"Nous sommes en guerre", un aveu de faiblesse involontaire

Métaphore inappropriée, interprétation historique ronflante et dépassée, idée désuète du patriotisme et de la posture présidentielle, Macron a fait un triple mauvais choix en décidant de filer cette métaphore. Sans parler du lyrisme ampoulé qui rompt si fort avec l’esprit de notre temps. Eh bien si parlons-en !

1. On l’aura assez répété, contrairement à ce que le président aime à rappeler sans cesse, en filant inlassablement sa triste métaphore : nous ne sommes pas en guerre. Une guerre met en présence des Etats et des hommes contre d’autres Etats et d’autres hommes. L’ennemi est identifiable, il y a des combats et des morts violentes. Non seulement l’industrie civile est mise à contribution pour la fabrication d’armes destinées à tuer et non à sauver, mais la production comme les batailles relèvent d’une stratégie militaire elle-même élaborée à des fins de conquêtes géopolitiques. Ce que nous vivons n’a évidemment rien à voir avec ça, ni sur le plan politique, ni sur le plan économique, ni sur le plan humain. Le virus n’est pas doté d’une intelligence comparable à celle de l’homme, il n’élabore pas de stratégie militaire, il ne cible pas davantage une partie de la population qu’une autre, bien qu’il soit plus dévastateur chez les personnes les plus fragiles. Le virus suit l’implacable logique du vivant, sans conscience mais également sans malveillance. Si l’économie humaine, et par économie entendons l’organisation au sens large de nos sociétés sur Terre, n’était largement responsable de sa propagation, ce virus pourrait relever de la fatalité, ce qui n’est jamais le cas d’une guerre.

Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il y a dans l’apparition, la propagation et les effets dévastateurs de ce virus, quelque chose qui de toute évidence échappe à notre volonté et à notre contrôle. Quelque chose qui nous ramène brutalement à notre condition d’être humain, à notre socle biologique : nous sommes des animaux comme les autres, nous sommes mortels comme les autres.  Invoquer la guerre apparaît donc, d’un point de vue anthropologique, comme la tentative infructueuse, tragique peut-être, mais surtout ridicule, de rationaliser ce qui ne peut pas l’être : l’indifférence du monde. Un homme peut vivre, un homme peut mourir, la vie n’est pas ébranlée. La vie peut disparaître, le monde poursuit sa ronde, le temps poursuit son cours, il n’y a pas de sens à notre existence. Et non seulement il n’y a pas de sens, mais nous sommes impuissants devant les forces de la nature, devant la nécessité intangible qui régit les forces de notre univers. Nous ne sommes pas en guerre, nous sommes menacés par des forces qui nous dépassent. Et nous nous agitons comme des fourmis dont la fourmilière vient de s’effondrer en tachant de donner du sens à ce qui ne peut en avoir.

« Nous sommes en guerre », c’est tellement pathétique. Comme si nous pouvions faire autre chose que subir et attendre. Comme si nous pouvions faire autre chose que prendre notre mal en patience et reconstruire ce qui s’est effondré. Affirmer cela, ne revient pas à nier notre part de responsabilité dans le déséquilibre du monde. Dérèglement climatique, extinctions d’espèces, épuisement des ressources, inégalités, hyper mondialisation, néolibéralisme, sans parler des caractéristiques anthropologiques qui nous distinguent des autres espèces, comme la domestication, l’agriculture, la concentration urbaine : nous sommes responsables des facteurs aggravant cette crise. Mais nous ne sommes pas responsables de la crise elle-même.  Marteler « nous sommes en guerre » de ce point de vue, semble aussi dérisoire que le roi du Petit Prince qui, parce qu’il ordonne chaque matin au soleil de se lever, s’imagine que l’astre obéit à ses ordres. Nous ne sommes pas en guerre car nous ne pouvons rivaliser avec la Nature, contrairement à ce que des siècles de technique et d’arrogance ont voulu nous faire croire. Bien sûr, nous pouvons faire sauter six fois la Terre, bien sûr, nous pouvons éradiquer toute forme de vie sur cette planète. Mais la force de la Nature n’est pas dans sa capacité à détruire mais dans sa capacité à créer et à se régénérer. Nous pouvons tout faire sauter. Nous sauterons avec. Et que restera t il de l’homme dans l’univers ? Un battement de cil de mouche, rien de plus. Nous ne pouvons rien contre les forces de la nature. Et nous ne pouvons rien contre l’implacable vérité de notre finitude.

Nous ne sommes pas en guerre contre un virus, nous ne sommes pas en guerre contre la nature, nous sommes en guerre contre nos représentations. Avec d’un côté la conviction désespérée que nous sommes, si ce n’est le centre de l’univers, du moins les maîtres de notre destinée et le l’autre l’implacable révélation de notre finitude, de notre impuissance, de notre profonde vulnérabilité et surtout de notre appartenance, qu’on le veuille ou nous, à un ensemble plus large qui nous enveloppe et nous détermine : celui du monde animal, de la Terre, de la vie, de la mort et au-delà du silence minéral des grands espaces.

