ces mouvements financiers ?

En même temps, dans ce nouveau monde où les procureurs spécialisés dans la lutte contre la corruption cherchent à offrir des montres de grand luxe à des fonctionnaires chargés de lutter contre la corruption, mieux vaut ne pas trop se poser de questions…

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