Le nationalisme et les Kurdes

La négation des droits des kurdes par l'Etat turc et les pays arabes sont des facteurs idéologiques. Le nationalisme turc et le panarabisme sont opposés aux kurdes, car ceux-ci prônent une culture homogène sur le territoire et considère les minorités comme ennemis de la nation

La construction de l'idéologie nationaliste turque :

L’Empire ottoman, qui est l'ancêtre de la Turquie, était un Empire multiculturel où les minorités étaient acceptées. Les kurdes avaient une autonomie sous l’Empire. Dans le texte « La Turquie et ses minorités » de Jean-Marc Balhan, la chute de l’Empire ottoman et la défaite de la première guerre mondiale a réduit la Turquie à presque rien. Atatürk, fondateur de la République de Turquie, lança une guerre de libération dans toute Anatolie (les régions turques principalement). Il copia le modèle européen d’État nation et considèra que seul la culture turque est légitime avec trois minorités, les juifs, les arméniens et les grecs (le traité de Lausanne demandait à la Turquie de les considérer). Durant la Première Guerre Mondiale et la guerre de libération, l’Europe utilisa les minorités contre la Turquie, ce qui laissa comme vision aux turcs que les minorités sont de potentiels traitres qui constituent une menace intérieur. Dans le texte de Hamit Bozarslan datant 2005 et nommé « Les minorités en Turquie », il est dit que la Turquie est basée sur deux fondements, l'un étant l'appartenance à I’islam et l'autre l'appartenance à la culture turque. L’Etat se basait sur ces deux critères pour définir ses citoyens, tout citoyen qui ne les respectait pas était vu comme un ennemi intérieur. L'existence des kurdes est niée et sont forcés à se considérer comme turcs, car selon l'idéologie islamo-turc ("türk-islam" en turc) les kurdes qui veulent garder leur culture représentent une menace [intérieure] à la Turquie. Pour mieux comprendre cela, voyons ce que le ministre de la justice turc des années 1930 a dit : « Mon idée est la suivante : que tous, les amis, les ennemis et les montagnes sachent bien que le maître de ce pays, c’est le turc. Ceux qui ne sont pas de purs turcs n’ont qu’un seul droit dans la patrie turque : c’est le droit à être le serviteur, c’est le droit à être esclave. » Journal Milliyet, n ° du 19 septembre 1930.

Dans le texte « La délicate gestion du fait minoritaire en Turquie » de Didier Billion, la Turquie souffrerait du syndrome de Sèvre, les turcs auraient peur que si des droits sont donnés aux minorités, tel que les kurdes, alors cela réveillera le nationalisme kurde. Chaque revendication serait considéré comme une tentative de division de la Turquie. Avec le PKK (groupe armée considéré comme terroriste par la Turquie et l'Europe), certaines personnes pensent que le fait de donner des droits aux kurdes est obéir aux revendications du PKK et/ou à ceux de l’Europe et donc leur faire plaisir (plutôt qu’aux kurdes de Turquie).

Erdogan, entre la continuité et le changement :

La situation des minorités vers les années 1990 et surtout après l'élection d'Erdogan s’est grandement améliorée, cependant le problème demeure. Dans le texte de Jean-Marc Balhan, « La Turquie et ses minorités », Erdogan aurait effectivement donné des droits aux kurdes et aux minorités sauf qu'il aurait fait cela pour des raisons stratégiques plutôt que de régler réellement et de bon gré le problème. Les droits des kurdes ne sont limités qu'aux libertées individuelles comme la lever de l'interdiction de la langue kurde et encore une fois dans un but politique. La Turquie, qui voulait adhérer à l’Union Européenne, a décidé de protéger ses minorités pour pouvoir remplir les conditions d'adhésion. Erdogan, voulait affaiblir l’idéologie kémaliste en utilisant les minorités afin qu'elles votent pour lui. Dans le texte de intitulé « Les minorités en Turquie », de Hamit Bozarslan, la Turquie aurait des difficultés à augmenter les droits des minorités et donc d'admettre que la Turquie n’est pas une nation exclusivement turque, de même non exclusivement musulmane et qu'elle a été créée en partie par l'élimination des minorités (arméniens, grecs, syriaques etc.). Erdogan, tout comme ses prédécesseurs kémalistes, conçoit la nation turque comme ayant l’islam comme ciment.

