L'action GameStop s'effondre de 80% cette semaine. La bulle a-t-elle déjà explosée ?

Une semaine après un vent de révolte contre les fonds vautours qui a emballé les réseaux sociaux, les boursicoteurs amateurs de Reddit accusent des pertes phénoménales. David s'est-il fait écrabouiller par Goliath ?

L'affaire GameStop est sans doute bien loin d'être terminée mais Netflix veut déjà en faire un film. On doit dire que le scénario est fou et le suspense total. L'incipit de l'histoire a été brillamment exposé par le Youtubeur Heu?réka, familier du monde de la finance, et on n'y reviendra pas. Ce billet raconte la suite des péripéties et veut donner des billes pour tenter de comprendre les raisons de l'effondrement du cours de l'action cette semaine.

Main-Street battu par Wall-Street ?

Heu?réka s'était risqué à avancer à la fin de sa vidéo, plutôt sagement, que Main-Street ne battrait pas Wall-Street. Avec un effondrement de l'action GME de 480$ la semaine dernière à 50$ en date, les événements lui donnent pour l'instant raison. Les parieurs de WallStreetBets, dont certains ont mis en jeu les économies de toute une vie, ont-ils été pris dans un emballement irrationnel et massacrés par les gros cerveaux de la finance à plate couture ?

Le redditeur sous pseudonyme JeffAmazon prédisait la bulle spéculative en octobre dernier dans un message prophétique The REAL Greatest Short Burn of the Century. Les raisons qu'il exposait sont exactement celles qui ont conduit à la spéculation que nous avons connue. Dans un nouveau commentaire éclairant daté du 3 février, il affirme que la bulle est bel et bien dernière nous.

« C'est déjà terminé.  Le pic a été fou à 115$ le vendredi "when every call went ITM" (ie: quand ça a valu le coup pour les fonds à découvert d'exercer des options d'achat). Je crois que le mécanisme de liquidation forcée des positions courtes est largement terminé. Il reste néanmoins une large part de position courtes mais la volatilité que nous avons vue n'arrivera plus. Tout dépend maintenant de Cohen (ie: Ryan Cohen, le nouveau patron de la boite) pour fondamentalement transformer le navire et attirer des investisseurs institutionnels ou passifs. »

À la question « Comment ils-ont pu couvrir leurs positions courtes sans faire monter le prix ? », il répond :

« GME a bondi de pratiquement 1000% en une semaine. Ne forgez pas votre opinion en supposant que le monde conspire contre vous. Regardez les données et tirez votre propre conclusion. Si vous croyez que les données sont fausses, trouvez la bonne source. »

Cet éclairage donne une explication tout à fait naturelle au cours de l'action. Les hedges funds ont liquidé leurs actifs à découvert, cela a provoqué le pic et les parieurs de WallStreetsBets les plus inexpérimentés, ceux venus sur le tard, croyant flairer un bon coup grâce aux réseaux sociaux ou combattre les fonds vautours ont pu en réalité offrir leur argent aux loups de la finance.

Alors est-ce la fin de l'histoire ?

Bien loin de l'happy ending à l'américaine l'histoire pourrait bel et bien se terminer cruellement de cette manière. À cet instant les pertes sont considérables pour les boursicoteurs amateurs et certains se sont mis dans des positions où ils peuvent très difficilement les assumer. En croyant se faire de l'argent facile, il se pourrait qu'ils se soient mis dans des situations financières insolubles.

Mais bien que désabusés, nombreux sont les boursicoteurs amateurs de Reddit à ne pas désarmer et croire que l'explosion du cours de l'action par la liquidation massive des obligations des fonds d'investissement à découvert n'a toujours pas eu lieu. Pour certains d'entre eux, la grande majorité en réalité, les hedges funds sont dans une stratégie extrêmement offensive et font tout ce qui est de leur possible pour provoquer l'effondrement du cours de l'action. En détournant le sujet comme sur le cours de l'argent qui mécaniquement profiterait aux fonds d'investissement ou même quitte à payer des amendes pour ne pas liquider leurs obligations. Bref, mettre en œuvre tous les moyens pour faire croire que le short squeeze est déjà passé et tenter de décourager les parieurs d'acheter pour précipiter le cours à la baisse. Dans une fuite en avant.

