SNCF : ceci n'est pas une privatisation

Dans son projet de réforme de la SNCF, parmi les diverses actions qui le constitue, le gouvernement semble avoir deux exigences non-négociables : la transformation de l'entreprise publique en société anonyme et la fin du statut de fonctionnaire de ses employés. Pourquoi ces deux objectifs sont-ils impératifs ? Que cache ce bastion ?

Malgré la pièce de théâtre que le gouvernement nous joue en s'attribuant le rôle de la fermeté et du devoir, je ne peux m'empêcher de penser qu'il est prêt à lâcher sur certains points mais qu'il ira jusqu'au bout pour obtenir à minima la transformation de la SNCF en société anonyme et la fin des embauches sous le statut de fonctionnaire. Peut-être même que la sauvegarde de ce seul bastion  l'arrangerait... Pourquoi ces deux exigences ? Les réponses que le président et les membres de son gouvernement apportent à cette question ne sont pas crédibles. Je vous en propose une autre.

Après cette première année de mandat présidentiel d'Emmanuel Macron, il est de plus en plus difficile de douter de la tendance politique et idéologique du pouvoir actuel. Il n'y a de bonne entreprise que privée et si service public il doit rester, il ne peut être que délégué au privé. Sans déclamer leur croyance à tous vents, ils s'en cachent de moins en moins, comme Elisabeth Borne, sur France Inter le 15 mai dernier, qui n'a même pas pris la peine de contredire un auditeur qui dénonce le caractère idéologique de la réforme de la SNCF, de même qu'elle affirmait au sujet d'Air France que c'est à son conseil d'administration de diriger la compagnie et non à l'Etat même s'il en est actionnaire.

Dans ce contexte, en quoi la transformation de la SNCF en société anonyme à capitaux publics incessibles est-elle primordiale et suffisante pour le pouvoir ? On peut faire toutes sortes de critiques sur le président de la république et son gouvernement mais on doit reconnaître leur habileté. En l'occurrence, nul besoin de prendre le risque d'une privatisation brutale, d'autres s'y sont cassé les dents. On peut aussi deviner derrière le sourire présidentiel une détermination froide, sans faille, et l'absence de doute ; il investira les moyens et le temps nécessaire mais il obtiendra ce qu'il veut. Dans le dossier SNCF, nous en sommes à la première phase de la stratégie : il s'agit de changer le cadre de réflexion et de gestion de la SNCF ou, pour reprendre l'expression à la mode, de changer de paradigme. Lorsque l'entreprise sera société anonyme, le politique, les médias étudieront la situation de la SNCF dans le cadre de toute société privée, même si ses capitaux sont publics. Nous entrerons alors dans la seconde phase de la transformation, celle de la privatisation : l'entreprise ne pouvant pas être rentable,  présentant des pertes pour le dire autrement, il sera "logique" d'avoir recours à des décisions auxquelles on a recours dans le privé afin que ces pertes ne pèsent pas sur les comptes de l'Etat et par conséquent sur les citoyens français : découpage des activités, vente d'actions -avec changements successifs de la loi au préalable permettant la vente par parties des capitaux à l'origine incessibles-, recours à la sous-traitance, etc. Elle sera perçue et gérée comme une entreprise privée, elle deviendra une entreprise privée. Premier objectif atteint.

L'autre exigence non-négociable du gouvernement, celle de la fin des embauches à la SNCF sous le statut de fonctionnaire, complète la préparation à la privatisation. Pour vendre l'entreprise, il faut aussi vendre son personnel, ou plus précisément son personnel et son savoir-faire. Or, on ne vend pas des fonctionnaires. Aucun investissement privé ne se lancera d'autre part s'il doit recruter et former une grande partie des futurs salariés, le processus dans ce secteur d'activité est trop long, complexe et coûteux. De même, il y a peu de chance de trouver un acheteur s'il doit s'engager au préalable dans un périlleux exercice d'incitation au départ des fonctionnaires vers une entreprise privée, y compris avec l'aide de l'Etat. En tous cas, les acheteurs potentiels ont déjà écrit le cahier des charges de la privatisation, et notre président l'a bien lu. Pour contourner cette difficulté dans le transfert de ce savoir-faire, la privatisation doit se réaliser en deux phases, suivant celles décrites plus haut : pendant la première, les nouvelles embauches se feront sous statut privé, et on connaît les conditions actuelles des contrats aujourd'hui. La convention collective sera négociée pour que les améliorations des conditions initiales ne soient pas trop coûteuses lorsqu' interviendra la phase suivante. Auparavant, ce nouveau personnel aura eu le temps de se former, par l'entreprise (encore) publique et par ses collègues fonctionnaires. Lors de la seconde phase, celle de la vente du capital "incessible "au privé, le départ vers d'autres entreprises privées du personnel déjà sous ce statut, peu rémunéré mais formé,  ne sera pas difficile à obtenir. La partie fonctionnaire passera par une négociation dans laquelle leur pouvoir de nuisance et la valeur de leurs compétences se seront affaiblis par la part non-concernée de leurs collègues précédemment cités, autonomes désormais pour effectuer le travail demandé et transmettre à son tour le savoir-faire à de nouveaux salariés.

Et la dette ? Soyez sûrs qu'elle sera reprise par l'Etat, même si ses acteurs font semblant d'y réfléchir, et qu'elle sera intégralement remboursée lorsque les capitaux seront mis en vente : on ne vend pas une entreprise qui affiche des "dettes" (je compte revenir sur ce terme dans un autre article) comme celles de la SNCF. Je parie même qu'on va investir prochainement et massivement dans la rénovation du réseau... Puisqu'on vous dit que ce n'est pas une privatisation !

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