De l’amour de l’argent à l’intérêt pour l’art

Passée inaperçue auprès du grand public en octobre, la sortie de La Face cachée du marché de l’art à quelques jours de la Foire internationale d’art contemporain (FIAC) de Paris a servi de cri d’alarme pour son auteur, la journaliste américaine Georgina Adam. Tout juste traduit dans la langue de Delacroix, le récit livre une vision alarmante du marché de l’art au niveau mondial.

Un marché en mutation


Pour bien saisir l’ampleur de la situation, il est nécessaire de rappeler les sommes en jeu. D’environ 30 milliards en 2005, le marché mondial annuel de l’art a doublé en 10 ans atteignant les 63,3 milliards de dollars en 2015 (55 milliards d’euros). Entre 1998 et la seconde partie des années 2010, le chiffre d’affaires mondial du marché de l’art a profité d’une croissance de 456 % du fait, entre autres, de l’arrivée sur le marché des acteurs asiatiques, Chinois principalement. L’arrivée des nouveaux acteurs s’est accompagnée d’une profonde refonte de la géographie des ventes. Si dans les années 1950 la place parisienne représentait 80% des échanges mondiaux, elle n’en représentait que 3% en 2016 après une longue perte d’importance (40% en 1990, 5% en 2010). La mutation générale du marché se retrouve aussi dans les œuvres échangées. Le marché a soif d’œuvres récentes, l’art d’après-guerre et l’art contemporain représentent ensemble 52% du marché. Autre évolution importante, près d’un quart de la valeur des échanges se fait autour de 25 artistes.

Par amour de l’art?

Ce dernier élément est révélateur d’une situation générale qui subit une prise en compte de la valeur financière autour d’investissements « sans risque » bien plus que des goûts artistiques des acquéreurs. En Chine et aux États-Unis, de nombreux achats de pièces servent à déguiser le lancement de programme immobiliers. L’appétence renouvelée pour les lieux de vente déguise aussi de bien importants bénéfices. Les centres K11 en Chine fondés par le richissime Adrian Cheng alternent salles d’exposition et boutiques de luxe. A Abou Dhabi, le Louvre et deux autres musés de l’Émirat vont être reliés par un centre commercial de plus de 500 boutiques.

De plus en plus les œuvres deviennent des placements financiers. Des vendeurs témoignent d’un désintéressement des acheteurs pour les œuvres. Un vendeur italien a témoigné auprès du journal La Croix : « Les gens entrent en me disant qu’ils veulent acheter pour investir. Ils ne s’intéressent pas le moins du monde aux œuvres ; ils ne veulent même pas regarder ». Cette monétarisation de l’amour de l’art se traduit également par la multiplication des ports francs, des lieux qui permettent de stocker et vendre des œuvres sans payer la moindre taxe. Le milieu constate également des prêts bancaires garantis sur des oeuvres. Un agent du FBI cité par Georgina Adam affirme que « c’est une excellente façon de blanchir de l’argent car vous pouvez dire que vous ne pouvez pas rembourser le prêt, laissez les œuvres aux prêteurs et vous avez alors de l’argent propre ».

 

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