Davos du désert : ces grands patrons français pris au piège de l’affaire Khashoggi

Le malaise est perceptible du côté de plusieurs grands groupes du CAC 40 dont les PDG doivent se rendre à Riyad pour le Future Investment Initiative (FII), un sommet économique international organisé par l’Arabie Saoudite et surnommé le « Davos du désert ».

Si les annulations d’invités prestigieux se multiplient dans le contexte de l’affaire Kashoggi, les capitaines d’industrie français n’ont, eux, pas tous quitté le navire.

Le FII devait être la vitrine de la puissance économique et diplomatique de l’Arabie Saoudite et de son jeune prince, Mohamed Ben Salmane. La preuve que, grâce à lui, l’Arabie Saoudite était entrée de plein pied dans la modernité. La tragique disparition, reconnue par l'Arabie Saoudite, du journaliste d’opposition Jamal Kashoggi dans les locaux même du Consulat d’Arabie Saoudite à Istanbul par un commando du régime, et les détails scabreux qui ressortent sur sa mise à mort, forcent l’Occident à regarder en face la nature profonde du pouvoir de MBS.

Comment dans ce contexte se rendre à Riyad et légitimer par sa présence un régime qu’on croyait d’un autre temps ? Le pragmatisme politique et économique peut-il tout justifier ? Telles sont les questions auxquelles sont confrontés l’ensemble des invités. Et les défections se font plus nombreuses de jour en jour.

Richard Branson (Virgin) et Dara Khosrowshahi (Uber) sont les premiers à avoir pris leurs distances avec le régime saoudien. Des choix forts, puisque Richard Branson a renoncé à un contrat d’un milliard de dollars pour le financement de son projet spatial, tandis que l’un des principaux actionnaires de Uber n’est autre que le fonds souverain d’investissement saoudien.

Des dizaines de PDG de grands groupes, en Europe et aux Etats-Unis leur ont emboité le pas. Chaque jour amène son lot de défections. Les dernières en date, celles des patrons de HSBC (John Flint), Standard Chartered (Bill Winters) et Credit Suisse (Tidjane Thiam). Jamie Dimon, directeur général de JPMorgan Chase et Larry Fink, le patron de BlackRock, avaient eux déjà annoncé qu’ils ne se rendraient pas à Riyad.

Mais le secteur bancaire, capital dans l’économie saoudienne, n’est pas le seul touché. A l’image d’Alphabet, l’ensemble des sociétés de la Silicon Valley se sont faites excuser. Idem dans le secteur automobile. Et même les organisations internationales ont fait le choix du boycott à l’image de Christine Lagarde (FMI) et Jim Yong Kim (Banque Mondiale).

Dans ce contexte de vive émotion internationale et d’indignation légitime, la position française tranche. Malgré le choc, malgré la condamnation unanime, aucun des grands patrons français invités au sommet ne s’est pour l’heure décommandé. La peur de perdre des contrats colossaux ? Jean-Laurent Bonnafé (BNP Paribas), Frédéric Oudéa (Société Générale), Patrice Caine (Thales), Jean-Bernard Levy (EDF), Sébastien Bazin (Accor Hotels), pour ne citer que les plus prestigieux, se rendront à Riyad pour présenter leurs hommages au prince-héritier Mohamed Ben Salmane.

« Business as usual ? » Pas tout à fait quand même, car tous ces PDG connaissent les risques d’opinion liés à une position qui sera au mieux vue comme cynique, au pire comme franchement lâche. C’est tout le piège qui se referme sur eux. Qu’elle que soit leur décision, elle sera forcément mauvaise. Aura nécessairement des conséquences.

 

 

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