Olivier Esteves
Professeur des Universités, auteur notamment de "Inside the Black Box of 'White Backlash" : Letters of Support to Enoch Powell (1968-9)", à paraître en 2021.
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Billet de blog 28 oct. 2020

Les mots de Blanquer et les yeux des manifestants: assaut étatique contre la liberté d’expression

Les mots de M. Blanquer, les mains et les yeux des manifestants: ce sont là les deux faces d’un même assaut étatique contre la liberté d’expression. La sortie de Blanquer, bête, peu informée et aveugle aux inégalités systémiques et au vrai séparatisme, n’est que le bras rhétorique des lacrymogènes, LBD et violences policières.

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Depuis l’affreux attentat de Conflans-Sainte Honorine, les sorties médiatiques de certains ministres montrent qu’il est loin le temps où le pouvoir macronien, ou en tout cas son leader éponyme, ne voulait pas verser dans la surenchère sur le « communautarisme », la laïcité » (mal) comprise comme interdiction des signes religieux dans l’espace public, « le problème musulman », etc. En quelques jours, M. Macron a montré son incapacité à cadrer ses troupes, dont certains membres importants chassent en toute quiétude sur les terres politiques de l’ex-Front National.

  1. Blanquer et les philosophes du dimanche

Les propos de M. Blanquer sur « l’islamo-gauchisme » qui gangrènerait l’université sont en train de susciter un tollé légitime dans les facs de France. En reprenant une antienne sans le moindre début de fondement dans les sciences sociales, M. Blanquer a fait un clin d’œil complice à certains intellectuels du dimanche qui, en France, sont ubiquitaires dans les médias, mais invisibles dans les archives, les bibliothèques, et dans l’espace social au-delà, bien sûr, d’un périmètre feutré autour de Saint-Germain des Prés.

Beaucoup plus grave : M. Blanquer s’immisce sur un terrain qui n’est pas le sien. On attend toujours une réaction sans aucune équivoque de Frédérique Vidal, ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, notreministre.

Lundi matin, en Master de sciences politiques à l’Université de Lille, dans un cours sans doute mâtiné d’islamo-gauchisme (« ‘Faire France’ : the socio-history of a united, indivisible, multicultural Republic »), nous avons étudié une partie du programme du Front National dans sa version 1973, à sa naissance, donc. M. Jean-Marie Le Pen y insiste sur la « nécessité de dépolitiser la fonction publique », et notamment l’enseignement, avant de demander l’abrogation de la loi Faure, garante de l’indépendance des universités françaises, acquis de Mai 1968 (voir https://www.youtube.com/watch?v=kSgCLe_WTfA). M. Blanquer ne s’est pas inspiré dans ses propos de Marine Le Pen en 2020, mais bien de son père en 1973. Il est plus que temps que notre président recadre ses troupes, sauf s’il pense que cette dérive est le meilleur cocktail électoral pour l’emporter en 2022. 

Enfin, en prônant naïvement le « modèle républicain qui, lui, postule l’égalité entre les êtres humains, indépendamment de leurs caractéristiques d’origine, de sexe, de religion. C’est le terreau d’une fragmentation des sociétés qui converge avec le modèle islamique » dans les colonnes du JDD, M. Blanquer escamote le principal séparatisme dans notre pays, qui est un séparatisme scolaire. Séparatisme territorial redoublé d’inégalités dans le financement public (entre, par exemple, les Hauts-de-Seine et la Seine-Saint-Denis), séparatisme entre les écoles publiques et privées dès la maternelle, ensuite entre les universités et les classes préparatoires (dont font partie les très prestigieux lycées Louis-Legrand et Henri IV, que fréquenta un certain Emmanuel Macron). S’il est un séparatisme systémique à combattre, c’est bien celui-là, même si Alain Savary s’y est cassé les dents sous François Mitterrand.

Le récit national -et la Macronie ne fait pas exception en la matière, bien au contraire- s’écrit depuis longtemps avec des mots qui sonnent creux, voire mettent en suspicion des pans entiers de la population française, ceux-là même qui subissent le séparatisme juste mentionné: république, intégration, citoyenneté, vivre-ensemble, laïcité, communautarisme, et maintenant séparatisme. Dans Ghetto Urbain, qui s’appuie sur des entretiens de 2004-2006, Didier Lapeyronnie cite cet employé d’un quartier populaire, Adil : « Des mots, des mots, rien que des mots […] Quand j’étais dans les couilles de mon père, j’entendais déjà ces mots ». Quinze ans plus tard, il y a fort à parier que la même personne n’ait pas changé du tout d’avis, et que son point de vue ne soit pas minoritaire dans les minorités.

          2. L’Etat français macronien, première entrave à la liberté d’expression 

Passée la sidération et l’horreur légitimes qu’inspire la décapitation de cet enseignant d’histoire ayant utilisé les dessins de Charlie-Hebdo comme support d’un cours sur la liberté d’expression, il semble plus important que jamais de nous interroger collectivement sur ce que recouvre ce concept, et sur les entraves principales à son exercice ces dernières années. 

En effet, depuis l’élection de M. Macron, de très nombreuses manifestations ont eu lieu contre les politiques que son gouvernement a menées, des gilets jaunes aux mobilisations durables et massives contre la réforme des retraites. Entre 2018 et 2019, le nombre mais aussi la gravité des blessures lors de manifestations ont battu des records : 24 manifestants ont été éborgnés, 5 ont eu une main arrachée. Ce qui a ému les Nations Unies, le Défenseur des droits et le Conseil de l’Europe, qui ont pointé les restrictions en matière de liberté d’expression que ces entraves systémiques entraînent. Difficile, dans ces conditions, de considérer que la France est le pays de la liberté d’expression, et encore moins que son président est le garant national de cette notion. Combien de milliers de personnes ont respiré de grandes bouffées de lacrymogène dans des manifestations pacifiques en 2018 et 2019 aux quatre coins du pays ? 

Cet État macronien doit pouvoir laisser le champ libre, dans la rue et sur les ronds-points, à l’expression d’idées qui répugnent aux élites qui nous gouvernent, sans crainte d’être mutilé(e)s à cause du zèle liberticide de préfets qui répondent directement aux ministères, et donc au président. Au final, la sortie de Blanquer, bête, peu informée et aveugle aux inégalités systémiques et au vrai séparatisme, n’est que le bras rhétorique des lacrymogènes, LBD et violences policières.  

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