Evasion fiscale: le coupable silence de l'Europe

Alors que les scandales de blanchiment, de corruption et d'évasion fiscale se multiplient sur le continent, l'exécutif européen reste muet sur ces sujet d'intérêt général. La proximité entre l'actuel patron de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, les sphères d'influence qui profitent de ces pratiques et des personnalités sulfureuses comme celle d'Yves Bouvier, pose question.

Evasion fiscale et blanchiment d'argent Evasion fiscale et blanchiment d'argent

 

 

 

 

Une « laverie automatique » à 3 milliards de dollars. En septembre 2017, un consortium de journalistes européens, appuyé par l'Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP), a révélé au grand jour une quantité impressionnante de documents démontrant qu'un certain nombre d'officiels, d'hommes d'affaires et de personnalités originaires d'Azerbaïdjan avaient corrompu des politiciens allemands, belges, italiens ou encore espagnols. Les noms de parlementaires de l'Assemblée du Conseil de l'Europe (PACE, en anglais), une organisation internationale rassemblant 47 pays du continent, ont également été éclaboussés par ce scandale de blanchiment à grande échelle, une affaire tentaculaire que la presse anglo-saxonne a surnommé « Azerbaijani Laundromat ».

L'objectif de cette complexe « laverie azerbaïdjanaise » : faire reluire l'image de marque de cette ancienne république soviétique sise entre le Caucase et la mer Caspienne et, plus précisément, influer en sa faveur le vote des élus de la PACE, à la veille de l'adoption d'une résolution sur la situation des droits de l'Homme dans le pays. Une gageure, alors que l'Azerbaïdjan s'illustre plutôt par ses vagues d'arrestations d'opposants et de journalistes. Entre 2012 et 2014, ce sont ainsi pas moins de 2,9 milliards de dollars qui ont été versés par des institutions azerbaïdjanaises, telles que la banque publique International Bank of Azerbaijan (IBA), sur les comptes de quatre sociétés écrans britanniques. Le tout, avec l'aide de la banque danoise Dansk Bank, une institution financière  jusqu'alors insoupçonnable.

De « l'Azerbaijani Laundromat » aux ports-francs d'Yves Bouvier

Une fois transférée, une partie de ces fonds occultes était à nouveau versée à des entreprises, propriétés de l'homme d'affaires Khagani Bashirov, un citoyen français d'origine azerbaïdjanaise vivant au Luxembourg. Un proche, surtout, du PDG de l'IBA, Jahangir Hajiev, et de celui du port-franc luxembourgeois, un certain Philippe Dauvergne – entre 2008 et 2018, Bashirov et Dauvergne ont en effet monté conjointement plus d'une douzaine de sociétés. Les ports-francs sont d'immenses entrepôts construits dans des zones exemptées de droits de douane, où s'entreposent et s'échangent, à l'abri des regards indiscrets – et de ceux du fisc – œuvres d'art des plus grands maîtres, antiquités à la provenance douteuse, pierres précieuses et autres biens de grande valeur. De véritables havres de paix fiscale, idéalement situés, au sein desquels tous les trafics et opérations frauduleuses se réalisent en toute discrétion.

Ce marché, réservé à une élite fortunée, est dominé par une entreprise, ou plutôt un homme : le Suisse Yves Bouvier. Celui que l'on surnomme le « roi des ports-francs » règne en effet sur plusieurs de ces complexes ultra-sécurisés, de Genève au Freeport Luxembourg (désormais dirigé par Dauvergne), en passant par Singapour et la Chine. Un personnage à la réputation sulfureuse, qui collectionne les amis haut en couleur : le corse Jean-Marc Peretti qui aurait débuté sa carrière dans un casino au Gabon, l'amateur de chevaux Olivier Thomas, impliqué dans le vol supposé des tableaux de l'héritière Picasso, ou encore le président du Freeport de Singapour Tony Reynard, qui a récemment démissionné sans donner d'explications.

S'improvisant intermédiaire et marchand d'art à ses heures perdues, Yves Bouvier est également soupçonné d'avoir roulé dans la farine plusieurs de ses anciens clients. A l'image de l'oligarque russe Dmitri Rybolovlev, auquel il a revendu pendant dix ans des toiles de maîtres en empochant, au passage, des commissions aussi généreuses qu'indues. Montant estimé du forfait : un milliard de dollars. Appréhendé en 2014 par la justice monégasque, qui l'a mis en examen pour « escroquerie » et « complicité de blanchiment », Yves Bouvier est par ailleurs sous le coup d'une enquête du fisc helvète, qui lui reproche d'avoir soustrait 165 millions de francs suisses à l'impôt. Inexplicablement, le Suisse est pourtant toujours libre de ses mouvements.

L'Europe entre impuissance et absence de volonté politique

Corruption à grande échelle d'hommes politiques par une puissance étrangère, impunité quasi-générale des ports-francs et de leurs clients et dirigeants, fraude fiscale, blanchiment d'argent, montages financiers, paradis fiscaux : mais que fait l'Europe, serait-on en droit de demander ? Réponse : rien, ou si peu. Et pour cause : le propre président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, n'est autre que l'ancien premier ministre du Luxembourg. Celui qui, en toute connaissance de cause, a laissé prospérer Yves Bouvier et ses affaires dans son pays ; celui qui s'est, également, illustré lorsqu'il était à la tête de son pays en favorisant les « tax rulings », ces accords aussi privilégiés que secrets permettant aux multinationales comme Facebook, Google ou Apple d'échapper en grande partie aux impôts qu'elles doivent en Europe.

L'exécutif européen ferme-t-il sciemment les yeux sur ces pratiques frauduleuses ? Le Parlement européen ne l'entend, de son côté, pas de cette oreille, des eurodéputés qualifiant le port-franc luxembourgeois de « trou noir » de l'évasion fiscale, d'autres, à l'image de l'Allemand Wolf Klinz, le qualifiant « d'entreprise à risque pour la réputation et la sécurité de l'Union européenne ». Il y a pourtant urgence à légiférer : selon un rapport, l'évasion fiscale coûterait quelque 900 milliards d'euros par an aux caisses des Etats membres de l'UE. Autant d'argent en moins pour les politiques publiques et les citoyens européens.

 

 

 

 

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