Écologie punitive? Bien sûr!

Il y a plusieurs manières de ne pas faire ce qui doit être fait, qui dans les propositions se résume en: on ne peut rien faire ou on ne doit rien faire. Le reste n'est que sophismes.

Brouillon daté du 07/07/2019 19:30

Concernant les changements écologiques en cours qui sont globalement défavorables à certaines formes de vie et dont le principal vecteur est l'espèce humaine, le discours actuel de type eschatologique et catastrophiste est la “collapsologie”, une mythologie si prégnante que le correcteur orthographique de mon navigateur ne s'en offusque pas, alors que le mot ne date que de 2015 et ne figure, nous précise Wikipédia, dans aucun dictionnaire classique. Faut dire, le “catastrophisme éclairé” ne date pas d'hier, sans remonter plus loin, du moins ça constitue un courant “scientiste” profond et constant depuis la fin du XVIII° siècle, avec le marqueur notable de Essai sur le principe de population, publié par Thomas Malthus en 1798. Le sort constant de toutes les eschatologies est leur échec, elles prévoient toutes une “fin du monde” à un moment assez voire très précis – celles “rationnelles” sont plus prudentes que celles “irrationnelles” et ne donneront pas une date très précise mais ça ne change rien au fait, elles prédisent un moment limite “alentour de” et quand on passe ces alentours rien ne se passe comme prédit, sans que ces prophètes de malheur y soient pour grand chose. La collapsologie est “le discours sur l'effondrement”, un latinisme à forte connotation anglophone (to collapse est le mot anglais pour “s'effondrer” et si le nom de cette pseudo-science est récent, il se place dans le prolongement d'un discours antérieur d'une décennie, Effondrement: Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survieCollapse: How Societies Choose to Fail or Survive). Le discours actuel de type disqualifiant est multiple et mouvant parce que le discours raisonné sur l'état du monde et des choses et l'évolution prévisible de la situation globale se modifie, s'affine et s'affirme, et qu'une stratégie de disqualification recevable à un instant T ne l'est plus à un instant T+1. Vous souvenez-vous des “climatosceptiques”? Mon correcteur orthographique s'en souvient, quant à lui. Ils étaient encore un peu audibles il y a pourtant à peine plus d'un lustre. Cette tendance-ci n'est plus recevable en tant que discours raisonné, ses porteurs actuels se passent de toute pseudo-science et disent simplement «On s'en fout et de toute manière c'est rien que de la propagande judéo-communisto-franc-maçonne propagée par les pédés, les gouines et les transsexuels!», ou quelque chose d'aussi scientifiquement pertinent... On ne peut pas dire que Trump ou Bolsonaro ou Poutine nient le changement écologique, on peut juste dire qu'ils s'en branlent. Au passage, mon correcteur orthographique n'aime pas Trump et Bolsonaro, ce qui m'étonne pour le premier, au moins aussi ancien que la collapsologie et les collapsologues (qu'il n'apprécie pas non plus, ce qui m'étonne: il y aurait donc une collapsologie mais pas de collapsologues ou de collapsologistes? Étrange...).

Le titre de ce billet réfère à un discours récurrent des partisans du “rien faire” tendance “on ne doit”: ils ne peuvent plus trop contester le changement en cours, spécialement dans ses deux aspects les plus notables, le “réchauffement climatique” et la “x-ième extinction massive des espèces” (perdu le compte: la cinquième, sixième ou septième) et “l'effondrement (encore un!) de la biodiversité”. Non que ce soit plus vrai, ou plus vérifié, qu'il y a dix ou quinze ans, par contre c'est plus recevable et à l'inverse leur dénégation est moins recevable. C'est comme tout: un jour on trouve que ceci  ou cela est recevable, un jour non, cas par exemple du “lutinage” (ouais ben, mon correcteur orthographique manque de vocabulaire, ou tient compte de la réalité du jour et trouve le mot “lutinage” incorrect...), encore défendable quand Dominique Strauss-Kahn “troussait les domestiques”, irrecevable depuis une certaine affaire qui déclencha une vague mondiale d'indignation. Toujours est-il, le climatoscepticisme était recevable il y a un peu plus d'un lustre, et d'une égale recevabilité que, quoi dire? Je cherche vite fait un antonyme de sceptique sur le Net. On me donne cette liste:

certain   confiant   convaincu   crédule   dogmatique
enthousiaste   fanatique   fidèle   illuminé   séide   sûr

