Parcousup2021 Sucks. Encore plus que d'habitude

Bon. Ayant très immodestement écrit l'un des deux meilleurs articles de tous les temps au sujet de #Parcoursup (l'autre étant disponible sur Lundi matin), j'étais décidé à fermer ma bouche cette année pour essentiellement deux raisons : la première c'est qu'en tant que parent j'ai de nouveau un enfant mien dans cette loterie, et la seconde c'est que cette année encore plus que les précédentes j'ai - ainsi que les collègues avec qui nous assurons le recrutement du meilleur DUT Infocom de la galaxie connue - pleuré des larmes de sang durant des semaines entières à force de constater le niveau d'incurie présidant aux supposées "mises à jour" de la plateforme et à ce qu'elle produisait au final comme automatisation ou acceptation des inégalités.

216 900 jeunes sans aucune proposition acceptée.

Oui mais voilà je suis tombé hier sur une des interventions de la figure tutélaire de l'ESR, oscillant entre un Voldemor sous anxiolytiques et une Gorgone Méduse aux fantaisies capillaires éreintantes, j'ai nommée Frédérique Vidal. Dont l'argumentaire se résume en trois points auxquels je vais sommairement répondre :

  • "tout va bien, les profs et les services des rectorats sont formidables"

Là j'ai surtout envie de crier dans son oreille avec la délicatesse d'un Jean-Marie Bigard répondant aux questions d'un journaliste sur le port de l'étoile jaune comme signe de refus de la vaccination. Et accessoirement je tiens à ta disposition, Frédérique, les échanges de mails avec les services (totalement dépassés) du rectorat à chaque fois que nous les sollicitions pour l'un des innombrables bugs de cette année. Mais c'est vrai qu'ils sont gentils. Formidablement dépassés et incompétents sur les points techniques (à moins bien sûr que la compétence ne se mesure à l'aune de la capacité à répondre "nous sollicitons la plateforme et revenons vers vous rapidement"), mais gentils, en effet. 

  • "7 bacheliers sur 10 ont reçu une ou plusieurs propositions"

Fume. Il y avait 723 000 bacheliers l'année dernière - et il y en a davantage cette année. Ce qui signifie que si les chiffres avancés par la ministre sont vrais (d'ailleurs on vérifie comment hein ?), 506 100 bacheliers auraient reçu une ou plusieurs propositions. Cette immarcescible quiche étant supposée maîtriser la soustraction au regard des coupes qu'elle continue d'opérer dans le renouvellement des postes de titulaires, cela veut surtout dire qu'à ce jour 216 900 lycéen.ne.s n'ont toujours reçu absolument aucune proposition de Parcoursup (à titre d'information, l'année dernière à la même époque ils étaient plus de 400 000 sans réponse positive ... donc en effet c'est ... "mieux").

Cette année ces 216 900 lycéen.ne.s sont par ailleurs en train de plancher sur le fumeux "grand oral" du Bac de l'oncle Jean-Michel Fétide Blanquer, lequel grand oral contient, je le rappelle, un temps de discussion sur l'orientation choisie ("échangez avec le jury sur votre projet d'orientation"). Autant vous dire, que pour 216 900 jeunes gens et jeunes filles à ce jour, cette discussion sur le "projet d'orientation" se prépare avec la même motivation qu'un entretien de renouvellement de ses droits chez pôle emploi. Comment peut-on même imaginer que ces jeunes gens et jeunes filles préparent un oral sur leur projet d'orientation quand leur avenir s'appelle "refus", quand leur espoir s'appelle "en attente" et quand leur présent se résume à "0 propositions d'admission" ?!

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  • "tout le monde se réjouit d'en avoir fini avec le tirage au sort comme modalité de sélection pour l'entrée dans le supérieur."

