De l'inconvenient des “petites phrases”.

Petites phrases ou slogan. Quand un auteur condense sa pensée dans une phrase introductive, récapitulative ou conclusive il prend le risque de voir sa pensée réduite à ce résumé, ce qui est problématique.

Quatre exemples, les phrases introductives de À la recherche du temps perdu et du Discours de la méthode, celle conclusive de Les Mots et les Choses, et une formule récapitulative de Hannah Arendt dans son ouvrage Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal. Proust: «Longtemps je me suis couché de bonne heure». Descartes: «Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée». Foucault: «Alors on peut bien parier que l'homme s'effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable». Pour Arendt la “petite phrase” est la fin du titre: «la banalité du mal».

La citation de Foucault est tronquée, et en outre généralement encore plus tronquée, se limitant à «comme à la limite de la mer un visage de sable». Avec une fausse attribution, “l'homme s'effacera”. Si on prend la conclusion dans sa totalité,

«Une chose en tout cas est certaine: c'est que l'homme n'est pas le plus vieux problème ni le plus constant qui se soit posé au savoir humain. En prenant une chronologie relativement courte et un découpage géographique restreint – la culture européenne depuis le XVIe siècle – on peut être sûr que l'homme y est une invention récente. Ce n'est pas autour de lui et de ses secrets que, longtemps, obscurément, le savoir a rôdé. En fait, parmi toutes les mutations qui ont affecté le savoir des choses et de leur ordre, le savoir des identités, des différences, des caractères, des équivalences, des mots, – bref au milieu de tous les épisodes de cette profonde histoire du Même – un seul, celui qui a commencé il y a un siècle et demi et qui peut-être est en train de se clore, a laissé apparaître la figure de l'homme. Et ce n'était point là libération d'une vieille inquiétude, passage à la conscience lumineuse d'un souci millénaire, accès à l'objectivité de ce qui longtemps était resté pris dans des croyances ou dans des philosophies: c'était l'effet d'un changement dans les dispositions fondamentales du savoir. L'homme est une invention dont l'archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine.
Si ces dispositions venaient à disparaître comme elles sont apparues, si par
quelque événement dont nous pouvons tout au plus pressentir la possibilité, mais dont nous ne connaissons pour l'instant encore ni la forme ni la promesse, elles basculaient, comme le fit au tournant du XVIIIe siècle le sol de la pensée classique, – alors on peut bien parier que l'homme s'effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable»,

on voit que Foucault ne fut pas le supposé “anti-humaniste” que l'on réputa, ni un devin de malheur annonçant “la fin de l'homme” au sens de “la fin de l'humanité”, mais un simple archéologue du savoir qui tient compte du fait que la philosophie humaniste est contingente et probablement transitoire – comme il le rappelle, la notion d'humanisme n'émerge qu'au XIX° siècle et procède largement d'une relecture, au tournant des XVIII° et XIX° siècles, de la pensée qui émergea et se construisit pour l'essentiel les trois siècles précédents. Il annonce bien quelque chose: la fin d'une époque, dite de la Révolution industrielle, qui dès le début du XX° siècle montra ses limites et ses impasses. Ce que toute personne raisonnable pouvait anticiper en cette année 1966 ou parut Les Mots et les Choses.

Descartes écrit ceci:

«Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée: car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent; mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger, et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison est naturellement égale en tous les hommes; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien. Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices, aussi bien que des plus grandes vertus; et ceux qui ne marchent que fort lentement peuvent avancer beaucoup davantage, s'ils suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent, et qui s'en éloignent…».

Passage mis en exergue par moi. Où l'on voit que sa proposition initiale n'est ni naïve ni ironique mais subtile. Le cas de Proust est encore plus notable. Voici le début de son roman dans tout son développement:

«Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire: “Je m’endors”. Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage: une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil; elle ne choquait pas ma raison mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n’était plus allumé. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une existence antérieure; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais libre de m’y appliquer ou non; aussitôt je recouvrais la vue et j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il pouvait être; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine; et le petit chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour.
J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. C’est l’instant où le malade, qui a été obligé de partir en voyage et a dû coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur c’est déjà le matin! Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner, on viendra lui porter secours. L’espérance d’être soulagé lui donne du courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas; les pas se rapprochent, puis s’éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa porte a disparu. C’est minuit; on vient d’éteindre le gaz; le dernier domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans remède.
Je me rendormais, et parfois je n’avais plus que de courts réveils d’un instant, le temps d’entendre les craquements organiques des boiseries, d’ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de l’obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le sommeil où étaient plongés les meubles, la chambre, le tout dont je n’étais qu’une petite partie et à l’insensibilité duquel je retournais vite m’unir. Ou bien en dormant j’avais rejoint sans effort un âge à jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle de mes terreurs enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirât par mes boucles et qu’avait dissipée le jour, – date pour moi d’une ère nouvelle, – où on les avait coupées. J’avais oublié cet événement pendant mon sommeil, j’en retrouvais le souvenir aussitôt que j’avais réussi à m’éveiller pour échapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure de précaution j’entourais complètement ma tête de mon oreiller avant de retourner dans le monde des rêves.
Quelquefois, comme Eve naquit d’une côte d’Adam, une femme naissait pendant mon sommeil d’une fausse position de ma cuisse. Formée du plaisir que j’étais sur le point de goûter, je m’imaginais que c’était elle qui me l’offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre chaleur voulait s’y rejoindre, je m’éveillais. Le reste des humains m’apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que j’avais quittée il y avait quelques moments à peine; ma joue était chaude encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille. Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits d’une femme que j’avais connue dans la vie, j’allais me donner tout entier à ce but: la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs yeux une cité désirée et s’imaginent qu’on peut goûter dans une réalité le charme du songe. Peu à peu son souvenir s’évanouissait, j’avais oublié la fille de mon rêve».

Ce développement contredit doublement la phrase initiale: il contredit son aspect définitif dès le premier mot qui suit, «parfois»; et l'implicite de routine de cette affirmation puisque ce massif «Longtemps, je me suis couché de bonne heure» se déploie en autant de cas singuliers qu'il y eut de couchers.

Le cas de la proposition d'Arendt découle moins tant de celle-ci que de son contexte, le fait qu'elle conclut un titre qui commence par Eichmann à Jérusalem. Le procès Eichmann est précisément la circonstance où le discours commence à changer en Israël à propos de la “solution finale”. Dans les premiers temps qui suivent la fondation de l'État, les “survivants” sont dans leur majorité des citoyens de seconde zone, assez mal vus par les fondateurs, vus comme des cons (pas assez malins pour partir quand il était encore temps) ou des salauds (le fait d'avoir survécu était un élément de suspicion). C'est que, depuis quelques temps arrivent en Israël des citoyens de troisième zone, tous ces Juifs expulsés de pays à forte majorité musulmane, notamment les pays dits arabes, à partir du milieu des années 1950, ce qui revalorise les “survivants” qui ont au moins l'avantage, du point de vue des fondateurs de l'État d'Israël, d'être des Européens. Hannah Arendt a pas mal de défauts, dans le contexte de 1963, elle a déjà ce défaut natif, elle est femme et pire encore, une femme savante; elle a une vie assez libre et ne s'en cache pas; elle est Juive et a une distance certaine à sa judaïté, une chose très commune dans ses années de formation – elle naît en 1906 et jusqu'au milieu des années 1930, même en Allemagne et même avec la forte montée d'un antisémitisme actif, au moins dans les milieux élevés, “émancipés”, la tendance est à la prise de distance avec les valeurs religieuses; comme le mentionne l'article de Wikipédia sur Hannah Arendt, «son père était ingénieur de formation et sa mère pratiquait le français et la musique. Des deux côtés, les grands-parents étaient des Juifs laïcs». Bref, une fille de la bourgeoisie aisée et progressiste. Mais en ce début des années 1960 cette distance est moins bien perçue. Et bien sûr, il y a la question de son rapport assez complexe à Martin Heidegger et à sa pensée, mais en 1963 c'était beaucoup moins problématique, c'est surtout à la toute fin de sa vie et surtout après sa mort en 1976 que le passé de membre et soutien du parti nazi de Heidegger émergea nettement, dans ce début de décennie 1960 il est au contraire une figure prédominante chez les penseurs “de gauche” plutôt anti-totalitaires.

