L'éborgnement : châtier les regards dans la France néolibérale ...

Y a t il un lien entre ces éborgnements et le fait que se multiplient les enregistrements vidéos compromettants ? Sont-ils une forme de sanction des regards émancipés qui n'ont plus peur d'exercer leur droit de filmer, et qui gardent parfois trace des agissements illégaux des représentants de la légalité ? cherche-t-on à punir ou à intimider le témoin qui filme par réflexe citoyen ?

Aveuglement de Samson, vitrail exposé au musée de Cluny Aveuglement de Samson, vitrail exposé au musée de Cluny

Dix sept yeux crevés par tir de LBD ou éclats de grenades, dix fois plus de blessures au visage (175), ce qui constitue une part importante et significative des atteintes (la moitié des 396 signalements répertoriés par David Dufresne), alors que le protocole d’utilisation des LBD prévoit que les agents publics, censés s’en servir dans un geste de défense, exclusivement, ne visent que les torses, les bras ou les jambes ("le tireur ne doit viser exclusivement que le torse ainsi que les membres supérieurs ou inférieurs" rappelait récemment Eric Morvan, directeur de la police nationale).

Jérôme Rodrigues éborgné à la Bastille le 26 janvier Jérôme Rodrigues éborgné à la Bastille le 26 janvier

Le visage, et son point le plus "menaçant", l’œil, sont-ils les cibles privilégiées des agents utilisant ces armes ? Selon Christophe Castaner, qui reconnaît implicitement la primauté du regard dans la hiérarchie des blessures et donc dans celle des cibles, sans voir la réalité pour autant, "Il y a eu quatre personnes qui ont eu des atteintes graves à la vision. Certains pouvant effectivement perdre un œil" … Malgré le déni, c’est bien « ces atteintes graves à la vision » qui sont les blessures les plus irréversibles et les plus symboliques provoquées par ces armes suisses aux viseurs «militarisés », aux tirs précis, depuis le début du mouvement des Gilets Jaunes. Ce sont bien les yeux qui sont ciblés, et au-delà, leurs regards,  leurs regards révoltés, indignés, et parfois libérés de toute illusion. 

Un des objectifs de la bataille qui se joue de façon hebdomadaire dans les rues de France est de se rendre maître du regard, de renverser le rapport sujet-objet dans ce face à face entre un pouvoir aveugle mais aux yeux grands ouverts, qui cherche, fouille, inspecte les manifestants, et des citoyens désillusionnés et parfois cinéastes amateurs, commentateurs d'images, distributeurs ad hoc de mini-films sur les réseaux sociaux. Dire ce qu’on voit, et, comme dans le fameux conte d'Andersen, Les habits neufs de l'empereur, pouvoir dire « le roi est nu » est la première des libertés subjectives des citoyens dans une démocratie. Tout un appareillage éducatif mortifère, fondé sur l’idée du décryptage, tout un appareillage médiatique dominateur, fondé sur la pratique du décryptage, tout un monde de l’Art à décrypter nous ont appris au fil des ans à renoncer à dire simplement ce qu’on voit au profit des spectacles marchands et intimidants qu’une caste de décrypteurs patentés étaient à même de nous imposer. C’est cet œil soumis et contraint qui s’émancipe aujourd’hui et s’ouvre, enfin, sur ses illusions, ses cocufiages éventuels, ses renoncements, ses humiliations passées... en disant NON ! 

Rembrandt, l'aveuglement de Samson, 1636 Rembrandt, l'aveuglement de Samson, 1636

Ainsi donc, on peut le retourner et le répéter à volonté pour être sûr de ne pas être la proie d’un cauchemar, ni d’une illusion, c’est une réalité : Aujourd’hui, en France, l’éborgnement (ou aveuglement partiel) est devenu un châtiment (puisqu’on ne peut pas toujours parler d’accident) moins encadré juridiquement qu’au Moyen-âge. Un article traitant des châtiments corporels dans l’Allemagne médiévale précise par exemple : « Le fait de crever les yeux était considéré comme une sanction très grave qui, souvent, remplaçait la peine de mort. Par exemple, une servante qui avait livré les enfants de ses maîtres à la prostitution devait subir une telle peine. »

 On peut aussi y ajouter une dimension politique comme le précise la définition de wikipédia : « Au Moyen âge, l'aveuglement est utilisé comme une punition pour trahison ou comme un moyen de rendre un adversaire politique incapable de gouverner et conduire une armée en temps de guerre. » 

 Dans un billet de 2013, inséré dans un dossier où elle recense les ravages du Flashball, Louise Fessard avait commencé la litanie que poursuit David Dufresne sur son fil Twitter, à l’époque sur 34 blessés graves par Flashball entre 2004 et 2013 (9 ans), 14 avaient perdu un œil. Un autre article de 2015, sur Buzzfeed, tableaux à l’appui, précise que 40 % des blessures infligées par LBD40 sont des pertes d’un œil. Dans un phénomène d’accélération inouï, nous sommes aujourd’hui à 17 éborgnés depuis le début des Gilets Jaunes (2 mois), l’obsession « énucléante » se précise.

