L'Hamblette, de Giovanni Testori, à Paris jusqu'au 22 janvier.

L'Hamblette, comprenez l'Hamlet, oui, celui de Lofélie, ne vit pas tout à fait au Danemark. Enfin on ne sait pas très bien ou il vit, mais il parle le patois de la Brianza, au Nord de Milan, un parler mâtiné d'un tas de choses truculentes. Entendons-nous bien, si la vie est tragique, c'est aussi qu'elle est drôle, et, pour le reste, elle est surtout incroyablement compliquée. Ainsi l'Hamblette a des problèmes avec sa mère, la Régine -interprétée par la même actrice que Lofélie- dont il soupçonne que le coït originel n'a pas été des plus réjouissants. Mais l'Hamblette a pour amant Franzois, ce qui n'est pas, on s'en doute, pour arranger Lofélie. Pour autant, sa mère a décidé de faire un sort à son mari pour épouser son beau-frère. D'ailleurs, tout cela commence ainsi, dans une grande vitalité lugubre:

« Inzipit Hambleti tragedia. Inzipit en l’ici, en l’Elzéneur. Qu’elle Inzipit en l’Elzéneur ou en l’ailleurs, en n’importe quel d’autre pays. Dans l’royaume de Camerlate, mettons. Dans l’encelui de Lomasse. Et mêm’ peut-être pluss dans l’en bas, presques aux portes de l’illustrissime et magnifiquissime ville de Milan. C’en l’est du pareil au même. Quand qu’on est clouté dans l’intérieur d’une caisse de cercueil, c’est rien qu’une caisse et cloutée elle l’est et reste pour totos quantos et dans totos quantos les loca locorum de ste monde univerzel. »

 

ophelie.jpg  John Everett Millais (1829 - 1896),Ophélie(1852 - Tate Gallery - Londres)

 

L'Ambleto a été traduit en français par Jean-Paul Manganaro en 1992. La performance, bien que remarquée, ne fut suivie d'aucune mise en scène. Il aura fallu attendre 2010 et la folie de Giampaolo Gotti pour que des comédiens s'en emparent, et surtout laissent s'ébrouer l'anarchie qui traverse ces deux actes faussement échevelés -pour mieux l'organiser ensuite, méticuleusement. Écrit en 1972, créé en janvier 1973 à Milan, le premier volet de la "trilogia des scarrozanti" -la "trilogie des comédiens errants", qu'on "trimbale en carriole", à la manière, tiens donc, de ce beau monde qu'ils incarnent- est marqué d'un double souffle d'archaïsme et de modernité. À l'entendre, et c'est son la génie, on ne peut savoir s'il s'agit d'une pièce populaire ou d'un exercice de raffinement destiné à une élite cultivée. C'est que, jouant de toutes les références et se moquant des codes, elle y échappe par une universalité d'autant plus imposante qu'elle ne nous est pas donnée d'emblée.

Disciple du grand historien d'art Roberto Longhi, épris de maniérisme, Giovanni Testori partageait encore avec Pier Paolo Pasolini, son aîné d'un an, une homosexualité tourmentée et une fascination pour le christianisme -qui évoluera chez lui en un véritable élan mystique. Il avait surtout un furieux sens des contradictions, génial ou insupportable c'est selon, qui lui vaudra de prendre la succession du grand "Corsaire" au Corriere della Sera. Violemment réactionnaire par endroits -jusqu'à écrire, l'année de sa légalisation en 1978, un véritable manifeste contre l'avortement- il était capable, comme ici, de charges blasphématoires, revigorantes et débridées -en parfaite adéquation avec la frénésie libertaire du début des années 1970. On le découvrit d'abord comme romancier, surtout après qu'il eut inspiré Lucchino Viscontipour Rocco et ses frères, film scandaleux s'il en fût. Mais c'est au théâtre qu'il a poussé le plus loin sa liberté créatrice et qu'il demeure aujourd'hui à réinventer. Giampaolo Gotti, qui reprend L'Hamblette à L'Opprimé pour quelques représentations exceptionnelles, a d'ores et déjà suivi sa veine d'explorateur. En collaboration avec Sylvia Bagli, il  a traduit, en 2009 et 2011, deux autres pièces majeures, Macbette et désOrest’, avec le soutien de la Maison Antoine Vitez.

 

DSC_0250.jpegMarie-Cécile Ouakil dans le rôle de Lofélie

 

 L’HAMBLETTE de Giovanni Testori.

Traduction :Jean-Paul Manganaro Mise en scène :Giampaolo Gotti Scénographie, costumes et acessoires : Estelle Gautier Création lumière :Benjamin Nesme Création sonore : Thibaut Champagne Assistante à la mise en scène : Sylvia Bagli Avec :Clément Carabédian / Samuel Théïs (en alternance), Benoît Félix-Lombard, Thomas Fitterer, Marie-Cécile Ouakil, Colin Rey. Du 13 au 22 janvier 2012 au Théâtre de l'Opprimé. Rencontre avec l'équipe le 14 janvier à 19h.

 

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