J'ai mon opinion sur l'œuvre de Hannah Arendt, une opinion mitigée (faut dire, j'ai en général une opinion assez mitigée sur les philosophes de profession, donc ça n'est pas significatif), mais il faut considérer que cette notion de “banalité du mal” est justement d'une grande banalité, on peut même dire que c'est un truisme, une “vérité d'évidence”. Enfin non, pas si évidente, mais du moins c'est un lieu commun, spécialement à cette époque – l'année même où paraît le premier compte-rendu de la fameuse “expérience de Milgram”. Si vous faites une rapide recherche sur Internet vous constaterez que cette expérience, ainsi que la tout aussi fameuse “expérience de Stanford”, dite aussi “expérience de Zingaro”, sont deux expériences censées prouver que les humains sont “profondément mauvais” et qu'il n'y a rien de plus banal que le consentement à faire le pire – à faire le mal. Certes, depuis ce temps ces deux expériences ont pris un coup de vieux, notablement celle de Zingaro dont il est apparu par après qu'elle ne respecta aucun protocole permettant de considérer cette expérience comme scientifiquement valide, mais là n'est pas le sujet. Le problème avec Arendt, ce sont les casseroles qu'elle se trimballe ou qu'on lui colle au cul et surtout, elle intervient précisément au moment où il devient impossible de mettre en cause la double singularité du régime nazi et de la “solution finale du problème juif”. Factuellement, son livre se place dans la continuité de son ouvrage antérieur, Les Origines du totalitarisme, et plus largement de sa réflexion d'après la seconde guerre mondiale sur la modernité, la démocratie et les rapports difficiles de l'une et l'autre. C'est clairement une penseuse aristotélicienne qui a une réflexion qu'on peut qualifier de philosophie politique.

Sans discuter de la validité point à point de son ouvrage il a cet intérêt de proposer très vite après l'événement une réflexion sur les conditions ayant favorisé l'émergence de régimes “totalitaires”, c'est-à-dire, pour citer l'article de Wikipédia, «l'idée que la dictature ne s'exerce pas seulement dans la sphère politique, mais dans toutes, y compris les sphères privée et intime, quadrillant toute la société et tout le territoire». Petite inexactitude dans cette présentation puisque, comme relevé plus loin dans le même article, pour Arendt il y a justement une différence entre dictature et totalitarisme puisque selon elle «le totalitarisme est avant tout un mouvement, une dynamique de destruction de la réalité et des structures sociales, plus qu’un régime fixe [...]. Le régime totalitaire, selon Arendt, trouverait sa fin s’il se bornait à un territoire précis, ou adoptait une hiérarchie, comme dans un régime autoritaire classique: il recherche la domination totale, sans limites». En fait c'est presque antinomique: une dictature ou un régime autoritaire visent plutôt l'immobilité et pour ce faire mobilisent les ressources de la loi et renforcent les structures d'État; le totalitarisme n'atteint son but qu'en établissant une incertitude sur les lois et les règles et défait les structures d'État pour mobiliser ses moyens au seul service de son idéologie.


Ces quatre exemples, et aussi, au passage, les exemples des expériences dites de Milgram et de Zingaro, illustrent le fait que les “petites phrases” reprises sous forme de slogans desservent toujours le propos d'un auteur à la pensée complexe. Puisque vous en avez l'occasion, par les temps qui courent, je vous invite, si ça n'a pas encore été le cas pour vous, à vous pencher sur ces textes plutôt que de vous limiter à cette simplification des “petites phrases”, en plus ils sont intéressants, très intéressants. Je vous conseille aussi la lecture de Vers une écologie de l'esprit de Gregory Bateson et Communication et société du même et de Jurgen Ruesch (disponibles en partie pour le premier, en totalité pour le second, sur cette page), et du Tractatus logico-philosophicus de Ludwig Wittgenstein (de lecture plus ardue, disponible sous divers formats sur cette page). Tant qu'à faire de donner des conseils de lecture, ces auteurs et quelques autres, dont Descartes, sont accessibles sur cette page. Et sur une autre page intitulée «Ouvrages et articles» d'autres textes à lire. Bon ben du coup je vous conseille toute la partie «pages importées» de ce site – certains textes, rares, sont en anglais. Mon premier site personnel, un peu délaissé depuis 2007, cette partie en constituant le meilleur – je suis meilleur lecteur qu'auteur...

Tant que j'y suis, un excellent site, celui de l'association Pénombre, si vous souhaitez avoir des instruments pour comprendre les nombres et chiffres, et surtout leur usage et mésusage dans les discours publics. En plus ce sont des plaisantins, ce qui ne gâte rien – des plaisantins sérieux. Et un autre, en sommeil (rien de nouveau depuis 2015) mais toujours pertinent, Périphéries, escales en marge de Mona Chollet et Thomas Lemahieu.

Tiens ben, j'ai une petite phrase en forme de slogan à vous proposer:

Les petites phrases et les slogans sont l'instrument de la mise en sommeil de la vigilance.

Ne cherchez pas l'auteur sur Internet, c'est Ma Pomme, inventé comme ça, au pied levé. Il m'arrive de l'écrire, je suis un assez bon rhéteur et parfois je ne dédaigne pas de donner dans la sophistique.

 

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