Quand Macron nous menace à la Une de Paris-Match ...

A-t-on déjà vu un président de la République française dans une telle posture, le sourcil menaçant, l'oeil d'acier, la main faisant mine de tenir une arme ? Il y a eu de la casse sur les Champs Elysées, Macron n’y est pas allé par quatre chemin : vous voulez vous battre ? Je suis prêt à me battre ! Et la Une d'un grand Hebdo devient une Revenge Picture, une image relationnelle, presque spontanée.

 

Paris-Match N° 3645 DU 21 AU 27 MARS 2019 Paris-Match N° 3645 DU 21 AU 27 MARS 2019
Quand des heures et des heures de débat n'y suffisent plus, quand la parole ramenée à une performance physique ne convainc pas (plus de 8 heures seul à disserter soigneusement devant 65 « intellectuels » ), il faut bien s’en remettre au corps animal, au langage des gestes et des attitudes, à la force physique, à l’attitude menaçante, au pur visible. Et la Une d’un hebdomadaire est un instrument parfait pour interpeller les regards par voie d’affichage, de manière « naturelle ». Autant une affiche présentant le président dans cette attitude aurait été absolument ridicule, autant cette Une qui ne vise pas officiellement à l’afficher lui, mais à faire la promotion du magazine, l’est un peu moins. En tout cas elle peut naturaliser sa "riposte", en faire une information et une action plus qu’une posture, lui donner un aspect documentaire, prise sur le vif, donc authentique. Les Unes des magazines, affichées sur les kiosques, dans les couloirs du métro et sur les autobus, sont des affiches plus que des couvertures. Elles tiennent un discours autonome, et semblent parfois, comme c’est le cas ici, dispenser le lecteur de toute lecture. Tout y est dit. Il faut montrer la bête politique et le visage menaçant du chef.

Au-delà de sa tentative d’incarner la fermeté du pouvoir et de faire oublier les images du skieur de Lamongie, cette Une nous montre bien comment, dans un contexte prégnant et conflictuel, l’image-représentation peut devenir une image-relation. Les vidéos de face à face prises sur le vif au camphone, les prises de vue en immersion lors des manifestations, les facebook live qui instaurent parfois un vis à vis au format portrait entre le sujet filmé et le spectateur, nous montrent que l’enjeu de représentation est secondarisé dans l’usage militant des images, au profit du contact et de la relation établie entre le photographié ou le filmé et le spectateur par le biais du sujet qui fait l’image… mettant l’accent sur les informations, les émotions et les impressions immédiates qu’elle propose, cette image relationnelle s'ouvre littéralement, s'abolit comme objet pour devenir canal d'un flux d'énergie.

La Une de Paris-Match s’inscrit parfaitement dans cette tendance. Ce n’est pas une image qui représente le président en train de faire quelque chose de présidentiel, c’est une image relationnelle par laquelle il s’adresse aux spectateurs par voie d’affichage. Cet effet d’apostrophe est d’ailleurs tout entier dans l’intensité de ce regard direct, souligné par des sourcils froncés de colère et par un nez aquilin qui en marque l’aspect pointu, crochu, prédateur. Ce regard de défi, de menace, de déclaration d’hostilité, il est si présent et si constitutif de l’image, il est si « criant » qu’il en devient l’origine même de l’image, inversant la perspective. D’objet regardé Emmanuel Macron devient le sujet du regard, plus sujet du regard ici que le spectateur lui-même. "Tu croyais me voir ? Mais c'est moi qui te vois !" Dans cet affrontement dont l’enjeu est clairement de faire de l’autre l’objet dans la parole (sans fin) ou le regard (médiatique) d’un sujet souverain rendu à sa souveraineté (revenu à Las Vegas comme Line Renaud / ou rendu à la démocratie comme le peuple), cette image donne l’avantage à celui au service de qui elle se met servilement. On a presque l’impression que la photographie a été faite par son modèle plus que par son ou sa photographe. Ne pas rester l’objet de l’adversaire, être celui qui formule, reformule, le point de vue de référence, légitime, tel semble être l’enjeu de la lutte des images dans la crise du pouvoir néolibéral. Transposition sur le plan visuel des enjeux sociaux réels. Cependant, contrairement au modèle canonique de Flagg qui nous disait « I want you », cette image au regard appuyé ne demande rien aux spectateurs, rien d’autre que rester immobiles et sages. Elle objectifie plus qu’elle n’interpelle. Elle émane d’un sujet qui n’attend rien d’autrui, d'un sujet qui n'a besoin que de s'écouter lui-même, d’un sujet qui veut maintenant s’imposer, se montrer et cherche à en découdre sur un plan physique.

