De quoi le T-shirt de Jupiter est-il le signe ?

Pour restaurer la dimension jupitérienne de la fonction présidentielle, l'Elysée, devenu une marque, vend (55 euros) un T-shirt avec la silhouette, (le premier même sans dérision !) de Macron en Jupiter champion du monde de Foot ... Un bras plié, un bras tendu comme le veut l'iconographie classique ...

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On a vu la fonction présidentielle perdre de son crédit avec Nicolas Sarkozy et encore un peu plus avec François Hollande, on peut encore descendre d'un cran avec Emmanuel Macron, malgré sa culture, sa bonne éducation, son profil intelligent et son côté premier de cordée et malgré sa théorie Jupitérienne du pouvoir. Celle-ci ne semble plus être qu'un bricolage marketing loin du grondement de tonnerre annoncé.

Il suffit de s'arrêter cinq minutes sur un T-Shirt le représentant en position de Jupiter justement, aux couleurs de la France, dans une silhouette bien connue des internautes puisqu'elle avait donné naissance à un célèbre même cet été... 

A droite : Emmanuel Macron célébrant la victoire des bleus A droite : Emmanuel Macron célébrant la victoire des bleus

L'Elysée a ainsi créé et déposé sa propre marque, comme l'annonçait Le Figaro dans sa rubrique "Conso" en juin dernier, pour financer les travaux de réfection du palais et c'est à l'occasion des Journées du patrimoine que la boutique en ligne a commencé de proposer ses magnifiques "goodies". Cette démarche commerciale introduit l'institution présidentielle dans le monde du commerce, non dans une position de surplomb et de neutralité mais en tant que "vendeur". Il fait appel à la bonne volonté des badauds - malgré un budget de 100 millions d'Euros - pour entretenir cette infime et très monarchique partie du patrimoine national. (Palais dont on se souvient que Hollande disait se méfier car il coupait ses usagers du monde environnant...) Ce point peut déjà susciter le débat. Est-ce compatible avec la fonction politique de la présidence ? Par ailleurs, il est à rapprocher, comme la coïncidence des dates nous y incite, du fameux Loto du patrimoine, dont l'origine historique remonte au XVIII ème siècle et à un libertin, Casanova, ce qui n'est pas anodin si l'on considère l'univers libéral-libertin dans lequel se situe le président. 

Mais bon ! Il faut parfois accepter que des pratiques mercantiles se développent autour des actions culturelles, surtout dans l'urgence d'une situation économique difficile. Il aurait pu être acceptable que l'Elysée vende des Mugs, des stylos, des t-Shirts, des Tote bags siglés "Elysée" ou des gourmettes en or reprenant les mots phares de notre République, tant aimés de ce gouvernement : "Liberté", "Egalité", "Fraternité", fussent-ils écrits sur des tissus vendus 55 euros l'unité pour redorer les corniches du bureau d'un chargé de mission du président ... Il y aurait eu là une forme de réification bizarre du pouvoir souverain donné par le peuple, L'Elysée devenant une marque et acquérant une autonomie d'entreprise commerciale, une entité à part dans l'Etat, comme le projet de restructuration des services de sécurité par Benalla semblait nous y préparer par ailleurs. Allons-nous vers une privatisation du palais présidentiel au coeur de la Start'up Nation ?  Mais bon... Si les "goodies" étaient neutres, "officielles" comme les stylos siglés "Trésor Public" ... pourquoi pas ?

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Mais le scandale et la sidération générale viennent du fait que certaines de ces "goodies" sont directement liées à la personne d'Emmanuel Macron, identifiant le pouvoir présidentiel, et la marque "Elysée" à sa personne propre, en vertu de sa théorie Jupitérienne, et à l'image de la monarchie anglaise. Comme celui d'Elisabeth II, le Mug "Portrait officiel" garde encore une légère couche d'officialité, ce type codifié de portrait, en vigueur depuis les débuts de la République, est un objet conventionnel dont le visage représenté n'est qu'un locataire... mais les T-Shirts reprenant des expressions vieillotes du président "Croquignolesque" ou "poudre de perlimpinpin" (qu'on rêve de lui voir porter par souci de promotion, lors de ses annonces politiques ...) ramènent l'objet officiel vers la rhétorique du fan club électoral... L'argent public servant ici à la fois le patrimoine et la personne d'Emmanuel Macron qui s'investit personnellement - justement - dans la campagne européenne... Et s'il faut le prendre comme de l'autodérision, c'est encore plus pathétique, car c'est, en vertu d'un narcissisme excessif, la fonction elle-même qui est moquée par celui qui l'exerce. 