Ouais... “Climatocertain”? “Climatoenthousiaste”? “Climatocrédule“? “Climatodogmatique”? Déjà que “climatosceptique” me semblait inadéquat: est-ce qu'on peut douter du climat? Certes, on peut douter des discours sur lui, mais douter de lui? Le terme adéquat aurait pu être... Bon, l'expression plutôt que le terme. Donc, une expression adéquate aurait pu être “sceptique sur les causes anthropiques du changement climatique et sur son évolution” mais ça, ce n'est pas “médiatique”, les médias n'aiment pas la complexité et l'exactitude, il leur faut du simple, même si le simple est généralement inexact ou faux, et la liste des antonymes montre que la simplification “climatoscepticisme” est très inexacte, il ne s'agit pas d'une opposition entre “ceux qui croient” et “ceux qui ne croient pas”, les supposés “sceptiques du climat” sont tout aussi crédules ou confiants ou dogmatiques ou enthousiastes ou fanatiques mais pas dans le même sens, voilà tout, ils défendent eux aussi une boutique, mais celle d'en face.

Donc, en 2019 et en France, on ne peut pas obtenir une forte audience médiatique si on est “climatosceptique”, ce qui n'était pas le cas il y a peu, quand le nommé Claude Allègre trouvait un écho dans tous les médias, même ceux qui écrivent des trucs de ce genre en décembre 2018:

«Le réchauffement climatique, une foutaise? Cette thèse, Claude Allègre, ancien ministre et scientifique réputé, l’a imposée lors de la première décennie des années 2000. Avec un succès difficile à croire aujourd’hui» (article «Claude Allègre et le climat: retour sur un flagrant déni» Par Vanessa Schneider, site du périodique Le Monde, 21 décembre 2018. C'est censément une “enquête”...).

Les gens de médias sont très souvent “médiatosceptiques” et ont du mal à croire que les médias manquent autant de discernement qu'il en paraît. Je suis “médiatocrédule”, j'en crois mes sens, lesquels m'informent que les médias diffusent beaucoup de fausses informations, tout le temps. Donc, je n'ai aucune difficulté à croire que les médias diffusent encore des informations “climatosceptiques” mais dans la forme recevable en 2019, qui n'est plus celle acceptée en 2010. Si elle est encore en activité en 2026, probablement Vanessa Schneider produira une supposée “enquête” sur les errements des médias à propos du bidonnage “écologie punitive” en se demandant comment on a pu y couper, à une pareille connerie. Je les étrille suffisamment ailleurs pour ne pas trop le faire ici, je me contenterai de cette remarque: quand ce ne sont pas des salauds (autant que je sache les salauds sont aussi rares dans les médias qu'en d'autres lieux sociaux) les gens de médias sont aussi cons que vous et moi mais ne le savent pas ou ne le veulent pas savoir, car selon eux ils se trouvent à l'endroit par où passe, se vérifie, s'analyse et se diffuse “l'information”, donc ils sont moins naïfs que vous et moi, de leur point de vue. Ouais. On dira ça. On y croira. Un truc qui n'a rien à voir, une prédiction facile: en 2026 Vanessa Schneider «ou quelque autre des siens» publiera une “enquête” intitulée «Le mouvement des gilets jaunes: retour sur la construction d'un “événement” qui n'en fut pas un». On peut savoir dès l'origine que ce supposé mouvement supposément spontané ne fut jamais un mouvement et n'eut rien de spontané, que c'est une fabrication médiatique, mais à partir du moment où les médias lui ont attribué le statut d'événement, il devint impossible de ne pas le traiter comme tel. Jusqu'au jour où ça devint possible. Vous savez s'il y en a encore, des “gilets jaunes en mouvement”? Moi non plus. Normal: ils ont disparu des informations. Une certaine semaine on en parlait encore, c'était l'acte XIV, ou XXVII, ou CLXXIX, j'ai perdu le compte (en fait je ne l'ai jamais tenu), la semaine suivante on n'en parlait plus. Le “mouvement” était certes mort depuis plusieurs semaines déjà mais comme des supposées “listes Gilet Jaune” se présentaient aux européennes on avait pratiqué de l'acharnement médiatique, depuis on a débranché le cadavre. Et un cadavre débranché, et bien, on l'enterre très vite après...

