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Billet de blog 18 févr. 2021

Tighri i Kel Ténéré / ⵜⵉⵖⵔⵉ ⵉ ⵇⵍ ⵜⵉⵏⵉⵔⵉ / Appel à nos frères Touaregs...

Ci-après un appel, un message, à l'adresse de ceux, parmi les Amazighs de Ténéré, Imajaɣen, qui font usage de la langue arabe dans leurs communications, notamment sur les réseaux sociaux, au mépris de leur langue, notre langue. Une attitude qui tend à se généraliser dans le monde amazigh, ce qui représente une réelle menace sur la langue amazighe et sur l'Amazighité de manière générale.

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L'appel en fichier audio

Ténéré

Arrêtez de fuir tamaziɣt
Arrêtez de renoncer à ce que nous sommes


Riɣ a wen-siwleɣ daɣ tmajaq maca ur zmireɣ… J’aurais voulu m’adresser à vous dans notre langue, Tamaziɣt, mais malheureusement je sais que j’aurai du mal à faire passer le message. Et si nous sommes réduits à communiquer entre nous dans des langues étrangères, c’est parce qu’un redoutable ennemi a tout fait pour éradiquer Temmujɣa-nanaɣ. Ceux-là veulent nous vider de notre âme, de notre culture, de notre pensée. 
Donc je voulais m’adresser à vous, mes frères de la Ténéré, mes frères du Sud de Tamazɣa, je précise bien "mes frères" car ce message concerne plutôt les hommes que les femmes qui résistent davantage. 
Aujourd’hui, quand j’entends des Touaregs, Amazighs du sud, abandonner pour parler entre eux leur langue ou la truffer de mots arabes ou autres jusqu’à la rendre méconnaissable, et lorsque je les vois préférer l’alphabet arabe aux tifinagh pour écrire leur langue, je me sens violenté, cela me met hors de moi. Pourquoi faire cela alors que le monde touareg, cette partie sud de Tamazgha, a été, et continue d’être quelque part sur le plan de la langue et de la culture, un espoir pour l’ensemble des Amazighs ? L’espoir dans la mesure où – et c’est connu – c’est la partie de Tamazgha où l’on a encore l’âme amazighe, où la langue est la moins violée, la moins agressée, la moins massacrée. C’est là où la langue n’a pas encore été dominée par les mots des pouvoirs qui veulent éradiquer Timmujgha.
Alors, aujourd’hui j’ai décidé de vous dire le fond de ma pensée, vous dire aussi ma souffrance et mon dégoût.
Il m’est arrivé, par le passé, d’évoquer ce sujet mais dans des cercles restreints. C’est ce qui s’est passé un jour de l’année 2007 ou 2008 où j’avais poussé un coup de gueule face à des Touaregs qui avaient répondu à mon "Azul" par un "salamuɛlikum". J’étais énervé ce jour-là, j’étais hors de moi, au point que certains camarades n’avaient pas compris les raisons de ma colère. Je n’arrivais pas à m’expliquer comment ces Touaregs qui nous avaient permis de nous doter de notre propre formule de salutation "Azul" et de nous débarrasser de "salamuɛlikum", pouvaient faire usage de cette dernière. C’était à Paris, en plus. Ce jour-là je n’ai pas pu contenir ma réaction à cette violence, cette agression interne que je ressens quand j’entends des Touaregs parler entre eux en arabe. Insupportable ! Alors aujourd’hui je sors ce qui me torture intérieurement. Et pour emprunter une expression de Lwennas Matoub, "ass-agi a d-bɛezqeɣ !".
Vous avez une richesse que nous vous envions, nous gens du Nord, alors pourquoi n’en êtes-vous pas fiers ? Pourquoi lui préférez-vous la langue de l’autre ? Cet autre qui veut vous faire disparaître et enterrer votre richesse. Pourquoi ne voulez-vous pas donner vie à cette richesse dont vous êtes dépositaires ? Pourquoi ne voulez-vous pas vivre ? Pourquoi ne voulez-vous pas être vous-mêmes ? Pourquoi faites-vous appel pour communiquer entre vous et avec nous à une langue comme l’arabe qui symbolise notre mort ? Quelqu’un vous a-t-il mis le couteau sous la gorge ? 
Au nord, la langue arabe est imposée à l’école, dans les médias, dans l’administration… ce qui explique la généralisation de la langue arabe et l’arabisation rampante. Et l’école qui est un véritable cimetière pour Tamazgha, produit des dégâts considérables. Mais pour ceux d’entre vous qui échappent au cadre des Etats "arabo-musulmans", pourquoi aller chercher la langue arabe pour vous adresser à vos frères, Touaregs comme vous ? Pour vous adresser à nous, vos frères du Nord ? Mais, bon sang, adressez-vous à nous daɣ tamajaq, adressez-vous à nous dans votre langue, notre langue. A nous de comprendre, et à vous de nous aider à comprendre, et à nous tous de faire en sorte de se comprendre, au lieu de vouloir plaire à ceux qui veulent nous éliminer. Vous faites ça pour quoi ? Pour la religion ? Mais vous savez que votre {Temmujɣa}, notre Temmuzɣa, a existé bien avant toutes ces religions. Elle a fait de nos ancêtres les bâtisseurs d’une grande civilisation. C’est avec cette Temmujɣa que nos ancêtres ont été un exemple pour l’Humanité, un exemple car notre Temmujɣa ne nous a pas enseigné à vouloir être une puissance aveugle qui écrase tout sous sa} domination, non, Temmujɣa a appris à ceux qui parmi nos ancêtres ont résisté, à être des justes qui savent respecter la nature, l’être humain, la Vie, qui n’ont pas besoin de monuments démesurés pour s’affirmer… Oui nos ancêtres tenaient tellement à la vie qu’ils ne pouvaient accepter de construire des monuments gigantesques en sacrifiant des vies humaines, celles d’esclaves morts à la tâche. 