2. De retour sur Terre, en France, dans le microcosme des représentations culturelles, historiques et politiques, force est de constater que la métaphore guerrière de Macron non seulement ne tient pas mais s'avère contre-productive. Macron n’a ni la carrure ni le charisme d’un général d’armée, contrairement à ce qu’il essaie de nous faire croire. Il n’a ni l’étoffe d’un héros, ni l’autorité d’un chef. Il ressemble objectivement à un guignol : une petite marionnette en chiffon mou, qui s’agite derrière un décor de carton et dont toutes les audaces finissent immanquablement punies d’une bastonnade. Notre président est un guignol, un farceur d’un autre temps, déjà désuet bien que toujours ridicule. Jusqu’à présent, Guignol avait la tête dure. Gilet Jaune, manifestations contre les retraites, mobilisation du personnel hospitalier, critique de tous côtés, rien n’y a fait. Guignol encaissait les coups sans broncher, casqué d’arrogance et de certitudes plus dures que l’acier, en apparence. Mais comme chacun sait, les apparences sont trompeuses. A présent, ce métal de carton s’est déchiré. Bientôt les coups s’abattrons comme il se doit sur cette tête mise à nue, ce crane calvitié de Guignol inconséquent, trop longtemps toléré comme visage d’un Etat qu’il est bien incapable de gouverner.

« Nous sommes en guerre », mais qui le président espère-t-il fédérer par ces mots ? Les retraités, les chômeurs, le personnel soignant, les étudiants, les profs, les avocats, les précaires, les artistes, les intellectuels et tous les autres, de toutes les professions, de tous les milieux, y compris celui de ses propres électeurs ? Le pauvre homme ne peut fédérer personne en dehors des gens qui lui ressemblent sur le tréteau de son théâtre de marionnettes.  Ce « nous » résonne étonnamment creux dans la bouche de cet homme habitué à se comporter comme un roi, car il n’inclut pas grand monde à part lui-même. Ne dit-on pas « le roi dit « nous voulons » » ?

Macron s’en va donc en guerre, seul, et s’en serait presque gênant pour lui, si on lui accordait encore un peu d’attention. Mais voilà peut-être son seul et unique courage finalement : se battre seul et pour lui-même devant une masse de citoyens qui ne lui accordent plus aucun crédit si tant est qu’il n’en est jamais eu, à part à la banque qui prête toujours aux riches, comme on sait, ou du côté des riches eux-mêmes, qui prêtent toujours aux politiques de droite pour légiférer dans leur sens. Se battre seul, devant une masse de citoyens qui lui tournent le dos, préférant trouver ailleurs les ressources morales et intellectuelles qui leur permettront de traverser cette petite mort sociale du confinement. Le néolibéralisme a finalement réussi à atomiser le corps social, mais pour se rendre compte que cette situation ne lui est pas profitable, car ce « nous » de l’appel présidentiel, revendiquant, improbable ironie du sort, une solidarité sociale qu’il a pourtant tout fait pour détruire, ce « nous » existe et a toujours existé, mais il n’inclut ni le président, ni le gouvernement.

C’est le « nous » de la vraie solidarité. C’est le « nous » de l’exaspération, de la colère, de la révolte. C’est le « nous » de tous ceux qui placent l’humain avant l’économie, avant la finance, avant les inégalités. C’est le « nous » de millions et de millions de personnes en France et dans le monde, qui n’attendent plus rien de cette ère périmée du libéralisme, qui sont las d’entendre les sempiternelles fausses promesses, les discours creux, les mots déracinés de leur sens et qui sont las de jouer le jeu de ces démocraties illusoires qui placent le pouvoir aux mains d’une élite financière dénuée de toute vision politique.  Ce « nous » de l’intelligence, de la solidarité, de la créativité n’a pas attendu l’appel du président pour exister, mais il est en opposition totale avec toute ce que le président incarne.

Quelle prétention au passage de vouloir s’attribuer les mérites des Clémenceau et des De Gaulle, comme si le costume du fonctionnaire avait quelque chose à voir avec l’uniforme du guerrier. Comme si on pouvait faire la guerre en cravate ! Quelle obscénité aussi, pour sa gloire personnelle et aux dépens de la mémoire des soldats assassinés comme du travail du personnel hospitalier, de comparer tacitement le confinement et la mobilisation médicale à une guerre de tranchées. Rien de tout cela n’est comparable, en dehors du sacrifice inutile d’un grand nombre de personnes : des centaines de milliers de soldats pendant la guerre et des centaines de soignants aujourd’hui, qui auraient pu sauver des vies sans en mourir eux-mêmes si le gouvernement ne les avait pas tant méprisés ces dernières années. Tout comme des centaines de milliers de poilus auraient pu être épargnés si les querelles dérisoires entre puissants ne les avaient pas poussés sur le champ de bataille. La Première Guerre mondiale, on l’a assez répété, c’est la fin de l’héroïsme. C’est peut-être aussi la fin du sentiment patriotique tel qu’il a pu exister jusque-là. C’est le moment où les soldats eux-mêmes prennent conscience de l’absurdité de la guerre.

