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Billet de blog 2 déc. 2021

Les mots n'ont pas de sexe, les humains pas de genre.

C'est ainsi. Exemple: “personne” est de genre féminin, “bras” de genre masculin, la persone qui est le bras droit d'une autre personne est de sexe indéterminé mais de genre déterminé: féminin en tant que personne, masculin en tant que bras droit.

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Là-dessus, quel est le “genre sexuel” d'un fauteuil, d'une chaise? Quel est le “genre sexuel” de “genre”? Quel est le “genre sexuel” de “liberté”? J'ai récemment cité, pour la n-ième fois, un passage intéressant d'un texte de Gregory Bateson, où il mentionne notamment «la tendance épistémologique anglo-saxonne à réifier». Si vous ne connaissez pas le terme, “réifier” est sur le plan de la signification un strict homonyme de “chosifier” car le mot latin signifiant “chose” est res, rem, le terme “république” découle de res publica, la “chose publique”. Comme il m'est arrivé de le dire, il n'existe jamais de synonymes stricts, absolus, les verbes “réifier” et “chosifier” sont synonymes au plan de la signification mais non au plan de, disons, la valeur sociale, le premier est “savant“, c'est-à-dire “de l'élite”, le second “vulgaire”, c'est-à-dire “du peuple”, l'invention de termes dits savants est un des moyens dont use un corps social pour mettre en œuvre ce que Pierre Bourdieu nommait la “distinction”, un des moyens permettant de distinguer entre ceux “de son groupe” et les autres. Un locuteur anglais par exemple – et je dis bien anglais, si à la base la langue est la même, l'anglo-américain a évolué pour se différencier de l'anglo-britannique, s'en distinguer... – saura très vite si son interlocuteur est “savant”, ou se veut montrer tel, selon la proportion de mots tirés du latin, plus elle est élevée, plus il se signalera comme étant “de l'élite”. Je prends souvent cet exemple, l'existence, en tout cas à l'époque où j'ai commencé d'apprendre cette langue, d'une recommandation “bilingue” dans les transports publics collectifs comportant ces deux mentions:

do not expectorate
do not split

Au plan de la signification “spit” et “expectorate” sont des stricts synonymes et se traduisent par “cracher”, au plan de l'usage l'un, celui “latin” est “noble”, “de l'élite”, l'autre, celui “saxon”, est “ignoble”, “du peuple”. L'anglais, surtout donc celui britannique, est plus clairement “bilingue” du fait qu'à partir du second millénaire EC (de l'ère commune) les gens de pouvoir étaient “français” où se conformaient à la langue du nouveau maître, l'envahisseur normand de seconde vague (il y en eut une première à la fin du millénaire précédent mais elle venait directement de Scandinavie, celle “franco-normande” en avait été mais entretemps s'était acculturée, “latinisée” et “francisée”, en s'emparant du territoire qui devint la Normandie), ce qui explique largement pourquoi au XXI° siècle encore, en Grande-Bretagne un fort taux de mots d'origine latine est le marqueur d'un désir d'appartenance aux élites.

Même si elles sont rarement préméditées, tout aussi rarement mes digressions, du moins celles courtes et circonstanciées, m'éloignent de mon sujet, la langue n'est pas la réalité qu'elle nomme et décrit mais elle dit quelque chose de la personne qui l'emploie, et parfois de la réalité perceptive de celle-ci. Pour vérification j'ai été voir le texte anglais et Bateson emploie bien le verbe reify, “réifier”. Eh! Ç'aurait pu être un choix de la traduction. Il avait le choix entre thingify, objectify et reify, dans les trois cas le suffixe est “latin” mais la racine du premier est “anglo”, celle des deux autres “normande”; le second mot est “de registre élevé” et le troisième est proprement “savant”, “académique”. Et par le fait, Gregory Bateson est un Anglais né dans une famille de savants et d'universitaires, ce qui explique son choix “spontané” (en fait conditionnel, découlant de son éducation) de reify.

