Les révélations de Jean-Pierre Marongiu sur le Qatar

Quatre ans et 10 mois, c’est le temps furieusement long qu’a passé Jean-Pierre Marongiu dans l’enfer des prisons qataries. 1744 jours, pendant lesquels, le prisonnier, accusé à tort d’avoir fait des chèques sans provisions, écrit son quotidien sur des petits carnets, à l’insu de ses geôliers. Il publie « InQarcéré », aux éditions Les Nouveaux Auteurs, un livre choc.

« InQarcéré », aux éditions Les Nouveaux Auteurs « InQarcéré », aux éditions Les Nouveaux Auteurs

C'est un livre fort, émouvant, troublant, entre désastre humanitaire et révélations fracassantes sur la manière dont sont protégés les membres de l’Etat islamique dans le petit émirat.

« Ecrire tous les jours, écrire pour exister, écrire pour résister, écrire pour aimer, écrire pour être fort, écrire pour ne pas devenir fou ou pire, pour ne pas perdre mon identité »

« Ecrire pour ne pas devenir fou », page après page, le lecteur comprend cette phrase dans sa chair. Car, comment résister à ce spectacle digne du moyen-âge, comment survivre à tant d’horreurs : viols, mutilations, cannibalisme ? Comment supporter la vision de cadavres putréfiés, des prisonniers morts depuis des semaines et dont les corps traînent à même le sol de la prison, ce n’est que lorsque l’odeur insupporte trop les gardiens que les restes de ces malheureux sont « nettoyés » ?

Sans procès, sans justice, l’ancien chef d’entreprise, qui avait heureusement réussi à permettre à sa femme et ses enfants de s’enfuir, a cohabité pendant sa détention avec des centaines d’hommes, des assassins, des malfaiteurs de toute sorte et des émigrés, bangladeshis, indiens, thaïlandais, et plusieurs qui comme lui n’avaient rien à se reprocher. Mais, au milieu de ces prisonniers se trouvaient aussi d’autres détenus au statut très particulier.

« Des membres de la société qatarienne, de bonne famille, des membres issus de la famille Al Thani, ont été se battre en Syrie avec al-Baghdadi, le calife de l’État islamique, certains sont morts, d’autres ont lourdement financé Daesh et, lorsque la pression des Américains était très forte sur le Qatar, il a bien fallu emprisonner ces gens-là. »

Les autorités qataries avaient regroupé dans un bloc, nommé le bloc 1, une vingtaine de prisonniers, dont certains étaient membres de la famille royale, d’autres étaient des djihadistes français. L’auteur raconte « comment ils ont pris possession du bloc 1 » et « comment ils ont créé un Etat islamique dans la prison en imposant leurs règles ».

Puis, l’ancien chef d’entreprise est approché par un djihadiste français, Abou Wahid, pour devenir une sorte de conseiller géopolitique, chargé de regarder les chaines de télévision internationales et d’écrire des notes concernant les « allégations des médias concernant l’Etat islamique. » En contrepartie, sa sécurité dans la prison devrait être assurée…

Toutefois, le chef de ce groupe Abou Naïf, exige une condition : ne jamais mentionner le statut très particulier et très avantageux dont bénéficient les membres de l’Etat Islamique au Qatar. Jean-Pierre Marongiu avait-il la possibilité de refuser ? Lui qui avait eu la nausée et la rage lorsque certains prisonniers avaient hurlé leur joie en apprenant les attentats contre Charlie Hebdo et le Bataclan, se retrouvait forcé de « coopérer ».

« Comme dans les pires heures de l’occupation lors de la Deuxième Guerre mondiale, la collaboration avec l’ennemi… C’est exactement ce qui s’est passé au Bahreïn. »

A partir de ce moment-là, la détention de Jean-Pierre Marongiu a changé de nature. Jusqu’alors, les autorités françaises avaient été sourdes à ses cris de détresse. Pire, lorsqu’avant d’être « inQarcéré », il avait réussi à fuir le Qatar en kayak et avait trouvé refuge au Bahreïn, l’ambassadeur de France n’avait rien pu faire pour lui venir en aide. Plus troublant, le lendemain matin, les gardes côtes qataris étaient venus l’arrêter. Qui les avait informés de sa présence ? La diplomatie française aurait-elle trahi un de ses ressortissants ?

Une affaire d'État

La réponse de l’auteur ne laisse planer aucun doute « Comme dans les pires heures de l’occupation… » Mais lorsque l’auteur a intégré le bloc 1, un colonel attaché à l’ambassade de France au Qatar s’est brusquement intéressé à lui. Ce n’était vraisemblablement pas le sort du prisonnier qui le préoccupait, mais bien les informations qu’il pouvait lui transmettre sur les cadres de Daech avec qui il cohabitait.

L'Emir du Qatar reçu par le Président Macron L'Emir du Qatar reçu par le Président Macron

 

Pour Jean-Pierre Marongiu, l’espoir renaît, il devra néanmoins attendre encore de longs mois et un nombre croissant d'articles dans la presse évoquant son calvaire avant de pouvoir quitter le Qatar. Il rentrera en France le 5 juillet 2018. Le lendemain, 6 juillet, l’émir du Qatar est reçu par Emmanuel Macron sur le perron de l’Elysée. Est-ce un hasard ?

Bien sûr, aucun officiel ne l’attend à son arrivée à Roissy. Il ne fallait pas froisser les riches qataris, dont les scandales de corruption en France se multiplient. Tout aussi affligeant, lors d'une visite à Doha en mars 2019, le Premier ministre Edouard Philippe faisait l'éloge de ses hôtes qataris, affirmant « c'est une vraie relation intense qui nous lie au Qatar ». Quid des droits de l'homme ?

Edouard Philippe en visite officielle au Qatar Edouard Philippe en visite officielle au Qatar

L’ancien chef d’entreprise n’est pas amer et dit toujours aimer son pays, cependant il n’est pas tendre avec sa diplomatie. Outre le fait que la France laisse un ressortissant livré à lui-même dans de telles conditions inhumaines, Jean-Pierre Marongiu a-t-il vraiment tort d’évoquer la connivence des politiciens avec le Qatar ?

Lui, mieux que quiconque, connaît les liens entre ces terroristes qui ont ensanglanté Paris et le régime qatari. Lui à qui les djihadistes du bloc 1 ont dit un jour « Et n'oublie pas que l'armée du Prophète est partout en France, même à Metz », sa ville d'origine.

« InQarcéré » est publié aux éditions Les Nouveaux Auteurs. Un incontournable pour qui veut comprendre le Qatar d'aujourd'hui.

 

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