Métaphore inappropriée, interprétation historique ronflante et dépassée, idée désuète du patriotisme et de la posture présidentielle, Macron a fait un triple mauvais choix en décidant de filer cette métaphore. Sans parler du lyrisme ampoulé qui rompt si fort avec l’esprit de notre temps. Eh bien si parlons-en !

3. Grandiloquence et lyrisme ont il encore une place à notre époque ? Peut-être, dans la bouche de certains, mais certainement pas dans celle d’un technocrate néolibéral qui a toujours sacrifié les valeurs au profit, au nom d’une soi-disant nécessité économique. Ce n’est pas là un champ sémantique ni idéologique qui se prête facilement au lyrisme. Ce n’est pas là non plus une représentation du temps qui peut l’accueillir. Le lyrisme, les grandes phrases, les envolées, les émotions, les grands sentiments. Tout ceci, et pour noble que ce soit, sonne un peu désuet aujourd'hui, pour ne pas dire faux, quand cela sort de la bouche de Macron. Notre époque érodée par l’individualisme et la désillusion politique n’est plus en mesure d’apprécier de tels discours.

Ce qui est en cause, ce n’est pas le bon naturel des gens, ni leur intelligence, encore que ce ne soit malheureusement pas ce qu’on cultive le plus dans nos sociétés. Ce qui est en cause c’est la défiance à l’égard de ceux qui nous gouvernent, ceux qui sont censés nous représenter mais qui salissent l’esprit des fonctions qu’ils occupent, ceux qui utilisent les mots comme de grands écrans de fumées voilant à peine leur cynisme, ceux qui passent leur temps à trahir, à manipuler, à mentir, à détruire. A détruire jusqu'aux mots de notre langue, en les arrachant à leur sens, en les manipulant jusqu'à en faire des bulles de savon : des objets charmants mais vides, fragiles, sans ancrage et toujours sur le point d’éclater, surfaits. Comment peut-on s’imaginer, en traitant si mal la langue, pouvoir encore faire surgir des mots les sentiments graves, profonds et galvanisant du lyrisme ? Comment peut-on s’imaginer, dans l’espace si étroit du court terme, pouvoir donner naissance à de vaste élans patriotiques et solidaires ? Ce ne sont pas là des choses que l’on peut éprouver sur commande, mais des choses qui se construisent dans la durée, dans l’exemplarité, dans la mise en œuvre d’une vision politique.

Ces gens qui nous gouvernent et ce président qui apparemment nous représente, spéculent avec la langue comme ils spéculent avec les capitaux, comme ils spéculent avec la vie des gens. Tout est devenu tellement translucide autour d’eux qu’ils ne s’aperçoivent même plus qu’il existe un monde sous eux. Un monde solide et coloré. Un monde tangible où ce sont dans les choses que prennent racine les mots et non le contraire. Un monde réel enfin et non imaginaire. Or ce monde est régi par des lois. Non pas seulement des lois humaines, mais des lois physiques, biologiques, naturelles, qui déterminent des cycles et donne au monde son rythme propre. Celui de la symbiose et du temps long. Tout le contraire de l’idéologie néolibérale !

Il n’y a pas la place de faire entrer de grandes phrases ou de grandes figures de styles dans une vision du monde si étriquée et c’est sans doute pourquoi les discours de Macron sonnent si faux. Il ne suffit pas de marteler 100 fois que nous sommes en guerre pour faire ressusciter en nous l’esprit guerrier et patriote du XXe siècle. Ce n’est pas non plus en dénombrant les héros de chaque ligne du front que le président fera naître en nous le sentiment du sublime : si les soignants meurent ce n’est pas par patriotisme, mais juste parce qu’ils manquent de matériel. Et ils manquent de matériel parce que le gouvernement à formidablement ignoré leurs revendications depuis des années.  Les grandes images lyriques du président ne nous cacheront pas cette réalité-là. Au contraire ! elles ne feront qu’aviver le sentiment de révolte face à la mauvaise foi, l’incompétence et la bêtise qui sont les fers de lance de ce gouvernement d’hypocrites. Il y aura bien une union, monsieur le président, peut-être même guerrière, mais non seulement elle se fera sans vous, mais elle se fera contre vous.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.