Le marché du faux trompe même les musées

Les faussaires d’art n’en sont pas à leur coup d’essai. La reproduction d’oeuvre d’art est une pratique courante depuis des siècles. Dorénavant, même les musées n’en sont pas à l’abri.

Depuis le début des années 2000, le nombre de dossiers de contrefaçons ne cesse de croître. Les faussaires ne tentent plus de reproduire des Picasso ou des Chagalls, ils s’essaient maintenant à la reproduction d’oeuvres de peintres peu connus, moins identifiés et donc moins identifiables. Vendus de quelques dizaines à quelques centaines d’euros au maximum, ils peuvent être reproduis en de nombreux exemplaires. Ces peintures, peu suspectées d’être des faux, sont peu ou pas examinées. La commune d’Elne, dans les Pyrénées-Orientales, en a fait les frais il y a un peu plus d’un an, en mars 2018.

Etienne Terrus (1857-1922), un peintre originaire de la région, se devait d’être honoré par la commune à l’occasion d’une exposition qui devait lui être consacrée. Le jour de l’inauguration le maire annonce que la majorité des oeuvres exposées sont des fausses, 82 sur 140. Une seconde expertise, convoquée un peu trop tardivement, est formelle, la commune a été victime d’une arnaque d’ampleur.

La commune décide de porter plainte pour faux, usage de faux, recel et escroquerie en bande organisée. D’après l'avocat de la commune, maître Mathieu Pons-Serradeil, l'arnaque ne peut pas être un fait individuel : "Il n'y a pas un seul homme qui aurait fait de vulgaires copies qu'il aurait ensuite vendues sous le manteau. Le système passe aussi par celui qui trouve le tableau, celui qui y appose une fausse signature, celui qui le donne à un antiquaire, un brocanteur ou un galeriste, qui vont eux-mêmes le revendre et ainsi de suite jusqu'à ce que cela arrive au musée."

Cette mésaventure met en évidence les problèmes qui se posent à des institutions ou à des individus pour s’assurer de l’authentification sérieuse de leurs acquisitions. Il y a fort à parier que la petite commune catalane n’est pas la seule victime de ce genre d'escroquerie. Selon une partie des experts du milieu, les “surprises” liées à de fausses oeuvres d’artistes peu connus vont se multiplier. La large majorité de ces toiles se retrouve chez des collectionneurs privés qui ne s’en rendront compte que lorsqu’ils tenteront de revendre leur collection. Selon l’historien de l’art Eric Forcada, les propriétaires sont parfois avertis qu’ils sont en possession de faux quand ils les prêtent à l’occasion d’expositions publiques.

Les musées ne sont pas -on le sait dorénavant- exempts de se faire duper. Le célèbre faussaire Guy Ribes confie que plusieurs de ses copies d’Edgard Degas - entre autres- sont exposées dans des musées en Angleterre. “Je vois régulièrement mes faux tableaux circuler dans des revues”, souligne Guy Ribes. Je les reconnais tous, et ils sont certifiés ! Même si je disais que ce sont des faux, on me rirait au nez. Certains Chagall accrochés dans des musées en France ont mes initiales dans les détails du tableau. Il n'y a que moi qui le sais."

Face à ce fléau, l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels (OCBC) admet ses faiblesses. Pour la quinzaine d’enquêteurs de l’OCBC de nombreuses enquêtes sont frustrantes. En effet, il est régulièrement impossible de poursuivre des faussaires car ces derniers reproduisent des toiles tombées dans le domaine public (70 ans après la mort du peintre). A moins que la volonté de tromper un acheteur soit prouvée, il est impossible pour la justice de les poursuivre.

Puisqu’aucun des policiers ne s’est risqué à une évaluation de la quantité de faux en circulation, il faut se référer à la seule estimation disponible : celle des oeuvres de Juan Miró, cibles de nombreux faussaires. En dix ans, l’Association pour la défense de l’oeuvre de Miró a refusé 650 demandes d'authentification. L’association estime que 20% des Miró en circulation sont des faux. Ces chiffres, importants, devraient croître selon de nombreux experts puisque les faux vendus aux particuliers ne seront à nouveau en circulation que dans 70 ou 80 ans à l’issue d’une ou deux successions.

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