Pour les tenants de cette théorie, l'emballement du cours de l'action a réagit avant tout au buzz sur les réseaux sociaux. Quand c'est le buzz, les gens achètent, le cours grimpe et dans les périodes de silence médiatique le cours s'inverse et les détenteurs du capital liquident leurs positions. Pour eux, la bulle que nous avons eu s'expliquerait principalement par le buzz.

Beaucoup de ceux qui défendent cette possible explication ont généralement eux-mêmes acheté leurs actions au plus haut, ils ont donc intérêt à croire avoir pris le train au bon moment. À croire que le fameux short squeeze n'a pas encore eu lieu. Cependant, le cours de l'action s'explique aussi bien avec cette analyse. L'application de courtage des particuliers Robinhood a suspendu la possibilité d'achat des actions GameStop au plus haut de la bulle, engendrant une chute du cours de l'action nettement marquée. Il est donc tout à fait vraisemblable de croire que le pic au plus haut a pu être causé par un emballement collectif, dans un phénomène social hors de contrôle et n'est pas dû à la liquidation des positions courtes des fonds à découvert.

Les données précises sont impossibles à analyser avec un véritable sérieux pour des particuliers. S'agissant plutôt des ordres de grandeur, disons entre le 26 janvier et le 28 janvier, c'est-à-dire entre le tweet-buzz d'Elon Musk et le plus haut à la bourse, la capitalisation totale est passée d'environ 6 milliards à 30 milliards de dollars. Soit en l'espace de deux jours à peine, des millions de personnes auraient mis des milliers de dollars sur une valeur boursière spéculative. Et puis derrière plus rien, d'un coup, plus assez d'investissement de particuliers pour continuer de tirer le cours de l'action à la hausse.

Ce scénario parait super spéculatif car le pic du cours de l'action s'est fait sur un temps très court et très soudain. Sans doute trop pour que ce soit des investissements massifs de particuliers. Mais après tout, compte tenu de la facilité aujourd'hui d’acheter des actions via les applications téléphoniques, en y voyant là un moyen de faire de l'argent facilement, l'emballement collectif a pu être réel. Aux États-Unis où la culture de l'argent n'est pas la même que chez nous, c'est effectivement peut-être ce qu'il a pu se passer, du moins dans une certaine mesure.

Certains font remarquer que des robots ont pu agir pour manipuler le cours de l'action, qui comme par hasard a clôturé à 325.00$, 220.00$ et 90.00$ tout rond les trois jours ouvrés consécutifs entre le 29 janvier et le 2 février. Que les grands fonds d'investissement automatisent massivement leurs transactions personne ne le niera, mais par quel mécanisme les robots pourraient-ils tirer à ce point des actions à la baisse ? Ne serait-ce pas plutôt simplement des gros actionnaires qui liquident leurs positions à cause de la surévaluation de la capitalisation ?

En tout cas, pour les parieurs de WallStreetBets, les fonds vautours n'ont pas pu encore liquider massivement leurs positions à découvert. Il faut dire qu'avec 121.07% d'actions que ces fonds ont vendues à découvert mais n'ont pas encore couvert aux derniers chiffres du 29 janvier, le pari n'est pas saugrenu.

Les algorithmes de Wall-Street peuvent-ils être battus ?

Certains pensent que les algorithmes de Wall-Street sont absolument géniaux et que les gens qui pilotent les fonds d'investissement sont les plus gros cerveaux de la planète. Et que pour cette raison ils ne peuvent pas être battus. C'est faux. S'ils ne peuvent pas être battus c'est qu'ils ont à leur avantage plusieurs armes pour truquer leur jeu. L'une est fondamentale : ils disposent de toutes les informations. Ils ont une connaissance de tous les flux. Ils savent qui achète quoi et pourquoi. Ou qui dispose du capital. Ils peuvent jusqu'à connaitre les plafonds automatiques d'achat ou de vente, configurés dans les applications de courtage utilisés par les particuliers. Et alors ajuster leur stratégie. Ce que nous ne pouvons pas connaitre. Et puis ils détiennent des capitaux que même des millions de particuliers agrégés, qui ne formeront jamais un bloc totalement homogène, ne peuvent pas réunir. Avec une telle armada, c'est un pari insensé pour les joueurs de WallStreetBets que de croire pouvoir tirer des milliards à Wall-Street à son propre jeu.

