Olivier Esteves
Professeur des Universités, auteur notamment de "Inside the Black Box of 'White Backlash" : Letters of Support to Enoch Powell (1968-9)", à paraître en 2021.
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Billet de blog 5 nov. 2020

Confessions laïques d'un Islamo-gauchiste atterré

Sous couvert d' « universalisme » et de « laïcité », la France vit depuis des décennies un grave repli sur soi identitaire, qui ne peut avoir que des effets délétères et sur les musulmans et, in fine, sur la liberté d'expression elle-même. Retour subjectif sur un parcours personnel, sous forme de confession laïque et islamo-gauchiste assumée.

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Professeur des Universités, auteur notamment de "Inside the Black Box of 'White Backlash" : Letters of Support to Enoch Powell (1968-9)", à paraître en 2021.
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Je ne suis pas musulman, mais athée. Un athée tranquille, pour reprendre l’expression de Deleuze, qui ne fait pas de la laïcité un sacerdoce, mais un principe juridique. Je n’ai pas à proprement parler d’amis musulmans, mais pas mal de collègues qui le sont, et beaucoup d’étudiant(e)s. Pendant des années j’ai été membre du Collectif Contre l’Islamophobie en France (C. C. I. F), qui fournit un travail important de défense d’une minorité stigmatisée, le plus souvent à travers la conciliation. C’est ce même C.C.I.F. que M. Darmanin veut dissoudre, une initiative qui contredit la volonté de M. Macron, affichée tout récemment dans The Financial Times, de ne pas s’en prendre à l’Islam.  

Je pense que même si l’hostilité à l’islam et aux musulmans -qu’on s’accorde à l’appeler islamophobie ou non- est un problème global, c’est une question qui se pose avec plus d’acuité en France qu’ailleurs. Parce que je suis fils d’immigré portugais par mon père et que ma mère est française, je jouis du privilège de pouvoir détester certains traits de mon pays et de pouvoir le dire haut et fort sans qu’on m’exhorte à « aimer » la France ou qu’on m’invite à « retourner dans mon pays ». Parce que je m’appelle Olivier et pas Omar, zéro risque de procès en déloyauté. Autant en profiter et ramener sa fraise.

Je pense que la France est malade de sa laïcité, que les premiers symptômes inquiétants de cette maladie sont apparus en 1989 au moment de la première affaire du voile dans un collège de Creil et qu’il est urgent que notre pays apprenne à analyser avec sérénité les conditions socio-historiques dans desquelles la laïcité est devenue un fétiche censé illustrer le récit national, emblème rutilant de l’universalisme « bien de chez nous », etc. Surtout, elle constitue maintenant un malentendu toxique, c’est-à-dire qu’elle est au départ un espace de liberté, ce que l’anglais appelle freedom of religion, transformé avec les années en un principe de proscription public, c’est-à-dire une liberté vis-à-vis de la religion (freedom from religion). De Manuel Valls à Marine Le Pen, de L’Obs au Point, de nombreux acteurs du débat public ont enraciné ce malentendu.

Liberté d’expression = liberté d’enraciner les préjugés ?

L’obstination avec laquelle Charlie-Hebdo a publié et republié les caricatures anti-islam d’un journal danois réactionnaire m’inspire du dégoût. En 2006, et c’est un fait presque toujours escamoté, un journal traversant une crise profonde a généré des bénéfices record, notamment le principal actionnaire des Editions Rotatives, Philippe Val, qui a empoché 330 000 euros, comme Cabu d’ailleurs, qui a récolté la même somme (voir Le Monde, « De la bande de copains à l’entreprise prospère », 29 juillet 2008). Le numéro publiant notamment la caricature montrant Mahomet coiffé de bombes s’est vendu à 500 000 exemplaires. On sait trop, bien sûr, que le pactole généré par ces ventes a connu une suite tragique écrite en lettres de sang.

