Plutôt que le RIC, le vote préférentiel

L'incapacité de structurer le manière binaire les choix politique devrait conduire à renouveler les procédures électives, par exemple par des systèmes de vote préférentiels.

Pour l'instant, ce qui émerge de manière claire du mouvement des Gilets Jaunes, c'est un questionnement sur le fonctionnement de la démocratie représentative, avec deux types de revendications:

- plus de questionnement référendaire;

- plus de contrôle des élus, avec notamment des processus révocatoires.

En filigrane, il y a évidemment la thématique de la trahison des élites, thématique que l'on retrouve chez des personnalités politiques et des polémistes ausssi bien à droite (Le Pen,Zemmour) qu'à gauche (Mélenchon,Todd).

L'impopularité persistante des dirigeants qui se succèdent soutient le diagnostic de la trahison, mais n'explique pas pourquoi les Français s'évertueraient à mettre au pouvoir des gens qui ne leur conviennent pas.

Le recours à l'expression directe semble une manière de contourner le problème en posant directement aux Français des choix binaires. Cependant, la possibilité d'accéder au pouvoir suprême avec une base électorale et une adhésion faible est précisément la conséquence de l'impossibilité constatée de structurer les alternatives politiques sur un mode binaire.

Pendant plus de 40 ans, l'UDR/RPR/UMP/LR et le PS ont été chargés de structurer cette alternative; provoquant progressivement l'affaiblissement de la richesse de la pensée politique par l'expulsion ou la marginalisation des voix dissonantes (on peut penser à droite à Philippe Séguin, ou à gauche à Jean-Pierre Chevènement).

De fait, dans un monde complexe, la structuration en oppositions binaires ne semble plus possible. Le goût du chef à droite, la dialectique du vote utile à gauche, ont fait tenir le couvercle un temps, mais l'élection de 2017 a concrétisé l'échec de la structuration bipolaire.

Et quand bien même certaines interrogations pourraient-elles se formuler sur un mode binaire, encore faut-il que les élus en place aient la volonté et la capacité d'appliquer les décisions. Des exemples récents (Non français au TCE, Brexit) montrent que ce n'est pas si simple: en 2007, deux ans après le succès du "Non" au TCE, le second tour de l'élection présidentielle voit l'affrontement de deux partisans du "Oui". Le traité de Lisbonne viendra compléter le tableau. Quant au Brexit, si les élus essaient de mettre en oeuvre le vote populaire, on voit bien que ce n'est pas si simple car  des actes anciens ne peuvent être défaits aisément.

Ce n'est donc pas seulement dans des épisodes référendaires que l'action doit être fidèle à la volonté générale, mais dans la continuité de l'action politique.

Un des angles d'attaque est le problème de la répartition des pouvoirs. Il y aurait bien sûr beaucoup à dire sur le déséquilibre des pouvoirs dans les institutions de la Ve République, surtout depuis le quinquennat. C'est un débat qui a lieu, qui est intéressant, mais dont je ne parlerai pas ici pour me concentrer sur le problème, moins débattu, des procédures de choix.

Par ailleurs, malgré le débat à gauche sur la 6e République,  rien ne me laisse penser que les Français (enfin ceux qui votent encore) soient prêts à renoncer à l'élection au suffrage direct d'un monarque constitutionnel. D'autres pistes d'amélioration de la démocratie représentative doivent donc être simultanément questionnées.

L'élection est censée faire émerger la volonté générale, issue des choix de conscience des individus; or les dernières élections ont montré que de nombreux électeurs ne trouvent pas de choix convenable pour eux (vote par défaut), ou sont détournés du candidat de leur choix par des faibles sondages (vote utile).

Comment s'étonner dans ces conditions d'avoir des présidents qui deviennent si vite si impopulaires ?

Ceci n'est une fatalité que dans le corset du scrutin majoritaire à deux tours. Or ce scrutin ne permet l'expression sincère que dans une situation essentiellement bipolaire, ou dans une situation exceptionnellement symétrique, comme on a connu en France à la période de la "bande des quatre", avant que le PS et le RPR aient complètement pris l'ascendant sur le PC et l'UDF.

Avec le jeu des sondages qui modifient la perception du champ des possibles, on arrive à une situation où le processus électoral est marqué par l'insincérité des offres politiques, mais aussi des votes, puisque l'électeur ne peut simultanément peser sur le résultat de l'élection et sur la politique qui sera menée. Ou, dit plus brutalement, le souhait de voter pour ses idées condamne de nombreux électeurs à la marginalité électorale.

Pourtant des solutions existent, qui permettent à chaque électeur de se prononcer sur chacun des candidats, par un classement ou par une note. Ces problématiques ne sont pas nouvelles, puisque Condorcet les étudiait déjà.

https://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9thode_Condorcet

On sait qu'il ne peut exister de solution optimale, mais il n'est pas bien difficile de faire moins pire que le scrutin majoritaire à deux tours dont nous sommes familiers.

Je vous renvoie à la série d'articles de Rémi Peyre, MCF à l'université de Lorraine

http://images.math.cnrs.fr/_Peyre-Remi_.html

ainsi qu'à divers articles autour de l'expérience sur le Jugement Majoritaire menée en 2017 par LaPrimaire.org, en partenariat avec le CNRS, l’Université de Paris-Dauphine et l’Ecole Polytechnique.

https://articles.laprimaire.org/l%C3%A9lection-pr%C3%A9sidentielle-au-jugement-majoritaire-les-r%C3%A9sultats-373e089315a4

https://sciencetonnante.wordpress.com/2017/05/12/retour-sur-le-jugement-majoritaire-et-lelection-presidentielle/

Notons que de telles expériences ont lieu régulièrement

Voir par exemple https://www.cairn.info/revue-economique-2009-1-page-189.htm

pour l'élection de 2007.

Je n'ai pas de référence sous la main, mais j'ai le souvenir qu'une telle expérience avait déjà eu lieu en 1988 et que M. Barre (éliminé au premier tour) y avait été bien placé.

Malheureusement, cela reste, au moins pour la France, un sujet de réflexion qui n'intéresse que des scientifiques ou des individus isolés (on trouve des pages perso sur le sujet de ça de là).

De temps à autre, un mathématicien ou un économiste arrive à passer un billet dans un journal généraliste

https://www.lepoint.fr/presidentielle/petite-lecon-d-arithmetique-electorale-13-04-2017-2119495_3121.php

mais ces questions ne semblent pas pour l'instant intéresser les partis politiques, même ceux réputés anti-système...

Le présent billet est donc une petite bouteille à la mer parmi des lecteurs politisés.

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