Une des formes acceptables de climatoscepticisme, en 2019, est donc “l'écologie punitive”. Même construction improbable, même cause: on ne doit pas. On ne doit pas faire quoi que ce soit pour “lutter contre le réchauffement climatique”. C'est quoi au fait, l'écologie punitive? Allez, encore un tour sur mon moteur de recherche habituel, pour voir ce qui s'en dit.

Comme prévisible on en dit tout, le contraire de tout et surtout, n'importe quoi. Pour faire simple, est “écologie punitive” tout ce qu'on n'apprécie pas et qui a un rapport parfois distant – souvent distant – avec l'écologie. Techniquement, qui n'a pas de rapport avec l'écologie, la «science qui étudie les relations entre les êtres vivants (humains, animaux, végétaux) et le milieu organique ou inorganique dans lequel ils vivent», par extension, l'«étude des conditions d'existence et des comportements des êtres vivants en fonction de l'équilibre biologique et de la survie des espèces», par analogie, en sciences sociales, et «en parlant de communautés humaines», l'«études des relations réciproques entre l'homme et son environnement moral, social, économique». L'écologie politique a donc autant de rapport à l'écologie que le darwinisme social au darwinisme: à-peu-près aucun sinon l'utilisation commune d'un mot. Dans l'un et l'autre cas il s'agit d'ingénierie sociale. Les quatre acceptions proposées par l'article de Wikipédia en ce 8 juillet 2019 valent mais surtout celles en “science politique”, «pratique visant à modifier à grande échelle certains comportements de groupes sociaux», et en psychologie, «pratique utilisant des techniques de manipulation psychologique afin d'aider ou nuire à autrui», celles en sciences sociales, «pratique d'action sociale visant à faire évoluer les formes d’action individuelle et collective dans une approche coopérative, démocratique et participative», et en “sécurité de l'information”, «pratique visant à obtenir par manipulation mentale une information confidentielle», valant un peu moins. Non que les idéologies étiquetées “écologie” ne veuillent obtenir par manipulation mentale “quelque chose” ni ne veuillent faire évoluer les formes d’action individuelle et collective mais c'est très général et ça vaut pour presque toute pratique “politique” et nombre de celles sociales: tout groupe dit politique fera de la propagande pour parvenir à ses fins, ce qui implique “de la manipulation mentale”et “de l"action sociale”. Incidemment, “manipulation psychologique“ est un strict synonyme de “manipulation mentale”: “mental” et “spirituel” sont des synonymes en français contemporain, donc “esprit” et “psyché” sont des synonymes, l'un vient du mot latin, l'autre du mot grec qui désignent une même réalité symbolique. Comme dit l'article «Esprit» de Wikipédia, en psychologie «ce terme fut parfois rejeté pour les connotations religieuses ou spiritualistes qu'il convoyait, les auteurs, en particulier dans l'école psychanalytique, lui préférant celui, plus neutre, de psyché». Ouais, bien sûr, plus neutre. Faut le dire vite...