 C’est ici, peut-être, que cette mutilation-châtiment entre en relation causale avec la multiplication des regards et des enregistrements de regards permis par l’usage des caméras de smartphones… Parallèlement au développement exponentiel des blessures par Flashballs puis LBD40 se sont développés les usages juridiques ou journalistiques des enregistrements vidéo pointant des abus commis par différents types de représentants du pouvoir.

On se souviendra ici que le premier coup d’œil sur l’arrière-boutique de la macronie est venu d’une vidéo militante relue et expliquée par Ariane Chemin. Benalla à la Contrescarpe, tapant déjà sur des badauds énervés mais loin d'être des casseurs aguerris (comme la plupart des victimes), après les avoir « prélevés » sur le terrain comme le font régulièrement, samedi après samedi, les membres des BAC encagoulés et casqués, en Jeans et blousons noirs. Tout était là, déjà, comme une matrice opératoire, sauf la terrible mutilation de l’œil … Et c’est encore une caméra d'origine vernaculaire, au jardin des plantes, qui avait saisi le début de ses œuvres policières illégales, et qui était venue s’ajouter au dossier.

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 La question est donc : y a t il un lien entre ces mutilations du visage, ces éborgnements sauvages et le fait que se multiplient les enregistrements vidéos compromettants pour les représentants du pouvoir ? Le fait de crever les yeux est-il une forme de sanction des regards émancipés qui n'ont plus peur d'exercer leur droit de filmer la police, dans l'espace public, et qui gardent parfois trace des agissements illégaux des représentants de la légalité ? cherche-t-on à punir non pas le casseur en action mais le témoin, le manifestant de passage qui filme par réflexe citoyen ? Et quels sont les enjeux de cet affrontement subjectif ? Entre le bon droit plein de légitimité du pouvoir qui s’exhibe si volontiers pour asseoir sa puissance et la perception de sa nudité et de son iniquité par des petits appareils d’enregistrement, qui aura le dernier mot ? Ou plutôt le dernier regard ? Depuis l’affaire Rodney King jusqu’à la vidéo subjective de Jérôme Rodrigues, à La Bastille, fin janvier, en passant par les nombreuses vidéos qui ont permis de poursuivre des policiers aux Etats -Unis, les images enregistrées (au smartphone) sont devenues une arme vernaculaire contre les brutalités et les abus de pouvoir dans les démocraties et au-delà. Le film très intéressant Eau argentée en était une des nombreuses manifestations esthétiques, tout comme, dans un autre domaine, le très beau film semi-amateur Cinq caméras brisées, où l’on voit de vraies balles de l’armée israélienne venir se loger dans les objectifs des caméras des militants opposés au mur, juifs et arabes.

Appareil brisé du photographe Thibaud Moritz Appareil brisé du photographe Thibaud Moritz

Plus récemment, c’est le journaliste Hugo Clément, qui s’était arrêté pour filmer une barricade le 1 er décembre qui été touché par un tir de LBD 40, c’est Florent Marcie un cinéaste indépendant, habitué aux théâtres de conflits et jamais touché dans ces circonstances, qui a été blessé à la joue alors qu’il filmait les Gilets Jaunes, c’est Thibaud Moritz (voir photo ci-dessus) un photographe chevronné qui a été sauvé par son appareil photo et c’est bien sûr, et parmi d’autres encore, Jérôme Rodrigues qui a pu filmer son agression et sa chute en direct et finalement livrer l'intégralité de l'histoire d'un sujet qui prend ses aises en filmant, tient une sorte de journal filmé d'une mobilisation, passe du plan subjectif au regard caméra, déploie les formes de subjectivité filmante, devant la caméra par la parole et le live et derrière, en enregistrant des portions du monde à son goût, à sa vue, jusqu'à ce que la balle en caoutchouc lui frappe l'oeil, le punissant pour son indocilité (nouvelle forme de la trahison) et surtout pour son audace, pour avoir osé voir et dire ce qu'il voyait, au lieu de ce qu'il fallait voir, pour avoir quitté sa position d'enfant sage. "C'est pas Open bar !"

Représentation théâtrale de "Sous l'oeil d'Oedipe" adaptation de Joël Jouanneau, avec Jacques Bonnafé dans le rôle titre Représentation théâtrale de "Sous l'oeil d'Oedipe" adaptation de Joël Jouanneau, avec Jacques Bonnafé dans le rôle titre
 

Sans qu’on puisse parler d’une exclusivité, il apparaît que la plupart des tirs de LBD qui touchent les visages (une très forte proportion d'après les relevés), visent ces regards indociles, défiants, menaçants pour un pouvoir qui est désormais exposé plus qu'il ne s'expose. Un pouvoir qui n'est plus maître de son image. D’une certaine manière, les tireurs cherchent à retourner le regard, ce regard qui les mets en position d’objets, eux qui ont l’habitude de traiter les corps comme des objets. Tout l’effort du maintien de l’ordre actuel s’inscrit ainsi au renfort de la démarche néolibérale autoritaire de réduction des citoyens à l’état d’objets utiles et rentables. Objets de production. L’éborgnement est une manière de punir cet œil-sujet, conscient, qui refuse d’être assigné à ce rôle d'objet, qui refuse désormais d'être le cocu de l’Histoire, le cocu des trente glorieuses, le complice trompé d’un monde politique qui s’est offert aux plus puissants.

 

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