Marché de l’art, les spéculateurs à la manoeuvre

Le marché de l’art est un secteur pour le moins étonnant. Il ne cesse en effet de se renouveler quand il s’agit de tirer des bénéfices de la vente d’oeuvres.

En amont d’une nouvelle session de ventes aux enchères à New-York, des dizaines de “preneurs de risques” ont déjà jeté leur dévolu sur 84 oeuvres pour un montant total de 611 millions de dollars, près de 40% de la valeur totale estimée de la vente à venir. Ces pré-acheteurs n'espèrent qu’une chose, qu’un concurrent surenchérisse afin de récupérer jusqu’à 33% du produit de la vente au delà de la somme qu’ils ont eux même engagée. Ce phénomène, marginal il y a peu, ne cesse de se développer.

En à peine 5 ans on considère que le nombre de “tiers garants” est passé de 12 à plus de 90.
Ces nouveaux venus, contrairement aux anciens habitués des maisons comme Sotheby’s, Christie’s ou Phillips, ne prennent même pas le temps de regarder les oeuvres avant d’engager des sommes folles. Le but pour eux est bien de ne pas avoir à s’encombrer avec leurs achats et surtout d’obtenir rapidement de l’argent. Ces spéculateurs sont issus de la finance ou de l’immobilier. Pour eux l’art est un banal instrument financier, ni plus ni moins qu’une part dans les capitaux d’une entreprise.

Tom Mayou, un conseiller de l’entreprise Beaumont Nathan, résume la pensée de ces investisseurs: « Bien faire les choses ne signifie pas que vous récupérez la peinture, mais que vous recevrez un chèque par la poste plus tard ​». Il existe cependant des risques à ce jeu. Il est facile de se retrouver avec une oeuvre chez soi si les éventuels acheteurs ne sont pas présents au rendez-vous. Des sommes importantes peuvent alors être immobilisées pendant des années, aussi longtemps que l’oeuvre ne sera pas revendue.

Si ces garanties d’achat sont aujourd’hui en pleine expansion, c’est qu’elles sont extraordinairement stables pour des paris aussi risqués. Les maisons de vente sont elles-mêmes complices de ce système puisqu’elles se sont arrangées pour en tirer bénéfice. Avant la crise, les quelques personnes qui pratiquaient cette activité remportaient régulièrement 50% de l’excédent et la moitié de la prime de l’acheteur. Avec le développement de l’activité, les gains se réduisent dorénavant à une fourchette allant de 15 à 30%.

Les tiers garants sont signalés dans les catalogues par un petit symbole. Loin de décourager d’éventuels concurrents, leur engagement est devenu un gage de qualité. Les artistes attirant souvent des tiers gagnants ont d’ailleurs constaté que leurs oeuvres sont vendues à des prix plus importants que celles de leurs confrères et consoeurs sans.

L’an passé Sotheby’s, Christie’s et Phillips ont accordé, selon les estimations, pour 1,3 milliard de dollars de garanties sur environ 300 oeuvres. La valeur de ces pièces représentait pour près de 60% de la valeur des ventes d’art contemporain et d’art d’après-guerre en soirée de ventes. En 2016 ce chiffre n’était que de 39%. Autre constat, l’hyper-concentration des garants sur une poignée d’artistes. Depuis 2015, Andy Warhol (462 millions de dollars), Jean-Michel Basquiat (409 millions de dollars) et Roy Lichtenstein (247 millions de dollars) ont été soutenus pour près de 30% de la valeur globale des garanties d’après ArtTactic.

Cependant certains constatent déjà une forme d'essoufflement de la pratique. Ainsi Inigo Philbrick de Miami affirment ressentir une « fatigue de la garantie » et commence même à promouvoir à ses clients des ventes sans garanties. « Jusqu’à présent, nous avons refusé quatre garants potentiels, souligne monsieur Philbrick. Mais nous pensons que le marché est affamé et sain, et si vous faites confiance au marché, les enchérisseurs viendront. »

 

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