L'usage de l'expression «écologie punitive» est aussi de l'ingénierie sociale, une technique assez fruste mais assez efficace, accoler un terme “négatif” à ce que l'on veut disqualifier, cas par exemple de «charges sociales» en lieu et place de «cotisations sociales»: “charges” ou “punitive” ne sont pas négatifs en soi, ils le sont dans le contexte. Des charges, parfois on doit en porter, en ce cas elle sont censément injustifiées. Punir est un acte social acceptable quand motivé, en ce cas il est censément injustifié. Considérez cette page déjà ancienne – apparemment, son auteur est le même Frédéric Grosse qui a sévi dans Mediapart à l'époque de la publication de cette “pétition”, rapport au fait que ses rares billets ont les mêmes thèmes, il n'y manque que les loups (enfin, je dis ça en lisant les titres de ses billets, peut-être en parle-t-il dans leur contenu mais je n'irai pas vérifier...) –, on le voit, ce discours de la fin 2015 est déjà très tendance “gilet jaune” dans les thèmes et la rhétorique. J'en parlais au passage et sans expliciter trop, le “mouvement des gilets jaunes” n'a rien eu de spontané ni d'inattendu, s'il n'en était pas un en soi du moins s'inscrit-il dans un mouvement de fond, le “refus du changement”, mais le vrai en ce cas, non celui agité par nos gouvernants dès qu'un de leurs projets est mis en cause. Ce fatras disparate étiqueté “écologie punitive”, que nous dit-il? Qu'on ne doit pas agir contre les causes du “changement écologique” – factuellement, la détérioration de nos environnements, l'écologie comme science n'a pas changé pour ça et les écosystèmes fonctionnent pareil qu'avant, mais moins favorablement pour les grosses bêtes et les grosses plantes. Ledit Frédéric Grosse a au moins l'honnêteté de ne pas prétendre qu'on ne peut pas, il est clair, son discours précise bien qu'on ne doit pas, qu'il faut mais qu'on ne doit. Comment ça, il est incohérent? Pas du tout! Très cohérent au contraire. Le nihilisme a sa logique: tout va mal? Alors ne changeons rien, ça “pourrait” être pire... Oui, ça pourrait ne pas aller aussi mal, quoi! Et le mieux étant l'ennemi du bien, si ça devait aller mieux ça serait pire que quand c'est mal...

La “lutte contre le changement écologique”, je veux dire, la vraie lutte, celle qui postule qu'on doit lutter contre les changements de pratiques qui pourraient induire un changement dans l'écologie systémique des sociétés, ne surtout rien faire pour le changement des écosystèmes humains, a une longue histoire, contemporaine de la période évoquée au tout début, le tournant des “révolutions” de la fin du XVIII° siècle et du début du XIX°: dès cette période, et constamment depuis, des esprits éclairés ont signalé que le chemin que prenaient les sociétés les plus entreprenantes de l'époque posaient des problèmes écologiques. Ni catastrophistes, ni fatalistes, simplement réalistes. J'entendais hier un type pas très intéressant sur ce point, Aurélien Barrau, présenté comme «physicien, professeur à l’université Grenoble-Alpes et chercheur au Laboratoire de physique subatomique et de cosmologie du CNRS» dans la page de l'émission en question. Un catastrophiste. Ces gens m'énervent. Comme l'énonce le chapeau introductif d'une tribune libre de  l'historien des sciences Jean-Baptiste Fressoz publiée par Libération, «La collapsologie: un discours réactionnaire?»,

«Très en vogue, les théories de l’effondrement trouvent leur origine chez les élites industrielles et colonisatrices du XIXe siècle. Elles risquent aujourd’hui de négliger la dimension politique des enjeux écologiques».

Oui et non. Je veux dire, les “collapsologues”, ou devrait-on les nommer “effondrementologues”? Bref, ces gens ne négligent pas proprement la dimension politique des enjeux écologiques mais l'appréhendent autrement, les uns en mode eschatologique, les autres en mode millénariste. Aurélien Barrau est dans un axe millénariste, la “collapsologie positive”: demain ce sera la Fin du Monde sauf si on laisse le gouvernement aux “meilleurs”. Dont il est, bien sûr. D'un sens, la logique institutionnelle actuelle poussée à son terme, le principe général de “l'avant-garde” où on cesse le simulacre de démocratie pour assumer à plein son côté “méritocratique” dans son aspect ancien, l'aristocratie, avec son mode ancien, la cooptation.

