Le Kouros du Getty : vrai chef d'oeuvre, ou faux génial ?

L'origine et l'authenticité de la statue grecque exposée au musée de Los Angeles divisent scientifiques et experts de l'art antique.

C'est l'histoire d'un colosse aux pieds d'argile. Un « vrai » colosse : monumentale statue datée de la période grecque archaïque, le Kouros exposé depuis la fin des années 1980 au sein du prestigieux Musée Paul J. Getty de Los Angeles représente un jeune homme nu, debout, les bras bien parallèles au corps. Mais, de l'avis d'un grand nombre de scientifiques, de spécialistes de l'antiquité et d'experts en art, il s'agit bel et bien d'un faux. Encore aujourd'hui, le Getty lui-même ne tranche pas. Sous la statue, les visiteurs du musée peuvent en effet lire l'inscription suivante : « Grèce, 530 av J.C. ou faux moderne ». Un doute à 9 millions de dollars.

Faux documents, détails anachroniques, apparence controversée : les secrets du Kouros

L'histoire de notre colosse à l'origine controversée commence en 1983. Un marchand d'art suisse, Gianfranco Becchina, propose au chef du département des antiquités du Getty, Jiri Frel, d'examiner la statue. Alors découpé en sept morceaux, le Kouros est soumis à une batterie de tests de routine, destinés à s'assurer de son authenticité et de sa provenance. Premier problème : les documents retraçant son historique récent sont, déjà, identifiés comme étant des faux. Un code postal et un numéro de compte bancaire apparaissant sur ceux-ci ont été créés postérieurement aux dates mentionnées. Impossible, dans ces conditions, de déterminer avec certitude la provenance du jeune homme de marbre.

Plus encore que la provenance du Kouros, c'est son apparence qui, d'emblée, sème le doute au sein petit milieu de l'archéologie. Les plus folles rumeurs circulent à son compte ; déjà, on suspecte que la statue soit l'oeuvre d'un faussaire romain. Federico Zeri, l'un des curateurs du Getty, jure ses grands dieux que le colosse est un faux. La communauté des historiens de l'art et autres spécialistes de la Grèce antique est mise à contribution et lève un second lièvre : œuvres d'un véritable maître, les différentes parties anatomiques du Kouros présentent des styles aussi archétypaux que distants dans l'Histoire de l'art antique grec. De plus, son style n'est associé à aucune autre statue connue à ce jour. En somme, tout incline à la même conclusion : du point de vue artistique, il s'agit bien d'un faux.

Troisième – et principal – nœud de vipères : si toutes les analyses chimiques et physiques menées sur son vieillissement, sa patine et son origine concluent à cette époque à l'authenticité de la statue, l'apparence crayeuse du Kouros reste une énigme. Pour une partie des scientifiques l'ayant examiné, seule l'usure des siècles peut expliquer un tel rendu. Pour d'autres, le procédé de dé-dolomitisation de la dolomite dont est bâti le Kouros peut être reproduit en atelier, même si tout un chacun s'accorde à reconnaître que le procédé paraît disproportionné pour les moyens d'un faussaire « amateur ».

Du vrai faux au faux vrai

Passant outre les mises en garde, le Getty décide en 1985 d'acquérir le Kouros, pour un peu moins de 10 millions de dollars. Dès l'année suivante, la statue est exposée en bonne place dans ses galeries, devenant l'une des plus importantes acquisitions d'art ancien aux Etats-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Attraction majeure du Getty, elle est toujours exposée à Los Angeles. Alors, fin de l'histoire ? Pas vraiment. Un an après le renvoi de Jiri Frel – le curateur est impliqué dans une affaire de fraude fiscale destinée à gonfler le prix des pièces archéologiques cédées au musée ; il est aussi accusé d'avoir acquis à vil prix pour le compte du Getty d'autres faux –, le nouveau curateur de l'établissement, Arthur Houghton, reprend l'enquête.

Dans un premier temps, il missionne un expert indépendant, qui confirme que les documents accompagnant le Kouros sont des faux. Mais c'est la découverte d'un savant londonien, Jeffrey Spier, qui va définitivement accréditer la thèse du faussaire : notre homme fait le rapprochement entre la statue et le torse sculpté d'un autre faux, dont on lui dit qu'il provient d'un mystérieux atelier romain officiant dans les années 1980. Séance tenante, le Getty rachète le « vrai » faux, pour le comparer à son faux « vrai ». Première découverte, et de taille : les échantillons prélevés sur les deux exemplaires proviennent exactement du même marbre dolomitique, originaire de l'île grecque de Thasos.

Seconde découverte : si les deux œuvres n'ont que peu à voir, certains de leurs détails – le traitement des mains, des épaules et de l'abdomen – présentent une troublante ressemblance. L'opinion de certains scientifiques, comme Martin Robertson, de l'Université d'Oxford, est faite. Si lui-même défendit un temps l'authenticité du Kouros, il est désormais convaincu du contraire, les ressemblances entre les deux statues ne pouvant s'expliquer que dans le cas où elles ont toutes deux été sculptées de nos jours. D'autres études ont, depuis, démontré qu'il était possible de procéder à la dé-dolomitisation dans un laboratoire relativement peu équipé. S'il n'est donc pas prouvé que le Kouros est un faux, son authenticité n'a jamais reposé sur des bases aussi faibles.

« Tout ce qui entoure le Kouros est sujet à questions »

Marion True, curatrice du Getty au moment où le New York Times a consacré une longue enquête sur cette affaire, confie au quotidien américain que « tout ce qui entoure le Kouros est sujet à questions ». « Votre foi en la science est remise en question, ainsi que la confiance que vous accordez à des personnes dont il a été prouvé qu'elles ont menti et qu'elles continuent de mentir. C'est comme s'il y avait une véritable conspiration du silence autour du Kouros ». Et la curatrice de conclure : « ceux qui s'attendent à ce que le Kouros soit indubitablement authentifié ou indubitablement considéré comme un faux attendent quelque chose qui n'arrivera jamais ». A moins que la réponse ne réside derrière l'énigmatique sourire du jeune homme en dolomite. Un sourire un peu faux... Un sourire de marbre.

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