Abandonner tamazight, c’est renoncer à défendre notre pays, c’est permettre à ceux qui veulent notre destruction de gagner du terrain et de tuer notre langue Mère, de tuer notre âme. Nous devenons nous-mêmes l’instrument de notre propre destruction par cet ennemi qui a programmé notre disparition. C’est nous-mêmes qui lui tendons la main, c’est nous-mêmes qui tendons notre dos pour qu’il monte dessus et pour aller plus loin pour écraser les autres, nous écraser, nous enterrer. C’est insupportable ! 
J’espère que vous allez m’entendre. Arrêtez le massacre. Aidez-nous à faire le travail. Ne nous laissez pas seuls. Ne nous privez pas de cet héritage que vous détenez et qui nous appartient aussi. Nous avons besoin de vous, et si vous abandonnez le combat, nous sommes finis car vous êtes une pièce maîtresse dans ce combat : on ne peut pas se passer de vous. 
Ce que nous faisons en tant qu’Amazighs et que vous êtes censés faire, nous le faisons pour l’Histoire et pour notre avenir commun. Oui, car notre avenir est Un. Tamazgha soit va exister en tant que Tamazgha, soit elle va disparaître. N’en déplaise à ceux qui pensent que des bouts de Tamazgha peuvent exister tous seuls sans les autres ! Ceux-là se trompent. Chaque bout de Tamazgha a besoin de l’ensemble des autres bouts, tous sans exception aucune. Et c’est tous ensemble que nous y arriverons.
Frères de Ténéré, aidez-nous à rester nous-mêmes, aidez-vous à rester vous-mêmes !


Cette réaction révoltée de ma part s’adresse uniquement au petit nombre de nos frères de Ténéré qui compromettent notre combat. Par contre, je sais que nombreux sont nos sœurs et nos frères de Ténéré sur qui nous pouvons compter. Malheureusement on les entend moins sur les réseaux sociaux virtuels. Pourtant, c’est avec courage qu’ils tiennent leurs rôles de gardiennes et de gardiens du trésor que nos ancêtres nous ont légué. A ceux-là, mes respects et mon admiration. A ceux-là, je veux dire tout notre soutien. Qu’ils sachent que nous sommes très sensibles à leur action et qu'ils demeurent notre espoir pour maintenir, renforcer et élargir le lien, {asaɣen}, fragile qu’il y a entre nous.

L'appel en fichier audio


Masin Ferkal,

Paris, le 22 janvier 20121.

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