Il y a une effondrologie (pour faire plus simple que “effondrementologie”) déceptive (paraît-il que c'est un faux-ami et un anglicisme, et que ça signifierait “trompeur” et non pas un sens dérivé de celui de “déception”, il se trouve que deception signifie “tromperie” en anglais et avait ce sens en français quant il parvint en Angleterre avec l'invasion normande, il y a fort longtemps, donc il est cohérent que le mot “déceptif”, bien français – on le trouve chez Racine –, soit l'adjectif correspondant au substantif français “déception”. Bref, “déceptif” est un vrai-ami), pessimiste, tendanciellement nihiliste, que l'on peut dire réactionnaire ou conservatrice, et une autre gratifiante, optimiste, tendanciellement enthousiaste, que l'on peut dire révolutionnaire ou réformatrice. Une position réaliste consiste a dire que toute société doit “s'effondrer” et que ça ne n'est ni bon ni mauvais, ni souhaitable ni regrettable en soi. Inévitable, voilà tout. Revenons au concept de la société comme organisme. Euh! Enfin, moi j'y reviens. C'est que, mon temps n'est pas le vôtre, des notions développées par moi ailleurs sont dans mon passé, et selon les cas n'y sont pas pour vous, et possiblement sont dans votre futur. Pour le motif idiot selon lequel ce qui est le plus récent est le plus valide, presque tous les systèmes de type blog ou CMS (“content management system”, “système de gestion de contenu”) classent les objets dans un ordre rétrograde, du plus récent au plus ancien; dans l'effectivité des choses il n'y a pas d'ordonnancement préférable, par contre un texte écrit le 8 juillet 2019 est nécessairement postérieur à un texte écrit par le même auteur le 23 février 2019. Pour un auteur de mon genre, qui développe depuis plusieurs années une réflexion continue pour le fond mais disparate dans sa composition, ses textes qui font partie de cette réflexion à long terme ont un certain ordre, pour partie chronologique, pour partie thématique. Sur mon site personnel je résous cela en modifiant la date de certains textes pour qu'ils apparaissent dans un ordre qui correspond à cette logique interne, ici je ne peux pas le faire, du coup mes possibles lectrices et lecteurs me découvriront d'abord par le texte le plus récent, qui possiblement est le quatrième ou cinquième d'une série, les éléments antérieurs pouvant parfois figurer assez loin et dans un ordre aléatoire. La société comme organisme, j'ai traité cette question un nombre fini mais grand de fois, au moins une dizaine dans ce blog-ci, parfois juste en passant, parfois de manière développée, et en général de divers points de vue. Donc, pour moi, en ce 8 juillet 2019 je reviens dessus, mais possiblement il n'en ira pas de même pour vous, ou alors chez d'autres auteurs et d'autre manière.

Le concept de société comme organisme. C'est juste un modèle qui part d'un constat simple, tout ce qui ressort du vivant a trois moments, naître, vivre et mourir. Et durant la période de vie, deux buts, se préserver et si possible se perpétuer. Les êtres vivants manquent d'imagination, ceux sociaux tendront à organiser leur groupe “à leur image”, formellement une société humaine ressemble structurellement à un vertébré, plutôt du genre mammifère, si possible du genre hominidé, au mieux du genre Homo, si possible Homo sapiens. Il est inscrit dans le corps des humains qu'ils naissent, vivent,se reproduisent si possible, puis meurent, et inscrit dans l'esprit de nombre d'entre eux que la dernière proposition ne les concerne pas, mais de fait, ils meurent. Comme ils construisent leurs sociétés sur leur modèle, fatalement elle finira par mourir mais ils n'y croient pas. La mort d'une société, et bien c'est un effondrement. À la différence d'un réel organisme, la mort d'une société n'entraîne pas, ou pas nécessairement, celle de ses membres. Ça dépend du contexte. Il y a donc ce fait hautement prévisible, les sociétés, les empires, les civilisations meurent. Fondamentalement, les seuls qui en tiennent compte sont les réalistes: les idéalistes et matérialistes en parlent mais n'en tiennent pas compte, leur solution est d'éviter l'effondrement, ceux pessimistes en “allant vers l'arrière”, ceux optimistes en “allant vers l'avant”, donc des solutions impossibles: si on veut éviter l'effondrement il faut “rester sur place”, tout mouvement, rétrograde comme progressif, aura pour conséquence de “déplacer la société”, donc de favoriser son effondrement, rapport au fait que les sociétés sont statiques et que les déplacer revient à les détruire. Une société est un écosystème, elle est donc attachée à sa structure et à son territoire. Comme le relève Fressoz dans sa tribune libre,

«le discours de l’effondrement dépolitise la question écologique. Un peu comme les intellectuels marxistes des années 70 attendaient l’effondrement du capitalisme sous le poids de ses contradictions internes (la fameuse baisse tendancielle du taux de profit), il ne faudrait surtout pas attendre l’effondrement du capitalisme fossile parce que “la nature” le décidera. La lutte écologique ne doit pas mobiliser contre, mais pour l’effondrement, du moins celui du capitalisme fossile».