Le Panarabisme :

Le panarabisme est une idée consistant à unifier les pays arabes sous une seule bannière pour être plus forts ainsi que dominer sur les minorités et les considérer inexistants. Cette idéologie sera reprise par l'Irak sous Saddam Hussein et la Syrie sous Hafez Al-Assad, père de Bashar Al-Assad. Cependant ces deux pays avaient une appliquation différente entre elles du panarabisme. D'après le texte de Florian Louis, datant de 2016, le panarabisme apparaît à la suite de la création de l’Etat d'Israël. Les pays arabes voyaient leur défaite à l'apparition de cet Etat et développèrent une idée de s'unir et de se militariser ensemble, mais cela les precipita dans la dictature. Un des objectifs de cette union était de libérer la Palestine d'Israël. Considérants que la religion divise, ils mirent l'accent sur la culture Arabe. Ce projet fut incarné par le parti Baas. Profitant de l’instabilité en Irak et en Syrie, ce parti prît le pouvoir dans ces pays. Le projet de panarabisme fut un échec car Égypte, leader du et innovateur du panarabisme était autoritaire et utilisait cette cause pour étendre son pouvoir en Syrie et ailleurs. Aussi la raison était que la culture syrienne et irakienne étaient trop différentes que la culture égyptienne. Les arabes n'avait pas une réel intention de s'unifier, les arabes s'identifiaient d'abord à leur pays puis à leur culture. Le coup final apporté à cette idéologie fut la défaite de Égypte face à Israël durant la guerre des Six Jours.

Syrie :

Dans le texte d'Aimad Hesso, le parti Baas arrive au pouvoir en 1963 et son objectif était de créer un pays arabe réunissant tous les pays arabes. La Syrie était un pays arabe, par conséquent les kurdes étaient vu comme une menace a l’unité des arabes. La Syrie proceda à un changement démographique dans les régions kurdes pour les dissoudre afin d'empêcher la continuité entre les kurdes de Turquie et de Syrie et donc d'éviter la création d'un possible Kurdistan. En 2011, les kurdes profitent de la révolution syrienne pour créer le Rojava. Cette idée menacerait l’unité de la Syrie, dans les discours du pouvoir de Damas la question revient souvent.

Irak :

Dans le texte de Pierre-Jean Luizard, « Irak, épicentre de l’affrontement entre sunnites et chiites : de l’État arabe sunnite au tandem chiito-kurde », l’Etat d'Irak aurait copié les états européens en décidant de créer un Etat-nation avec une seule culture légitime, la culture arabe. Le problème est que l’Irak est un pays artificiel bâti sur plusieurs communautés, ce qui créa des tensions tout au long de son histoire. A plusieurs reprises, les arabes sunnites tentèrent de réprimer les autres groupes ethniques et religieux. Avec l'arrivée des forces américaines en 2003, le parti de Baas tombe et les kurdes obtinrent une autonomie, sauf que cette fois les chiites accédèrent et les sunnites (arabes et kurdes) furent persécutés.

Pourquoi l’État-nation unitaire culturellement n’est pas légitime :

Historiquement illégitime :

Dans le livre de Nadine Picaudou, avant la première guerre mondiale le Moyen-Orient était diriger par des Empires multiculturels. Les liens entre les personnes étaient plutôt confessionnels, parentaux (tribus) et socio-culturels. Après 1918, le Moyen-Orient se divise en plusieurs Etats-nations avec plus ou moins de légitimité culturellement (Turquie et Iran) et historiquement pour la Syrie et l'Irak qui ont été tracés au début du XXe siècle. On a tenté de créer un sentiment nationaliste mais ce fut un échec et cela même encore aujourd’hui. La Syrie est dominée par la famille Assad qui appartient à la minorité alaouite, le pouvoir syrien n'est quasiment que constitué par des membres de sa tribu. La Syrie est divisée en plusieurs communautés et Assad en profite pour les utiliser les uns contre les autres afin d'assurer son pouvoir pendant ce temps. L'Irak est également divisé en communautés, les trois principales : les kurdes, les arabes sunnites et les arabes chiites. Saddam, qui était sunnite, privilégiait le camp sunnite et réprimait les deux autres communautés (d'où des révoltes à plusieurs reprises contre le gouvernement). Après la chute de Saddam, le pays est depuis dominé par la communauté chiite (largement majoritaire dans le pays) et les divisions communautaires continuent toujours. La Turquie, le pays le plus stable quant à lui, n'échappe pas aussi aux problèmes internes. A partir de 1923, plusieurs révoltent kurdes eclatèrent contre l’Etat turc et la minorité arménienne fut génocidé.