Cela n’a absolument aucun sens de prétendre qu’on puisse mesurer la liberté d’expression à l’aune de caricatures qui font insulte à un groupe social et / ou religieux qui est lui-même très régulièrement insulté, contrôlé par la police, mis en suspicion dans les médias, etc. Franchement, autant prétendre que la terre est plate, qu’Elvis Presley n’est pas mort, ou que la créature de Roswell a atterri à Montargis. Si j’étais musulman, je détesterais tout autant les caricatures issues de Jyllands-Posten que les auteurs des attaques atroces de 2006, sans oublier l’attentat de Conflans Sainte-Honorine tout récemment. Parce que l’état du débat public est rendu aussi manichéen, parce que l’hystérisation autour de ces questions est devenue insoutenable, il m’est aussi nécessaire, en France, de rappeler ce qui est pourtant tellement évident : ces attentats, oui, moi islamo-gauchiste, m’inspirent une profonde indignation et horreur, sans réserve, sans aucun début d’« en même temps » macronien.

Une France malade « du » voile

Je pense enfin que si la France a mal à l’islam et a mal à la laïcité, elle a tout autant mal au « voile », utilisé le plus souvent avec un singulier myope. Il est impossible de prouver ce que pourtant tant de personnes, médias et politiques claironnent : premièrement que le port « du voile » est un signe de prosélytisme, c’est-à-dire qu’en portant « le » voile ces femmes veulent convertir à leur religion les personnes qu’elles croisent et avec lesquelles elles sont en interaction. Deuxièmement, que ces femmes sont opprimées, qu’elles sont obligées de le porter. On ne peut mener une étude quantitative sur tout l’hexagone pour savoir qui doit le porter, et qui décide de le porter. Parmi mes étudiantes, et parce que ce sont des étudiantes, l’écrasante majorité décide de le porter. D’ailleurs, toute, absolument toute la recherche en sciences sociales sur cette question va dans ce sens. Certes, en France, la situation peut varier, et certes aussi les situations où l’on est forcé de le porter sont moins visibles dans l’espace social, mais encore une fois obtenir un panorama national, objectif et exhaustif sur la question constitue un savoir impossible, pour toutes sortes de raisons évidentes. Ces femmes, comme le rappelle l’anthropologue Mayanthi Fernando, qui a le tort de venir des Etats-Unis et n’est sans doute pas assez « universaliste » aux yeux de certains collègues, réclament tout simplement un « droit à l’indifférence ». Et malgré les agressions, les regards hostiles, les crachats, il y a quand même plein de Français et de Françaises qui pensent sans doute, comme ma mère par exemple : « mais qu’on leur foute la paix à ces femmes…. ». La majorité silencieuse n’est peut-être pas toujours celle que l’on croit.

Le repli identitaire d’une puissance moyenne

Je mesure chaque jour à quel point la France, puissance moyenne depuis des décennies, se rêve à travers certains ministres et intellectuels du dimanche en une puissance universelle, que chaque pays nous envie, car les Lumières, bien sûr, ne peuvent être que « françaises » (plutôt qu’ « européennes », « écossaises », ou « allemandes », par exemple), de la même façon que la « laïcité » elle-même ne peut être que de « chez nous », et pas, bien sûr, belge, mexicaine, brésilienne, turque, encore moins étatsunienne, malgré l’importance historique de la tradition jeffersonienne de séparation de l’Eglise et de l’Etat. 

Notre pays me fait parfois penser à Norma Desmond, cette figure tragi-comique du Sunset Boulevard de Billy Wilder. À force de s’illusionner, il n’est même plus à la hauteur de son histoire. Et certains musulmans en sont pleinement conscients. Il y a quelques années, Mohamed Meniri, de la mosquée de Bondy, me disait : « quand on voit ce qui se passe en ce moment autour de la laïcité, c’est sûr que Jean Jaurès doit se retourner dans sa tombe ». Il est très difficile de donner tort à cet homme, en cet automne 2020 où l’on se surprend à espérer que seuls les masques barrière puissent rendre l’air irrespirable.

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