Et pourtant. Le 19 janvier, avant l'explosion du cours de l'action, Citron Research, tweetait :

« Demain matin à 11h30 EST, Citron diffusera en direct 5 raisons pour lesquelles les acheteurs de GameStop $GME à ces niveaux sont les pigeons de ce jeu de poker. Le stock reviendra rapidement à 20 $. Nous comprenons mieux que vous les intérêts à court terme et nous vous expliquerons. Merci à ceux qui nous regarde pour vos retours sur notre dernier live tweet. »

Outre leur condescendance, ils se sont aussi remarquablement plantés puisque l'action est toujours à plus du triple.

Et maintenant quelle stratégie pour WallStreetBets ?

Aucune. Ou plutôt, malgré les doutes qui s'acculent dans les pertes, la même depuis le début : tenir. L'oracle d'Omaha, Warren Buffet, dirait « The stock market is the transfert of wealth from the impatient to the patient ». La question fondamentalement pour ces parieurs qui veulent faire sauter la banque est de connaitre le volume a découvert liquidé dans cette bulle et le capital collectivement détenu. Personne ne semble savoir.

À supposer que les hedges funds n'aient pas couvert leurs positions, et pire en aient ouvert de nouvelles, leur cupidité pourrait tout à fait conduire à ce scénario. Dans ce cas ce serait une folie du même genre que de jouer à la roulette russe. En effet, leur marge de manœuvre pour racheter des actions se réduit pour essentiellement deux raisons. D'abord à mesure que le prix de l'action s'effondre, les parieurs de WallStreetBets peuvent acheter de plus en plus de capital. Ensuite, à mesure que les parieurs de WallStreetBets accumulent le capital de GameStop, le prix auquel ils seront prêts à lâcher leurs actions sera encore plus haut que le prix déjà déraisonnable auquel ils sont rentrés.

L’irrationalité des petits parieurs peut être difficile à saisir pour pour les financiers. Leur entêtement pourrait finir par mettre à mal les fonds d'investissement à découvert. Prendront-ils le risque de continuer de vendre à découvert quand des petits particuliers ont mis toutes les économies d'une vie et ne lâcherons plus leurs actions jusqu'à la mort ?

« Tant qu'on n'a pas vendu, on n'a pas perdu » et tant que WallStreetBets ne désarme pas, le bras de fer avec Wall-Street continue.

En bref, tentative de spoil

L'enjeu pour la communauté WallStreetBets n'est pas à propos de la valorisation de GameStop, c'est de tirer le maximum d'argent des fonds vautours qui ont parié à découvert.

La clef tient dans le taux d'actifs à découvert. Ce chiffre est donné par la FINRA (Financial Industry Regulatory Authority) pour les sociétés à haut risque seulement deux fois le mois. Ce chiffre sera donné le 9 février pour la situation au 31 janvier. À partir de cette information on pourra plus raisonnablement se risquer à pronostiquer le dénouement.

Si les fonds vautours ont réussi à liquider largement leurs positions à découvert, les parieurs du forum Reddit auront perdu un pognon de dingue au profil de ceux qui possédaient le capital de GameStop avant le gonflement de cette bulle et l'histoire s'arrêtera ici.

Par contre, si les hedges funds ont fait le pari que la communauté WallStreetBets finira par désarmer, vendre ses actions et prendre ses pertes afin de limiter les leurs en gardant leurs positions à découvert, alors leur cupidité conduira à un scénario tel qu'il fera bel et bien l'objet d'une production de Netflix.

 

Et puis un jour, il faudra fermer la bourse. Le monde s'en portera mieux.

 

 

 

 

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