Bien sûr ma citation n'a pas de rapport avec une étude des tropismes des locuteurs dans le choix de leurs mots et la manière de les disposer pour former des phrases mais concerne «la tendance épistémologique anglo-saxonne à réifier», à “chosifier”, à «transformer en chose, réduire à l'état d'objet (un individu, une chose abstraite)». Remarque au passage, “objectiver” n'est pas proprement un quasi-synonyme de “réifier” et “chosifier” car il a une signification plus restreinte, attribuer une valeur concrète, objective, à une réalité abstraite, subjective.

La seconde affirmation de mon titre est inexacte, les humains ont un genre, ils en ont même plusieurs mais en premier celui-ci: le genre humain. L'emploi de “genre” comme équivalent de “phénotype sexuel” est très récent et, l'auriez-vous cru? Il s'agit d'un anglicisme – d'un anglo-américanisme. Dans cette langue gender est en usage pour désigner la distinction entre individus “mâles” et “femelles” depuis au moins le XV° siècle. En fait ça n'est pas si simple, les divers emplois de gender (entre autres, le ”genre” des prises électriques, les unes “mâles”, les autres “femelles”) indiquent une signification de base que l'on peut décrire comme: des réalités concrètes similaires ayant à une certaine place, les unes une saillie, les autres un creux, la saillie s'adaptant au creux. Je suppose que même les plus extrémistes parmi les “genristes” ne postulent pas les prises “mâles” être “de sexe mâle” et celles “femelles” être “de sexe femelle” (supposition hasardeuse: les extrémistes les plus extrêmes peuvent produire des hypothèses très imprévisibles...).


Excursus: Un Lecanuet du genre.
C'est en référence à cette phrase de Jean Lecanuet, politicien qui eut son heure de gloire il y a longtemps, et dont se gaussa Coluche: «Je ne suis ni pour ni contre, bien au contraire». C'est ainsi, j'aime bien les phrases un peu incongrues, comme le (plus trop fameux) «Je puis vous prédire à l'avance» de Georges Pompidou à la Saint-Sylvestre 1973, et le toujours fameux «à l'insu de mon plein gré», de Richard Virenque. Évidemment, j'emploie la phrase émise par Lecanuet en toute conscience donc elle a une signification autre, il ne s'agit pas de l'expression maladroite (et “normande”, car Lecanuet était natif du pays du «P't'êt' ben qu'oui, p't'êt' ben qu'non») du gars qui ne veut surtout pas donner son avis sur une question délicate, c'est une manière plaisante (selon moi) de dire: de ce sujet je n'ai rien à battre. La question du “genre”, du gender, et des études de ce nom, ça m'indiffère à un point! Vous ne pouvez imaginer... Rien, mais alors, rien à battre! Non que je ne veuille me mouiller, donner mon avis, mon opinion, tout simplement je n'en ai pas. Je veux dire: je n'ai aucun avis sur la validité ou l'invalidité de la “question du genre” et des “études de genre”, aucun. Pour le redire, ça m'indiffère.

Cet excursus pour dire que mes lectrices et lecteurs feraient une erreur de lecture, d'interprétation, en supposant, selon leur manière de “chercher des Signes” dès qu'un texte semble concerner “la question du genre”, “les questions de genre”, des Signes leur permettant de me classer en “pro” ou en “anti”, que précisément je serais un “pro” ou un “anti”: je suis un “sans opinion” sur ce sujet.

J'en ai conscience, ça ne sert guère d'écrire ça, les “croyants” ont souvent cette incapacité à croire qu'on ne peut être “dans un camp”, le leur ou celui opposé, et même le croyant, souvent ils ne peuvent l'accepter. Dans les époques clivantes et d'autant plus avec un sujet clivant, on est le plus souvent sommé de choisir son camp. M'en fous, j'accepte avec grâce d'être rejeté ou récupéré par les “pro” et les “anti” si ça leur convient.
Fin de l'excursus.


Les anglo-saxons ont une tendance culturelle et non seulement épistémologique à “réifier”, sinon à donner une acception étendue à “épistémologie”. Le TLF, le Trésor de la langue française, la définit ainsi:

«Partie de la philosophie qui a pour objet l'étude critique des postulats, conclusions et méthodes d'une science particulière, considérée du point de vue de son évolution, afin d'en déterminer l'origine logique, la valeur et la portée scientifique et philosophique».