Contraire au droit international :

L’Etat-nation unitaire culturellement est une forme d'assimilation forcée contre les minorités, ce qui est bien interdit par le droit international. D'après le texte de Dominique Terré, il fallut attendre les années 1966 pour avoir le concept du droit des minorités : le pacte international relatif aux droits civils et politiques. Dans ses mentions, il stipule :

- « Dans les États où il existe des minorités ethniques, religieuses ou linguistiques, les personnes appartenant à ces minorités ne peuvent être privées du droit d’avoir, en commun avec les autres membres de leur groupe, leur propre vie culturelle, de professer et de pratiquer leur propre religion, ou d’employer leur propre langue »

- « Toute culture a une dignité et une valeur qui doivent être respectées »,

- « Tout peuple a le droit et le devoir de développer sa culture » et que « toutes les cultures font partie du patrimoine de l’humanité ».

La base philosophique des droits culturels est que c’est en fait la culture qui fait l'identité d'une personne et que donc la société doit être construite sur un dialogue entre les différentes cultures. Il faut faire distinction entre les minorités dites autochtones et immigrés bien entendu. Les autochtones ont le droit de pratiquer leur propre culture tandis que les immigrés, eux, doivent s'assimiler à la culture de leur pays d'accueil. Dans un objectif plus stratégique, donner des droits culturels aux minorités permet à celles-ci de se sentir acceptées dans les pays où elles se trouvent et de ne pas avoir recours aux révoltes.

Dans le texte « Les droits culturels en débat : Pour une approche des droits culturels bien tempérée » d'Abraham Bengio, les droits culturelles n’auraient pas pour but de réduire des individus à une essence ethnique mais de donner la possibilité à des individus le choix de vivre librement leur culture et de la transmettre sans inconveniant.

Biographie :

Bengio Abraham, « Les droits culturels en débat : Pour une approche des droits culturels bien tempérée », Nectart, 2016/1 (N° 2), p. 50b-67b. DOI : 10.3917/nect.002.0050b. URL : https://www-cairn-info.proxy.bib.uottawa.ca/revue-nectart-2016-1-page-50b.htm

Balhan Jean-Marc, « La Turquie et ses minorités », Études, 2009/12 (Tome 411), p. 595-604. DOI : 10.3917/etu.116.0595. URL : https://www.cairn.info/revue-etudes-2009-12-page-595.htm

Billion Didier, « La délicate gestion du fait minoritaire en Turquie », Confluences Méditerranée, 2010/2 (N°73), p. 149-159. DOI : 10.3917/come.073.0149. URL : https://www-cairn-info.proxy.bib.uottawa.ca/revue-confluences-mediterranee-2010-2-page-149.htm

Bozarslan Hamit, « Les minorités en Turquie », Pouvoirs, 2005/4 (n° 115), p. 101-112. DOI : 10.3917/pouv.115.0101. URL : https://www-cairn-info.proxy.bib.uottawa.ca/revue-pouvoirs-2005-4-page-101.htm

Hesso Aimad, « Les Kurdes syriens : oppression, isolement, exode », Outre-Terre, 2017/3 (N° 52), p. 192-194. DOI : 10.3917/oute1.052.0192. URL : https://www-cairn-info.proxy.bib.uottawa.ca/revue-outre-terre2-2017-3-page-192.htm

Louis Florian, « Chapitre 4. Le mirage panarabe (1947-1980) », dans : , Incertain Orient. Le Moyen-Orient de 1876 à 1980, sous la direction de Louis Florian. Paris cedex 14, Presses Universitaires de France, « Hors collection », 2016, p. 291-376. URL : https://www-cairn-info.proxy.bib.uottawa.ca/incertain-orient--9782130749103-page-291.htm

Luizard Pierre-Jean, « Irak, épicentre de l’affrontement entre sunnites et chiites : de l’État arabe sunnite au tandem chiito-kurde », Confluences Méditerranée, 2018/2 (N° 105), p. 97-111. DOI : 10.3917/come.105.0097. URL : https://www-cairn-info.proxy.bib.uottawa.ca/revue-confluences-mediterranee-2018-2-page-97.htm

Terré Dominique, « Droits des personnes, droits culturels, droits des groupes », dans : , Les questions morales du droit. sous la direction de Terré Dominique. Paris cedex 14, Presses Universitaires de France, « Éthique et philosophie morale », 2007, p. 115-134. URL : https://www-cairn-info.proxy.bib.uottawa.ca/les-questions-morales-du-droit--9782130515166-page-115.htm

Livre:

Nadine Picaudou , Visages du politique au Proche-Orient , édition Gallimard , 2018.

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