Alors là. Mais alors là bordel. J'ai un stock de métaphore conséquent me permettant d'éviter les injures mais même lui (le stock) il a tendance à s'épuiser devant des gens qui osent tout à ce point et que c'est même à cela qu'on les reconnaît (comme l'écrivait Audiard). Donc pour une remise en contexte historique rapide sur cette histoire de "tirage au sort", on se réfèrera utilement au début du thread du Professeur Logos sur Twitter dont je me permets de reprendre ici les premiers éléments : 

1/ #ParcourSup, c'est le jour de la marmotte: les mêmes éléments de langage, d'année en année. Au départ, il y avait la volonté idéologique de reprendre la loi Devaquet (si tu savais) sur la sélection, avec une mise en concurrence croisée établissements/candidats.

2/ Aussi le ministère avait-il mis en place cette opération d'enfumage: un "tirage au sort" pour régler un nombre infime de cas, bien inférieur au nombre de candidats découragés par Parcoursup, problème qu'un traitement rationnel et humain aurait solutionné en une semaine chrono.

3/ Tout l'enjeu était de parvenir à faire croire qu'il s'agissait d'un problème de plateforme, et pas de 15 ans de sous-investissement, dans le temps même où les enfants du babyboom de l'an 2000 devenaient adultes.

4/ Il y eu deux étages d'enfumage pour faire oublier la démographie: le matraquage d'un problème fictif (APB fonctionne par tirage au sort) et l'inepte marronnier "Parcoursup fait-il mieux qu'APB?" En 2006, APB parvenait à 76% d'affectations INSTANTANEMENT; 53% en premier vœu …

Et pour la suite, c'est par là :-)

Bien. Maintenant laissez-moi vous expliquer pourquoi Parcoursup nous amène, contrairement aux affirmations de Frédérique Voldemor Gorgone Vidal, vers toujours davantage de "tirage au sort". 

Parcoursucks.

"La priorité de ce gouvernement, c'est la jeunesse" répètent à l'envi ministres et secrétaires d'état à chacune de leurs apparitions ou de leurs éructations médiatiques.

Si la jeunesse est la priorité, accordons-nous sur le fait qu'il s'agit là d'une priorité pour le moins tardive (la jeunesse a crevé de faim et d'isolement pendant les 9 premiers mois de cette pandémie avant que le gouvernement n'accepte de reconnaître que c'était un problème). Qu'il s'agit ensuite d'une priorité clairement électoraliste (bisous McFly et Carlito). Et que de manière bien plus systémique, la jeunesse n'est qu'une priorité calculatoire. En effet depuis maintenant quelques années se déploient, à chaque étage de la vie universitaire mais aussi scolaire, différents dispositifs qui aliènent chaque décision, chaque orientation, chaque discussion, à des dispositifs techniques de plus en plus opaques, étanches et - ce qui n'arrange rien - constamment changeants.

On mentionnera par exemple "Affelnet" pour les lycées et l'orientation post-troisième, "le parcoursup des collégiens", qui atteint un niveau de vérole équivalent à celui observable sur l'entrejambe du bas-clergé au moyen-âge. Ou bien encore "Educonnect" pour la gestion "centralisée" de comptes permettant d'accéder à d'autres services numériques déterminants - orientation, suivi de scolarité, bourses, etc. et sur lequel même moi qui suis plutôt favorablement acculturé à ces dispositifs merdiques, je n'arrive toujours pas à me connecter sans devoir à chaque fois changer de mot de passe tellement c'est géré avec les pieds et où, quand tu as plusieurs enfants dans plusieurs établissements, je te mets au défi de ne pas devenir entièrement fou pour arriver à suivre (un autre retour d'expérience édifiant - et illustré - sur Educonnect par ici). 

Et puis il y a donc cette suprême bouse de Parcoursup. Je veux ici rappeler que le premier reproche fait à Parcoursup est celui de sa logique même. Fonctionnant avec une adaptation de l'algorithme de Gale-Shapley (ou des "mariages stables"), il ne peut, de l'aveu même de ses concepteurs, ne fonctionner correctement que si et seulement si il intègre une dimension de hiérarchisation des voeux. Hiérarchisation que Vidal se refuse obstinément à mettre en place. Mais cela n'est - presque - pas le plus important. 

Le plus important, comme dans tous les dispositifs techniques, c'est l'habituation qu'ils produisent. Pour Parcoursup elle se décline de plusieurs manières, toutes aussi toxiques les unes que les autres. 