Tenant compte de ce que dans l'alinéa d'où je tire ma première citation Bateson écrit juste avant que les êtres humains

«sont des philosophes, dans le sens général où [ils] sont guidés par des principes hautement abstraits, dont ils sont presque entièrement inconscients, ignorant que le principe qui gouverne leurs perception et action est d'ordre philosophique»,

on peut supposer qu'ils sont aussi des épistémologues presque inconscients du fait. Disons, si leur “épistémologie spontanée” les induit à “réifier”, il semble cohérent que l'“épistémologie non spontanée” des anglo-saxons les y induise aussi. Je ne vais pas faire mon sophiste, tout ça n'a guère nécessité d'être élucidé, je me contenterai d'une approche beaucoup plus sommaire: les anglo-saxons ont une tendance certaine à “réifier”, à situer “dans le corps” ce qui ressort “de l'esprit”, une tendance «à attribuer au corps tous les phénomènes mentaux qui sont périphériques à la conscience», dixit Bateson.

On peut dire, de manière approximative, que les discours sont “le reflet de la pensée”, parler c'est toujours émettre une opinion, parfois on suppose que cette opinion est en rapport direct “à l'esprit”, parfois en rapport “au corps”; parfois il advient que ce qu'on attribue au corps ressort de l'esprit, parfois l'inverse. Et selon sa culture d'appartenance les “fausses attributions“ vont plutôt vers la “réification” ou plutôt vers la “spiritualisation”. Un cas notable, la psychanalyse: en Europe, la tendance prévalente est de supposer que “l'esprit domine le corps”, aux États-Unis que “le corps domine l'esprit”, ce qui fait que les “psychanalystes” étasuniens ont une pratique très différente de ceux européens, beaucoup plus axée sur le corps, puisque pour eux la voie vers la guérison privilégiée serait d'agir sur le corps pour “corriger l'esprit”, et donc, inversement pour ceux européens..

Il ne faut pas toujours prendre trop au sérieux les représentations que proposent les fictions, notamment celles du cinéma et de la télévision, des pratiques professionnelles, néanmoins elles disent quelque chose de la réalité. Jusqu'à récemment les “psys” (-chologues et -chanalystes, pour les -chiatres c'est un peu ou beaucoup différent) typiques des fictions européens étaient très peu interventionnistes, une personne assise sur un chaise ou un fauteuil à gauche d'un divan (là c'est une question de convention: au cinéma comme au théâtre les éléments importants d'une scène sont au centre ou vers la droite, comme la personne la plus importante est celle qui tient le plus un discours, ici celle sur le divan, on a tendance à placer le “psy” sur la gauche), le patient cause et le “psy” ce dit rien ou presque, de loin en loin il émet des sons “phatiques” (des bruits ou mots sans guère de signification qui n'expriment rien sinon le fait que le “psy” est attentif au discours du patient), à intervalles encore plus distants il émet des commentaires brefs vaguement en rapport au discours de son patient, et ce n'est qu'à la fin de la séance qu'il propose, mais pas toujours, une opinion plus développée, une “analyse”. Censément, c'est le patient, très justement nommé “analysant”, qui est censé produire une analyse de son propre discours. Une séance étasunienne est très différente, s'il y figure aussi des moments “fauteuil-divan”, d'une part le “psy” intervient plus souvent, fait des commentaires plus souvent, parfois incite le patient à poursuivre dans une certaine direction, surtout il “interprète” bien plus souvent; à quoi s'ajoute qu'on a beaucoup plus de séquence “frontales”, le “psy” derrière son bureau, en vis-à-vis du patient lui-même assis sur un fauteuil ou une chaise, tous deux “discutant le cas”. Bien sûr, ce que je décris est un peu ancien car la fiction se nourrit autant sinon plus de la fiction que de la réalité, et par contrecoup la réalité de la fiction.