James Montgomery Flagg, affiche de 1917 James Montgomery Flagg, affiche de 1917

Cette dimension du combat sportif et de son ring sont disposés par les éléments accessoires qui entourent le regard menaçant du sujet photographié. La bouteille, dont l’absence d’étiquette indique une présence voulue, renvoie à l’activité sportive (boxe) autant qu’à la prise de parole longue (habitude des réunions officielles et colloques), deux modes d’affrontement dans lesquels le président français semble se sentir sûr de lui.

Sportif buvant de l'eau Sportif buvant de l'eau

Les armes habituelles, civilisées, le stylo et le smartphone, dédiées au Verbe, armes de communication et de décision politique, sont déposées, la main gauche semble en tenir une autre, invisible, imaginaire… le canon d’un fusil à pompe ? D’un lanceur de LBD ? Une dague au large manche ? Une grenade GLI-F4 ? La seconde main est cachée sous le bureau, tient-elle une autre arme ? Plus létale ? Certains y voient un œuf prêt à être écrasé, ou encore les parties les plus inaccessibles de l’adversaire par lesquelles le photographié le tiendrait. La posture d’ensemble n’est pas sans rappeler celle d’Al Pacino dans la fameuse scène de vengeance à la Trattoria dans Le parrain. L’ombre et la lumière se partagent d’ailleurs le visage présidentiel. L’encart photographique, à gauche, qui indique autant la préoccupation du président, comme une bulle de BD, qu’il illustre une information (reportage à lire) nous montre un gilet jaune-casseur qui tend bien haut son bras droit, évoquant vaguement le salut nazi, parfaite vision médiatique officielle du mouvement. Le feu, bien sûr. Le jaune des titres qui évoquent la menace qui entoure le buste présidentiel, la « casse » des lettres ; le nom "MACRON" en lettres fines et haute, plus important en taille que les autres mots. Un « Riposte » trapu, fort, et les casseurs en plus petit, un peu écrasés. Il est rare, par ailleurs, d’avoir Toutânkhamon et Jupiter sur la même image. Et le feutre violet, couleur royale, couleur de la mélancolie aussi (il est tard, il veille, soucieux), la présence d’un cadre doré au fond (sûrement une moulure peinte) qui fait comme des cornes d’auroch rectilignes au visage intense du président ; connotent la puissance aristocratique de l’animal politique. Cette valeur mystique de la liqueur séminale qu’on appelle la noblesse. Il est minuit, comme l’indique une précision documentaire en bas à gauche. Avoir l’air sur le qui vive à une heure aussi tardive, avoir l’air menaçant à minuit, à l’heure ou tout le monde dort, c’est cela se tenir sur le pied de guerre. Veillée d’armes à l’Elysée, au lendemain de la défaite du Fouquet’s, en attendant la prochaine bataille. Le problème est ici qu'en s'affichant ainsi à la Une, le président s'adresse à tous les français, qui sont de fait devenus des adversaires potentiels... 

Cette image, qui se veut performative, fait pendant à celle-ci, qui circulait au même moment dans l'arrière-boutique des réseaux sociaux... loin des surfaces d'affichage : 

image vue sur Twitter, auteur inconnu ... image vue sur Twitter, auteur inconnu ...

Le président se permettait récemment de reprendre le sénat qui opérait selon la loi, en lui disant de « garder la bonne hauteur »… Très bon conseil ! Cette Une de Paris-Match, dans le registre de son "Qu'ils viennent me chercher !", nous montre encore une fois, qu’en bon chef, il sait s’appliquer à soi-même ce qu’il exige des autres.

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