D'abord du côté des élèves (et des enseignants du secondaire) : chacun a désormais bien compris qu'à l'heure de la grande loterie (400 000 candidats sur 720 000 sans aucune proposition l'année dernière après le premier passage de la "moulinette", encore plus de 216 000 cette année ...) le meilleur moyen de ne pas y aller dans une posture sacrificielle était d'augmenter artificiellement son nombre de voeux. Les profs de lycée conseillent donc aux élèves - et ils ont raison - de faire plein plein plein de voeux, et les élèves - et ils ont raison - font à leur tour plein plein plein de voeux.

Voeux - rappel - qu'ils ne peuvent toujours pas hiérarchiser, ce qui - rappel toujours - est vraiment très con et donc très révoltant puisque tout le monde sait parfaitement que c'est très con. Notez que tous ces "voeux" nécessitent à chaque fois d'en passer par les mêmes éléments à remplir : il faut un projet de formation motivé (une lettre de motivation quoi) mais aussi un CV qu'il faut décliner en différents espaces sur "Mes expériences d'encadrement ou d'animation", "Mon engagement citoyen", "Mon expérience professionnelle", et autres "Ouverture au monde". Alors bien sûr autant le CV peut être le même, autant il est vivement conseillé d'adapter les contenus de la lettre de motivation en fonction des formations que vous demandez. Ce qui fait que si vous voulez sérieusement candidater dans ne serait-ce qu'une dizaine de formations différentes, il vous faut au moins une dizaine de lettres de motivation différentes. Vous le sentez bien là déjà le poids Bourdieusien de la reproduction des élites ? Bon ben accrochez-vous parce que c'est très loin d'être fini (et je ne vous parle même pas des espèces de crapules qui vendent aux familles des prestations d'une centaine d'euros pour établir des profils psychologiques merdiques et les aider à faire leur "bilan de compétence" avant Parcoursup).

Et nous voici maintenant à la première grande escroquerie du système : énormément de formations (par exemple les écoles d'ingénieur dans leur vaste majorité mais il y en a plein d'autres) ne tiennent absolument aucun compte de tous ces éléments. Oui vous avez bien lu : elles ne regardent jamais les lettres de motivation. Elles ne regardent jamais non plus les CV. Elle ne regardent même pas les appréciations des bulletins scolaires. Elles se contentent d'appliquer un filtre automatique sur les moyennes des disciplines scientifiques. Et oui. Pensée émue pour tous les enseignants du secondaire et pour tous les parents qui ont répété à leurs élèves et à leurs enfants que "les appréciations c'est important" et autres "il n'y a pas que les notes qui comptent, la motivation et l'attitude aussi." La réalité c'est que, pour une immensité de formations dans le supérieur aujourd'hui, et c'est bien malheureux, la motivation, l'attitude et le projet professionnel on s'en balek. Et c'est un pur scandale. Un pur scandale parce qu'on  ment aux élèves. Un pur scandale parce que cette loterie (autant vous dire que vu le nombre de candidatures, la différence entre deux dossiers ayant une moyenne comprise entre 16 et 16,5 dans les matières scientifiques ne peut pas relever d'autre chose que de la loterie ...) pouvait, les années précédentes, se prévaloir d'un minimum de "rationnalité". Je m'explique. Lorsque l'on avait encore une distinction claire entre les différents bacs (bacs scientifiques, bacs littéraires, etc), la plupart des collègues (des écoles d'ingénieurs notamment) appliquaient des moyennes "contextuelles", c'est à dire qu'ils avaient la possibilité de faire la différence entre un élève qui avait 16 dans les disciplines scientifiques alors que la moyenne de sa classe était aussi à 16, et un autre élève qui avait également 16 de moyenne sur les matières scientifiques mais dans une classe où la moyenne de classe était à 12. Dans les deux cas on n'opérait qu'un tri statistique mais au moins cette statistique pouvait-elle être corrigée pour la rendre aussi objectivable que possible.