Un exemple récent est très illustratif de ce genre d'influences de la fiction sur la fiction, la série En thérapie: elle situe son action en France, à Paris, mais dérive de deux séries antérieures, l'une israélienne, l'autre étasunienne, ce qui a un effet non négligeable sur la représentation proposée. Le “psy” de la série est certes beaucoup moins interventionniste que ne peuvent l'être ceux des fictions étasuniennes mais nettement plus que ceux des fictions traditionnelles en France, disons, d'avant le début de ce millénaire. Il se peu, selon moi il est assez vraisemblable, que ça rende compte d'une évolution des pratiques dans les cabinets de psychanalystes français et plus largement, européens, mais il es encore plus vraisemblable que ça rende avant tout compte de l'influence du mode de représentation des fictions étasuniennes sur celles européens – et par contrecoup, dans la réalité européenne. Pour prendre un autre cas, il arrive de plus en plus souvent que les personnes mises en accusation en France  s'adressent au juge en lui disant «Votre Honneur», ce qui leur vaut un rappel à l'ordre. C'est que les accusés tiennent souvent à “faire bonne figure” et pour cela prennent en référence les modèles de “bon comportement” proposés par les fictions, et de fait ceux dont ils sont le plus familiers sont ceux proposés par les séries américaines. Je ne suis pas un assidu des cabinets de “psys” mais je suis à-peu-près certain que les psychanalystes européens doivent de plus en plus souvent se confronter à des patients en attente d'une séance répondant au modèle étasunien. Je ne sais pas comment ils réagissent mais à mon avis pas mal d'entre eux s'adaptent, et donc modifient leur pratique. En ce sens la série En thérapie est tout de même indicative d'une assez vraisemblable évolution, une pratique mixte, plus interventionniste que la séance “européenne” classique mais moins que celle “étasunienne”.

Les propositions finales du précédent alinéa sont très hasardeuses mais selon moi assez fondées car si je ne connais pas de manière intime le domaine des pratiques “psys” (sinon celles des psychiatres, et encore, ça date un peu, mais ces “psys” sont, comme mentionné, assez différents des autres, à titre de comparaison, un généraliste, un cardiologue, un ophtalmologiste, un gynécologue et un chirurgien-obstétricien sont tous des médecins, mais on ne peut reporter l'expérience qu'on a de la pratique de l'un en tant qu'anticipation de la pratique des autres) je sais une chose: ce qui touche la société dans son ensemble ne peut pas être sans influence sur quelque domaine que ce soit, exception faite de pratiques sans équivalent dans d'autres sociétés. Or, cette “tendance à réifier” n'est plus vraiment l'apanage des anglo-saxons.

Mes lectrices et lecteurs habituels le savent, je ne suis pas de la première jeunesse, un sexagénaire de récente date mais donc, un sexagénaire. Pour des raisons qu'il ne vaut pas spécialement d'expliquer ici je suis passé assez jeune de l'état d'animal social à celui d'animal politique, sans le dater précisément on peut situer la chose avant mes quinze ans, plus ou moins vers mes treize ans. Ce qui fait que je suis un observateur-acteur de ma société depuis au moins 1972, à coup sûr depuis 1973. Et j'y ai observé de très fortes évolutions, auxquelles, à mon petit niveau, j'ai participé. Entre autres, ma société, celle française, est passée d'une tendance prédominante à ce qu'on peut nommer “idéalisme” vers une tendance prédominante au “matérialisme”. Ça ne se fit pas d'un coup d'un seul mais du moins on peut situer le “point de bascule” vers 1990. Il faut s'entendre, il ne s'agit pas des idéalisme et matérialisme “dialectiques” mais de leurs versions “sophistiques”, ce qu'en son temps Guy Debord nomma le “spectacle”. Fondamentalement ma société ressemble encore assez en 2021 à ce qu'elle était en 1971, mais formellement, “dans son apparence”, elle est très différente. Or, et contrairement à ce qui s'en dit, ce qui compte avant tout dans une société ce sont les apparences. Probablement vous connaissez ce lieu commun proverbial, «l'habit ne fait pas le moine». Il est faux: je ne peux savoir si une personne qui se prétend moine l'est si elle ne me donne l'apparence de l'être. Il est d'ailleurs significatif que les moines, les “vrais”, ont “perdu leur apparence” à la mesure où les fidèles “perdaient la foi”, étaient de moins en moins fidèles, de moins en moins pratiquants. Si les “croyants” le sont moins, s'ils “n'en croient pas leurs yeux”, là oui, «l'habit ne fait pas le moine», mais pour une autre raison, on peut à la fois “croire” que le moine en habit est effectivement un moine et ne pas croire à la validité de cette apparence parce qu'on ne croit plus à sa légitimité.