Le pompon revient tout de même (de mème !) à ce T-Shirt (Voir au début du billet) où apparaît la silhouette présidentielle tirée d'une photo assez ridicule ayant eu le destin d'un mème. Le corps bleu (bien sûr) du président se trouve entouré d'une aura rouge, laissant apparaître le blanc du T-Shirt qui les sépare comme la troisième couleur du drapeau. Il tend un bras et plie l'autre, conformément à la représentation classique de Jupiter, lançant ou brandissant sa foudre...

Zeus (Jupiter) Zeus (Jupiter)

Jupiter Jupiter

Jupiter Jupiter

A -t-il seulement remarqué la connotation jupitérienne de la formule de pathos retenue dans cette image qui était ironique, dès le début, car elle montrait, dans cette excessive célébration de la victoire française, comment le narcissisme de Macron s'emparait du succès des bleus... appropriation personnelle confirmée lors de la descente des Champs Elysées, quand Benalla avait kidnappé l'équipe pour la livrer à l'heure sur le perron de l'Elysée. Le président est un bon comédien ! Quand son équipe gagne la coupe du Monde de Football, il mime le dieu grec. La dimension jupitérienne de son exercice du pouvoir était une référence purement visuelle ! Le patrimoine c'est croquignolesque ! Et comme l'a souligné Hulot par son geste net et précis, le discours politique du gouvernement, c'est de la poudre de perlimpinpin... 

Tout comme le patrimoine immobilier de l'Etat français, les institutions de la V ème République sont très abîmées, au point qu'aucun président depuis Nicolas Sarkozy n'arrive à garder du crédit - au sujet de sa capacité à "incarner la fonction" - au-delà d'une ou deux années d'exercice du pouvoir. Emmanuel Macron, premier de cordée, est bien sûr plus rapide. C'est peut-être que la fonction présidentielle telle que la conçoit la V ème République, taillée pour un homme hiératique portant en lui la synthèse du monarque et du leader Républicain, dessinée en 1958 par un de ses fidèles amis, est devenue anachronique. Surtout dans un espace public aussi vivant et fragmenté que celui de notre ère numérique où le hiératisme se brise sans cesse sur les rires devenus visibles de la foule. Pour bien exercer le pouvoir, il faut savoir se montrer tout en renonçant à en jouir. Tout en acceptant et en assumant la solitude et parfois l'impersonnalité que confère la distance. Or ce n'est plus possible, les hommes politiques apparaissent vite pour eux-mêmes, suivant l'injonction fondamentale de l'idéal de développement personnel qui nourrit l'illusion néolibérae et parce que les politiques à mener, dans ce contexte néolibéral global, sont forcément impopulaires et réveillent vite les regards fascinés par la probité des candidats du changement. Elles nécessitent un certain crédit politique qui devient finalement le seul enjeu du débat puisque le dogme est inébranlable. Non plus "que croire ?" mais "qui croire ?" C'est d'ailleurs sur ce critère que sont choisis les candidats qui défendent les grands intérêts ploutocratiques et qui finissent par gagner la présidence devant un membre, involontairement complice, de la famille Le Pen ou un candidat "bis" discrédité.

Depuis Chirac, dont le swagg désuet est devenu la dernière et infime trace de cette distance intérieure entre la fonction et la personne - Les photos de lui, nu, à Brégançon ne sont jamais parues - les présidents ne savent plus trouver la bonne distance et rester dans leur fonction de fonctionnaire suprême ... La jouissance narcissique des privilèges d'un pouvoir illusoire, dont la vraie version est essentiellement ailleurs, les submerge très vite ... Et comme rien n'échappe aux caméras ni aux micros, aux camphones indiscrets ni aux formes numériques de la moquerie populaire, ils vacillent sans cesse, entre repentance et rodomontade, courant derrière leur crédit perdu... le décalage de plus en plus important entre la culture horizontale du web et la nostalgie d'un monde vertical ne peut qu'accroître la défiance entre ceux qui se pensent à la base et ceux qui ont la conviction d'être au sommet et l'illusion de jouir du pouvoir, alors qu'ils ne peuvent jouir que de son patrimoine immobilier...

Le T-Shirt de Jupiter est à la fois l'apothéose et le point limite de ces institutions obsolètes. Espérons qu'il deviendra, à titre symbolique, le linceul de la V ème et "en même temps"  la robe de baptême de la VI ème ...

 

 

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