Et aujourd'hui ? Et cette année ? Et ben vous allez rire mais même ça on ne peut plus le faire. Bah oui. Avec la fin des "filières", et la mise en place de la réforme du bac et des enseignements de spécialité, on va trouver dans une même classe de 38 élèves (ah parce que oui hein, les élèves en terminale ils sont souvent 38 ce qui, c'est bien connu, permet de faire du suivi intelligent et personnalisé), on va trouver dans une même classe de 38 élèves des profils qui ont pris des enseignements de spécialité plutôt "littéraires", d'autres plutôt uniquement "scientifiques" et qu'au final, la moyenne "de la classe" sur le bloc scientifique ne donnera donc absolument aucun indicateur exploitable sur le niveau scientifique individuel corrélé à celui du groupe classe. Donc comme les collègues l'expliquent eux-mêmes lors des (rares) portes-ouvertes, avec une honnêteté navrée, bah cette année ça va encore plus être la loterie que d'habitude. Voilà. Et tout cela n'est pas le fruit du hasard ou de l'incompétence. Tout cela est sciemment organisé, de manière structurelle. Non pas parce que les gens sont méchants mais parce que les gens, ces gens-là en tout cas, ont un projet et un agenda politique qui est d'éparpiller façon puzzle le service public d'enseignement (supérieur). Et qu'ils savent parfaitement comment y arriver. Pas à pas. La réforme Blanquer du bac n'a pas pour objectif d'en finir avec les filières et la sur-représentation des disciplines scientifiques. Elle a pour objet de casser toute possibilité de repères stables et collectifs et d'atomiser les parcours individuels. Alors et alors seulement, on pourra, sous prétexte d'égalité et à grands renforts d'algorithmes changeants et de procédures toujours plus fragmentées, opaques et incohérentes, vous mettre exactement là où le patronat aura besoin, ou là où le secteur privé (de l'enseignement supérieur) aura le plus d'intérêts. Il n'est qu'à observer depuis déjà trois ans l'explosion des recrutements (et des écoles) "hors procédure" liés à Parcoursup pour s'en convaincre. 

Ensuite du côté des enseignants du supérieur. Là encore les choses sont variables selon les formations et les filières mais la constante cette année c'est que la plupart des formations et des filières ont reçu un peu ou beaucoup plus de dossiers de candidatures que les années précédentes (puisque les jeunes n'ont de toute façon pas d'autre choix comme je vous l'expliquais précédemment). Cette augmentation totalement artificielle pèse très lourdement sur les processus de recrutement et achève de saborder même les meilleures volontés. A force d'avoir chaque année davantage de dossiers à traiter et toujours moins de postes de titulaires pour le faire, on finit par avoir la tentation d'aller au plus simple, c'est à dire au plus injuste, c'est à dire à la seule sélection sur la base des notes. Et c'est en effet ce que font de plus en plus de formations tout en entretenant le mensonge structurel consistant à affirmer que "oui oui on regarde les dossiers". 

Comme l'objectif de ce système est politique et assumé, il s'agit de décourager y compris les plus radicalisés de la bonne volonté, les gens et les équipes qui continuent de penser que le minimum que l'on doit à ces jeunes gens et ces jeunes filles c'est d'examiner leur dossier et de prendre en compte autre chose que simplement leurs notes. Nous par exemple ;-) Alors pour ces gens-là cette année, le ministère a sorti une nouvelle version de Parcoursup, percluses d'autant de bugs et d'incohérences qu'une étude sur la chloroquine pilotée par Didier Raoult. Je vous raconte.

Parcoursup : le pire backoffice du monde.

D'abord on nous fournit des bases élèves vérolées. Oui oui, vérolées. Quand on essaie de les exporter pour s'attribuer ensuite les dossiers entre collègues, effectuer des "pré-traitements" divers et variés (exemple virer tous les dossiers dont la moyenne générale est égale ou inférieure à 8) on s'aperçoit - mais il faut pour cela un peu torcher des macros excel et de l'architecture de base de donnée relationnelle - qu'il y a plein de trucs qui ne vont pas : des notes sont manquantes (plein), d'autres sont mal coefficientées, d'autres ne sont pas rentrée au bon endroit, etc. Alors bien sûr on peut corriger tout ça. [Le système est par ailleurs tellement cynique que c'est à chaque élève - en plus de tout le reste - d'aller vérifier si la remontée des notes de l'établissement a bien été faite (et parfois certains établissements laissent aux élèves la possibilité de les modifier ou compléter, et parfois pas). C'est tellement dingue que je vous mets une copie d'écran sinon vous n'allez pas me croire. Autant vous dire que pour ce qui est d'éviter les erreurs de saisie dans les bases élèves que nous récupérons ensuite, c'est vraiment magique niveau cohérence]. 