Dans l'ordinaire des choses il y a “ce en quoi l'on croit” et “ceux qui sont crédibles”. Au début de la décennie 1970 il y avait déjà une forte désaffection de la pratique religieuse, moindre en ce début de troisième millénaire mais du moins, déjà majoritaire. En revanche c'était assez inégal selon le groupe social auquel on se rattachait préférentiellement, par exemple, et cela indépendamment de leur sincérité dans la foi, le groupe des commerçants était encore assez pratiquant, moins tant par fidélité au dogme que parce que ça constituait un signe d'appartenance au groupe, la fleuriste de la Grand Rue, le boucher de la Place de la Nation, possible que par devers-eux il n'y “croyaient pas”, mais ce en quoi ils croyaient était le regard de la fleuriste sur le boucher et du boucher sur la fleuriste, et surtout ils croyaient ou plutôt, ils savaient que le boulanger de la Place de l'Église et la pharmacienne du Mail allaient bavasser et casser du sucre sur leur dos, et ça c'était vraiment grave... Entretemps le Veau d'or a largement remplacé le Christ en croix en tant qu'objet du culte  mais ça ne change rien à l'affaire, on ne requiert pas d'un adepte de “croire” au Veau d'or, on lui requiert seulement de faire les gestes du rite. L'habit fait le moine, il fait la fleuriste, il fait le boucher, il fait... L'habit fait tout car dans une société large on doit se fier aux apparences. Qu'est-ce qui me prouve que la fleuriste est “vraiment” une fleuriste? C'est marqué sur la vitrine et derrière celle-ci on voit des fleurs. Vous ne connaissez peut-être pas la blague, qui est aussi un lieu commun ou qui du moins le fut, «C'est comme le Port-Salut, c'est écrit dessus». Tout est dit. Bien sûr il y a d'autres éléments qui prouvent que ce qu'on voit correspond à ce qu'on croit, pour exemple, dans la petite ville où vivaient mes défunts parents s'est installée il y a un peu plus d'un an un épicier “oriental”; avant lui il y avait dans cette boutique une boulangerie; il n'a pas retiré ni recouvert l'enseigne donc ce qui est “écrit dessus” ne correspond pas à ce qui est dedans mais en ce cas ça n'a pas d'importance, ce qu'on voit à travers la vitrine c'est bien les produits typiques d'une épicerie “orientale”. En revanche, un peu plus loin dans la même rue il y a un bâtiment qui était anciennement l'hôtel des impôts, depuis c'est devenu un cabinet médical avec un médecin et deux ostéopathes; ils n'ont rien changé de l'apparence extérieure donc l'enseigne  indique toujours «Hôtel des impôts» et il n'y a pas de vitrine permettant de voir les trois praticiens dans leur activité (ce qui est heureux) donc une personne étrangère à la ville passant devant retiendra qu'à cet emplacement se trouve quelque chose qui dans les faits n'y est pas. C'est ainsi, la réalité est toujours paradoxale: il faut se fier aux apparences tout en sachant qu'elles peuvent être trompeuses.

Il y a une raison plus profonde que, disons, les conventions sociales pour qu'on doive se fier aux apparences: nul n'est fleuriste, boucher, ostéopathe ou quoi que ce soit – ou que journaliste, pour une question récemment évoquée – par essence, on l'est toujours par apparence. Concernant par exemple mes activités professionnelles, s'il m'arrive parfois de le dire, car à l'oral on effectue souvent des raccourcis, jamais je n'écris que le suis “informaticien”, quand je mentionne la chose je fais comme je l'ai fait dans un billet récent:

«En tant que praticien (l'informatique est mon domaine d'activité professionnelle) on m'a appris [etc.]».

