Lorsqu'il m'arrive de débattre -trop souvent- avec des Italiens accusant « les » intellectuels français -dont beaucoup sont du reste peu recommandables- de moralisme, voire d'ingérence dans la grotesque réécriture d'une « guerre civile qui n’a pas eu lieu», lorsque, par exemple, je redeviens français et lointain aux yeux d'une certaine bien-pensance italienne parce que je prends, ici ou , la défense de Cesare Battisti, il me revient à l'esprit que le plus grand film historique qui ait été fait sur la France d'après la seconde guerre mondiale est le chef d'œuvre d'un Italien, et qu'il est encore aujourd'hui méconnu par l'écrasante majorité d'une nation réputée cinéphile -et qui se donne pourtant, quand il s'agit de consommer la culture, tous les moyens de ses ambitions.

 

Ce film s'appelle La Bataille d'Alger. Il a été tourné en 1965, sur les lieux mêmes où, de janvier à septembre 1957, l'armée française a éprouvé de façon la plus systématique et la plus aboutie la guerre dite « antisubversive », s'appliquant à démanteler méthodiquement les réseaux du FLN dans la Casbah d'Alger. Il a été tourné en noir et blanc, comme un documentaire qu'il n'est en rien, puisqu'on n'y trouve aucune image d'archive, quand bien même la plupart des acteurs et des figurants sont des gens du peuple d'Alger qui gardaient encore dans les yeux, sinon dans leur chair, le souvenir de cet été terrible.

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L'affiche italienne du film de Gillo Pontecorvo.

Du point de vue de la dramaturgie, ce film est construit sur la confrontation entre deux figures emblématiques, la première représentée par un militaire français, le Colonel Mathieu. La seconde est incarnée par le leader du FLN Yacef Saadi, par ailleurs producteur, coscénariste et interprète de son propre rôle, mais surtout par son double populaire et tragique, le rebelle illettré Ali la Pointe, dont la mort le 8 octobre 1957 signe la fin des opérations. Dans le film, il est interprété par le jeune Brahim Haggiag, qui a connu grâce à ce rôle quelques années de gloire, au point de s'identifier parfois au personnage qu'il avait incarné.

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Yacef Saadi (deuxième en partant de la gauche)

dans son propre rôle

et Brahim Haggiag (premier à droite)

dans le rôle d'Ali la Pointe.

 

Jean Martin, qui interprète le colonel des parachutistes français, est le seul acteur professionnel du film -brillant acteur de théâtre, il est resté inconnu du grand public. Il a été, en 1960, l'un des 121 du manifeste contre la torture en Algérie, ce qui lui a valu, on ne s'en souvient guère, d'être mis à la porte du TNP. Gillo Pontecorvo, qui cherche un personnage ambivalent, auquel le spectateur pourra un temps s'identifier, lui fait faire quelques pas en uniforme dans la rue Saint-Romain à Paris, avant de lui confier le rôle.

Le film obtient le Lion d'Or à Venise en 1966 et trois nominations aux Oscars. Mais il ne reçoit un visa d'exploitation en France qu'au printemps 1970, où il est aussitôt retiré de l'affiche, suite à des menaces relayées jusque sur l'ORTF. Cette sortie donne pourtant lieu à une rencontre exceptionnelle entre le Colonel Trinquier et Yacef Saadi. L'ex-officier français, qui a publié en 1961 son livre La Guerre moderne, rapidement traduit en anglais pour devenir le manuel de l'École des Amériques, reconnaît au film une vision équilibrée, mais se refuse à identifier trop clairement la figure du colonel Mathieu -comme il semble n'avoir pas vu les scènes de torture pourtant explicites dans le film. En 1971, Louis Malle tente de relancer la sortie dans quelques salles, mais suite au plastiquage du Saint Séverin à Paris, plus aucun cinéma n'accepte de le diffuser. À cette époque, rappelons-le, l'OAS a déjà fait l'objet de trois amnisties, en 1964, 1966 et 1968 -la dernière aura lieu en 1987.

 

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Le général Marcel Bigeard en 1975,

alors secrétaire d'état à la Défense.

 

Toujours à cette époque, le film est déjà connu de nombre de militaires, et Marie-Monique Robin a montré comment il fait un long parcours tant aux États-Unis, où il sert à la mise en place de l'Opération Phénix à Saigon, que dans les dictatures d'Amérique du Sud, chilienne, argentine ou brésilienne pour ne citer que les plus célèbres. Il réapparaît en 2003 lors de la première guerre d'Irak alors qu'il fait l'objet d'une projection officielle au Pentagone, en présence de Donald Rumsfeld. Cette projection encourage ARTE à le programmer et entraîne une ressortie en salle aux États-Unis puis en France, en 2004. Le général Aussaresses, qui s'entretient à la même époque avec Marie-Monique Robin, manifeste spontanément son enthousiasme lorsqu'elle l'interroge sur le film: « Magnifique, magnifique, c'est proche de la vérité comme on ne peut pas mieux faire, et c'est remarquablement joué. » Quant à l'identité réelle du colonel Mathieu -jusque là supposée composite-, la réponse du général ne se fait pas attendre: « C'est Bigeard! »

 

Parmi ces « intellectuels » français à mes yeux peu recommandables -et celui-ci est bien loin d'être le pire, entendons-nous bien-, il s'en est trouvé un, en son temps, pour qualifier d'abject un autre film de Gillo Pontecorvo, dont le principal mérite était de montrer, pratiquement pour la première fois, la réalité des camps d'extermination nazis au cinéma. C'était en 1960. Dans Kapo, la jeune juive qui avait choisi de collaborer pour survivre était française, et sans doute pour cela ce portrait était-il particulièrement dérangeant. À côté d'une France ouvertement abjecte -celle des réactionnaires de tout poil et des sabreurs qui les protègent-, il en est une autre qui, tout aussi repliée sur elle-même, s'en accomode fort bien. Pour elle, la morale peut s'arrêter, au pied de la lettre, à une « affaire de travellings », et son formalisme à rebours vit très bien l'existence, dans notre République, du tombeau et des « hochets » d'un dictateur décédé depuis bientôt deux siècles. Le transfert des cendres du général Bigeard aux Invalides ne la concerne pas -à peine décrochera-t-elle à cet égard un petit sourire cynique et désabusé- comme son exact équivalent italien se fiche éperdument que la justice de son pays n'ait jamais amnistié que des fascistes et des chauffards. À considérer l'une et l'autre, la marée noire qui menace un peu partout en Europe et peut se prémunir de longues, très longues solidarités, n'est pas près d'être endiguée, serait-elle en constante infériorité numérique.

 

 

Pour aller plus loin: (en plus des liens apparaissant en caractères gras tout au long de cet article)

 

  • Le 11 janvier 2012, à 20 heures, au cinéma La Clef, 34 rue Daubenton, Paris 5e, M°Censier-Daubenton: projection du film La Bataille d'Alger de Gillo Pontecorvo, suivi d'un débat, animé par le collectif: "Non à un hommage à Bigeard aux Invalides" initié par la journaliste Rossa Moussaoui et l'historien Alain Ruscio.
  • On trouvera d'autres liens et références ici et .

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Merci pour tous vos compléments très précieux. Bien sûr -d'où mon titre-, c'est la scène du travelling de Kapo qui avait lancé cet article incendiaire.