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(cliquer pour agrandir)

Donc, disais-je, on peut bien sûr corriger tout ça. On peut le corriger ... si on s'en aperçoit. On peut le corriger si pour s'en apercevoir ... on vérifie. On peut le corriger si pour s'en apercevoir et pour vérifier ... on a les compétences et les ressources internes (et le temps) pour le faire. Ce qui, convenez-en, fait quand même beaucoup de "si". Cette première étape franchie, on va "découper" la base élève en autant de sous-bases contenant autant de dossiers attribués à différents collègues examinateurs pouvant eux-mêmes disposer de niveaux de droits différents dans le "backoffice" de Parcoursup. Ce qui là encore, est possiblement une source des bugs et d'erreurs innombrables. Mais comme le ministère n'est jamais totalement sûr et certain des erreurs ou des négligences que nous pourrions connaître et commettre, il s'assure de nous rendre totalement dingues jusqu'au bout en ajoutant, à chaque étape de l'examen des dossiers, autant de bugs que possible. Pour cette année, il y avait du niveau Boss de fin. Je vous en donne juste deux exemples. 

Premier exemple : dans la zone de saisie des notes "locales" sur les critères propres à chaque formation (c'est à dire pas celles qui ne regardent que les putains de moyennes et basta), zone qui s'appelle "aide à la décision", nous avons eu cette année la joie de découvrir que la zone de saisie des notes était bien présente mais ... pas active. Donc on cliquait dessus avec la finesse et la constance d'un abruti aviné à la fin d'un bal de village tapant sur un comptoir inondé de bière collante, mais impossible de rentrer les putains de notes résultant de notre examen minutieux des dossiers.

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La colonne "note saisie" des "évaluations qualitatives" n'était donc pas activée.
Notez aussi les "113 notes manquantes dans le calcul" pour cette candidate (c'était le cas pour la majorité des dossiers dans des proportions variables).
Imaginez nos savoureuses explorations pour comprendre d'où viennent ces putains de notes manquantes (entre autres).  

S'ensuit un échange avec les services du rectorat (échange médié par nos propres secrétariats de composante parce que c'est bien connu plus on ajoute du monde dans une boucle de résolutions de problème et plus on a de chances que la résolution du problème ... prenne du temps ...), échange dans lequel on finit par nous répondre (3 jours après) que "le bug a bien été identifié" [bah merci], et que "Nous revenons vers vous prochainement" [bah et si t'allait plutôt t'enduire le corps de piment mexicain et te jeter dans un baril d'huile bouillante ?] L'histoire prendra au final une dizaine de jours avant d'être résolue mais avec encore une petite surprise à la clé :-)