Pas toujours aussi développé mais du moins, j'indique que “je fais” ceci ou cela, non que “je suis” ceci ou cela. Ce que je suis? Moi, Ma Pomme, un être vivant, un humain, une parcelle de l'univers. Je suis pas mal de choses mais, à coup sûr, jamais ce que je fais. Mon essence ne se confond jamais avec ma circonstance. C'est vrai pour quiconque mais beaucoup n'en tiennent guère compte et croient, souvent sincèrement, être ce qu'ils font. Vous avez probablement entendu parler des propos de Jean-Paul Sartre sur les garçons de café mais l'avez-vous lu? Ça vaut le coup:

Toute sa conduite nous semble un jeu. Il s'applique à enchaîner ses mouvements comme s'ils étaient des mécanismes se commandant les uns les autres, sa mimique et sa voix même semblent des mécanismes; il se donne la prestesse et la rapidité impitoyable des choses. Il joue, il s'amuse. Mais à quoi donc joue-t-il? Il ne faut pas l'observer longtemps pour s'en rendre compte: il joue à être garçon de café».

Ça se trouve dans son ouvrage L'Être et le néant. Il n'est pas “garçon de café”, il joue à l'être. Essence et circonstance, et apparence. Pas lu le bouquin, désolé mais Sartre c'est souvent chiant, il ne l'était peut-être pas mais quand il “jouait à être” philosophe il y allait à fond – et c'était chiant. De loin en loin des fulgurances, comme ce passage, pour le reste, mmm... Chiant. Allez, soyons aimable: ardu...


Contrairement à ce qui se dit il n'existe pas de “théorie du genre”, en revanche il existe des théoriciens du genre. Et des, que dire? Des “anti-théoriciens du genre”? Un truc du genre. Des personnes qui ont une “idéologie du genre” qu'elles supposent correspondre à la réalité effective. Il m'est arrivé de l'écrire, les seuls réels tenants de ce qui ressemble le plus à une “théorie du genre” sont précisément ceux qui prétendent s'y opposer. Eh! Postuler qu'il n'y a que deux “genres”, masculin et féminin – et là je ne parle pas des genres grammaticaux –, c'est développer une “théorie du genre”. Une pseudo-théorie bien sûr, une théorie qui se passe de toute explication et de toute preuve, une théorie sophistique, qui “joue à être” une théorie mais joue mal son rôle.

Il y a un paradoxe dans le domaine des “études de genre”, un paradoxe lié à la question de la réification: on ne peut tenir à la fois que les “genres” conventionnels, “masculin” et “féminin”, sont circonstanciels, et que les “identités de genre” sont essentielles. Or c'est ce à quoi certains des praticiens des études de genre tendent, à la fois contester l'essentialité des “identités” déterminées par le phénotype ou/et le génotype et affirmer une validité des demandes de conformation du phénotype à une “identité de genre” intime, essentielle.

J'aime bien entendre des émissions (j'écris “entendre” car mon médium favori est la radio) où des individus directement concernés par une supposée “identité de genre”, nous expliquent en quoi cette “identité” consiste: en général, pour, et bien, pour l'essentiel, à se conformer aux stéréotypes les plus ringards des deux “genres” conventionnels, “devenir ce qu'on est”, un mâle mâlissime, une femelle femellissime. Avoir une saillie là où il faut, à la place du creux, ou un creux là où il faut, à la place de la saillie. Bon d'accord, une saillie “un peu” artificielle, un creux “un peu” dysfonctionnel mais quoi! Seule l'apparence compte. C'est là encore un paradoxe: l'essence démontrée par l'apparence. L'habit faisant le moine mais cette fois dans sa chair, dans son corps. En la matière je suis agnostique, comme dit je ne suppose jamais que mon apparence est mon essence ni mon essence mon apparence. En revanche je suis féminine car une personne, masculin car un humain.

Soit précisé, je ne suis pas plus consistant que quiconque quand je fais des assertions supposant une adéquation entre réalité de discours et réalité effective: pourquoi le terme générique pour l'espèce serait-il “humain”? Pourquoi ne serait-il pas “humaine”? Eh quoi! J'appartiens à l'espèce humaine. Je “suis” humaine – j'ai bien appris mon rôle...


Allez, on dira que ça suffit. Je publie.

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