Deuxième exemple : tout à la joie d'avoir retrouvé la possibilité d'enfin pouvoir saisir nos notes dans des putains de zones de saisie que même un élève de première avec deux heures de cours en HTML il est capable de coder ça proprement, nous nous précipitons pour le faire. Parce que je ne vous l'ai pas encore rappelé, mais bien sûr nous avons un calendrier extrêmement tendu qui nous oblige à analyser les dossiers (en moyenne 200 par personne) en un peu moins de deux semaines et qu'en plus de cela il nous faut bien sûr continuer nos autres activités d'enseignement, de recherche et de gestion au quotidien d'une putain de pandémie et de ses effets délétères sur les étudiantes que nous voyons exploser depuis maintenant déjà deux années universitaires. Donc on se précipite pour saisir nos notes. Et là : surprise. Ces connards (pardon hein mais bon au bout d'un certain temps faut appeler un chat un chat et un connard un connard) ont bien fini par activer les zones de saisie mais ils en ont profité pour toucher à un truc qui fait que ... nous n'avions plus la main pour saisir les dossiers que nous avions analysé. Et oui. Des putains de génies. C'est donc un autre collègue qui se retrouve examinateur de nos dossiers et qui est donc le seul à pouvoir saisir des notes qu'il ne connait pas et qu'il n'a pas attribué. Ah oui et les coefficients que nous avions rentré avaient été modifié puisqu'ils avaient "interverti" l'ordre des champs de saisie. Hahaha putain qu'est-ce qu'on rigole hein ? [non] Nouvel échange avec les services du rectorat, nouvelle réponse qui donne envie d'aller extraire les cuticules de développeurs de la plateforme à l'aide de hallebardes chauffées à blanc, nouveau délai. Et puis finalement, la veille ou l'avant veille de la deadline ça y est on peut enfin saisir les notes de dossiers que l'on a examinés. C'est proprement stupéfiant. 

Je veux vraiment insister sur le fait que je ne vous raconte pas toutes nos galères, toutes nos errances et tous nos échanges, parce que bien sûr comme nous sommes des gens consciencieux (et un peu désespérés) nous avons, en attendant les réponses des services du rectorat, exploré bien d'autres chemins obscurs proposés par la plateforme Parcoursup pour entrer nos évaluations. Par exemple l'export / import de fichiers Excel qui était proposé. Hahaha. Là aussi on a bien rigolé. [non] Mais surtout on a eu la bonne idée d'aller vérifier. Et d'observer que lors du ré-import sur Parcoursup, si le fichier n'était pas structuré d'une certaine manière et dans un certain format, cela devenait la fête du slip et certaines notes de certains dossiers allaient se coller n'importe où et avec le mauvais coefficient (sans parler des collègues qui n'avaient pas une version récente d'excel ou de ceux qui vivaient pour la première fois de leur vie l'expérience traumatique d'ouvrir un fichier csv non formaté). Oui je vous jure que c'est vrai. Et c'est là où en plus de l'envie d'ôter des cuticules à l'aide de hallebardes puis de jeter du piment mexicain sur la plaie, on se dit forcément :

"Bon ok. Soyons cohérents : nous sommes épuisés, nous y avons passé deux week-end entiers et toutes les soirées de ces deux dernières semaines, rien ne marche correctement, c'est un bordel sans nom, chaque bug corrigé trop tard permet d'en observer un autre : et si on arrêtait de se faire du mal et qu'on mettait, sans rien vérifier du tout, une bonne vieille moyenne à 14 et puis tout ce qui est en dessous, on vire, et ce qui est au-dessus, on classe ?"

La voilà, la voilà très exactement la configuration mentale où cette saloperie de Parcoursup finit par conduire même les meilleurs volontés. Le voilà le vrai projet politique du gouvernement au travers de cette république algorithmique de mes burnes. 

Alors voilà quoi. Comme parent et comme enseignant du supérieur, on se retrouve donc à devoir expliquer que "oui bon ben vous avez certes un très bon dossier mais oui vous vous êtes fait refouler de plein de formations dans lesquelles on entre normalement avec juste un bon dossier" (si par "bon dossier" on n'entend pas juste : moyenne générale supérieure à 16). Que "oui vous êtes classé sur liste d'attente dans des positions qui vont de une à plusieurs centaines de candidats avant vous mais il n'y a là-dedans absolument aucune logique ou cohérence, et il est tout à fait possible que vous soyez accepté dans cette formation où vous êtes pour l'instant classé en 428ème position alors que vous ne serez peut-être jamais accepté dans cette autre où vous n'êtes pourtant classé "que" en 157ème position."

Oui rien n'est logique. Oui rien n'est cohérent. Oui c'est injuste. Oui il n'y a rien d'autre à faire qu'attendre. Oui il faut l'accepter parce que c'est comme ça et puis c'est tout. Oui :  "faire patienter, c'est dominer". Oui. C'est un projet politique.

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Et bien comme prof et comme parent je vous le dis tout net : ne comptez pas sur moi pour entériner cette machine à fabriquer de la résignation sans en dénoncer à chaque instant et à chaque souffle l'absurdité totale et le cynisme politique qui l'accompagne, la structure, et la légitime.  

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Mes autres articles sur Parcoursup.

 

Bonus Track.

Oui des solutions existent pour éviter toute cette gabegie. En voici quelques-unes. Non exhaustives. 

Rétablir la hiérarchisation des voeux.

Cesser de fragmenter et d'atomiser les processus se saisie et de traitement.

Cesser de faire peser la charge de la contrainte et de la vérification sur les premières victimes de ces systèmes, c'est à dire les lycéens et lycéennes.  

Etablir clairement et en toute transparence la réalité du recrutement et de l'examen des dossiers pour chaque catégorie de formation (= dire si les lettres de motivation, les appréciations, le CV seront ou non regardés et prix en compte ou si c'est juste la moyenne qui sera prise en compte, et dire alors quelle moyenne il faut avoir pour espérer une place). Aujourd'hui on indique simplement aux familles qu'elle peuvent demander à consulter l'algorithme local. Ce qui revient, au lieu de s'engager à promouvoir un système "juste", à inverser la charge de la preuve en demandant aux familles de faire les démarches  pour prouver qu'elles ont pu être victime d'une injustice. Et devinez quoi ? Non seulement les familles ont autre chose à foutre mais en plus le système est suffisamment bien organisé pour décourager les rares qui tenteraient le coup. Et en plus elles ont tellement intégré que de toute façon le système était injuste qu'elle ne tentent même plus de s'en offusquer et de le combattre.

Se servir des indicateurs de Parcoursup (les formations les plus demandées, les voeux les plus abandonnés, etc.) pour piloter une vraie politique pluri-annuelle de l'enseignement supérieur et de la recherche. Cette année par exemple on nous répète que les voeux pour les IFSI (Instituts de Formation en Soins Infirmiers) ont littéralement explosé. Ce qui est à la fois tout à fait explicable (la pandémie est passée par là), tout à fait étonnant (qu'allaient-ils faire dans cette galère ?) et tout à fait enthousiasmant (on est sûr qu'ils et elles n'y vont pas pour l'argent ...). Se servira-t-on de cet indicateur pour réfléchir au taux d'encadrement - et de places offertes - de ces formations pour les prochaines années ? Pour y créer si besoin des postes supplémentaires et y ouvrir davantage de places ? Non. Bien sûr que non. A aucun moment ce système n'a été pensé et réfléchi comme un levier d'optimisation d'autre chose que du fracas des espoirs et des aspirations de la jeunesse. 

Parcoursup a été créé par autant de Créon tentant de museler et de contraindre des légions d'Antigone. Pour l'instant Créon l'emporte. Mais la pièce n'est pas finie. 

[Mise à jour du soir vers 23h36]

En réponse à une intervention sur Twitter qui me demandait si des licences étaient devenu sélectives à cause de Parcoursup, il faut - et c'est là la grande perversité de ce système et la victoire de Vidal, Blanquer et Macron - considérer que presque toutes les licences sont devenues "sélectives" de fait, au regard des listes d'attente quasi systématiques pour chacune d'entre elles. C'est le point aveugle de ce système qui déplace et fixe notre regard vers la file d'attente et nous empêche de penser, d'observer et d'interroger la sélection en train de s'installer et de se faire et qui est la cause déterministe et non la conséquence de l'ensemble. On ne sélectionne pas parce qu'il y a des files d'attente. Dire cela c'est se ranger à l'argument et à l'argutie libérale du "vous voyez bien que l'on est obligé de sélectionner puisqu'il n'y a pas de place pour tout le monde". Or c'est précisément tout l'inverse qui se joue : s'il y a des files d'attente partout c'est parce que ce système est d'abord pensé pour créer les conditions imposant de sélectionner de manière arbitraire. C'est ce que Bernard Stiegler décrivait très bien quand il parlait de la disruption comme d'une "stratégie de tétanisation de l'adversaire" qui vise à l'empêcher de penser. 

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