En ce sens, je partage cette idée que «les théories de l’effondrement [...] risquent aujourd’hui de négliger la dimension politique des enjeux écologiques». Mon analyse diverge un peu donc ma manière de le décrire aussi, mais du moins, les effondrologues réfléchissent en effet dans le cadre d'une idéologie du type “toutes choses égales”, ils n'envisagent pas que la solution aux problèmes qu'ils constatent n'est pas d'empêcher l'effondrement de la structure, car son maintien n'amènera pas moins cet effondrement mais dans de moins bonne conditions, par épuisement de cette structure. Comme dit, ils tiennent comptent de la dimension politique des enjeux écologiques mais pour lutter contre, pour la réduire autant que possible.

J'ai tendance à supposer mes semblables comme le plus souvent “de bonne foi”, pas nécessairement honnêtes mais du moins “de bonne foi”, et de toute manière, nécessairement de bonne foi en ce sens qu'ils sont “fidèles” et “confiants”. La question étant alors: fidèles à quoi, confiants en quoi? Prenez le cas d'Aurélien Barrau et de Juliette Binoche: il publient une “tribune” d'une vacuité profonde. Vu sa brièveté, je puis le citer en son entier:

«Quelques jours après la démission de Nicolas Hulot, nous lançons cet appel: face au plus grand défi de l’histoire de l’humanité, le pouvoir politique doit agir fermement et immédiatement. Il est temps d’être sérieux.
Nous vivons un cataclysme planétaire. Réchauffement climatique, diminution drastique des espaces de vie, effondrement de la biodiversité, pollution profonde des sols, de l’eau et de l’air, déforestation rapide: tous les indicateurs sont alarmants. Au rythme actuel, dans quelques décennies, il ne restera presque plus rien. Les humains et la plupart des espèces vivantes sont en situation critique.

Pas trop tard pour éviter le pire

Il est trop tard pour que rien ne se soit passé: l’effondrement est en cours. La sixième extinction massive se déroule à une vitesse sans précédent. Mais il n’est pas trop tard pour éviter le pire.
Nous considérons donc que toute action politique qui ne ferait pas de la lutte contre ce cataclysme sa priorité concrète, annoncée et assumée, ne serait plus crédible.
Nous considérons qu’un gouvernement qui ne ferait pas du sauvetage de ce qui peut encore l’être son objectif premier et revendiqué ne saurait être pris au sérieux.
Nous proposons le choix du politique – loin des lobbys – et des mesures potentiellement impopulaires qui en résulteront.
C’est une question de survie. Elle ne peut, par essence, pas être considérée comme secondaire.
De très nombreux autres combats sont légitimes. Mais si celui-ci est perdu, aucun ne pourra plus être mené»
.

Pour citer encore Jean-Baptiste Fressoz:

«Le thème de l’effondrement de la civilisation industrielle, très présent dans les années 70, revient actuellement en force [...]. Mais «effondrement» est-il le bon mot? Est-ce la bonne manière de désigner et donc de penser ce qui nous arrive? Sans avoir une opinion tranchée, j’y vois au moins quatre problèmes.
Premièrement, le terme d’effondrement est beaucoup trop anthropocentrique. Car de quel effondrement parle-t-on? Celui de la nature est déjà largement consommé [...]. En se focalisant sur l’effondrement à venir de la civilisation industrielle, le risque est de se rendre aveugle à tous les effondrements de la nature qui sont en cours et même déjà très avancés.
Deuxièmement, le discours de l’effondrement est très «occidentalocentré». Dit plus simplement: c’est une écologie de riches. Ce que nous vivons est infiniment plus pervers: le changement climatique accentue les autres formes de violence et d’inégalités. Suprême injustice, il est causé par les riches et persécute surtout les pauvres des pays pauvres. Et c’est d’ailleurs cette caractéristique qui explique l’apathie générale. Quand on voit l’océan d’indifférence dans lequel se noient des dizaines de milliers de réfugiés en Méditerranée, comment espérer mobiliser en invoquant le paysan du Bangladesh chassé de chez lui par la montée des eaux? La «pédagogie de la catastrophe» est une illusion démentie par l’histoire: qui, à part dans les pays concernés, se souvient du cyclone Bhola (au moins 300.000 morts au Bangladesh en 1970), du typhon Nina (170/000 morts en Chine en 1975) ou du cyclone Nargis (130.000 morts en Birmanie en 2008)? Et en Europe, qu’est-ce qu’ont changé les 70.000 morts de la canicule de 2003? Il faut reconnaître au capitalisme sa résilience extraordinaire face aux désastres de tout ordre.
Troisièmement, le discours actuel de l’effondrement mélange deux choses: la perturbation du système Terre et la sixième extinction, qui sont avérées, et l’épuisement des ressources fossiles qui est sans cesse repoussé à plus tard. Le problème est que ces deux phénomènes jouent à des échelles temporelles très différentes [...], le capitalisme fossile se porte à merveille, il est dans la force de l’âge, son effondrement est peu probable, et c’est bien là le tragique de la situation.
Quatrièmement, le discours de l’effondrement dépolitise la question écologique. Un peu comme les intellectuels marxistes des années 70 attendaient l’effondrement du capitalisme sous le poids de ses contradictions internes (la fameuse baisse tendancielle du taux de profit), il ne faudrait surtout pas attendre l’effondrement du capitalisme fossile parce que «la nature» le décidera. La lutte écologique ne doit pas mobiliser contre, mais pour l’effondrement, du moins celui du capitalisme fossile.
Tous ces problèmes, l’effondrement les doit à ses origines intellectuelles et politiques. Au début du XIXe siècle, les élites libérales issues de la Révolution française utilisent déjà ce discours pour réprimer les usages de la nature – les communs forestiers en particulier – des masses paysannes libérées des obligations féodales. Au même moment, en Angleterre, Malthus expliquait qu’il fallait couper les aides aux pauvres pour éviter qu’ils ne prolifèrent dangereusement. Tout au long des XIXe et XXe siècles, l’effondrement est avant tout porté par les chantres de l’industrie et de l’Empire: c’est l’économiste Stanley Jevons qui s’inquiète pour la domination de la Grande-Bretagne à court de charbon; c’est Paul Leroy-Beaulieu qui justifie le pillage des ressources coloniales au nom de l’effondrement prévisible de l’Europe; c’est la commission Paley établie par Truman qui organise le drainage des matières premières du tiers-monde; et c’est encore le Club de Rome, un assemblage d’industriels et de savants de la guerre froide qui a curieusement séduit la contre-culture, et dont les travaux ont joué un rôle certain dans l’élaboration du programme chinois de l’enfant unique».

Je suis persuadé que Juliette Binoche et Aurélien Barrau sont des personnes sincères, honnêtes et de bonne volonté, mais clairement leur tribune se place dans cette longue lignée de la pensée de l'effondrement qui ne voit comme solution au problème que «le choix du politique – loin des lobbys – et des mesures potentiellement impopulaires qui en résulteront». Loin des lobbys? Certes, mais de quels lobbys? Il est intéressant de considérer que cette tribune se légitime de «la démission de Nicolas Hulot», grand pollueur devant l'Éternel, à coup sûr une des personnes qui eut parmi les plus grandes «empreintes écologiques» presque tout au long de sa carrière médiatique (entre les avions, les hélicos, les gros camions, les armadas de 4x4, je ne sais pas quelle fut sa contribution directe à l'émission de gaz à effet de serre, de micro- et nano-particules, sans compter la détérioration directe de l'environnement par le passage de sa «caravane de la gentillesse»), qui en a toujours une assez lourde (quand on se fait “VRP mondial de la gentillesse”, par nécessité on prend souvent l'avion...), et bien sûr, affidé de tous les lobbyistes de l'énergie, de l'industrie lourde et de l'agro-industrie. Encore une fois je suppose une “bonne” volonté de la part de celui-ci aussi, il veut “bien” faire et pour cela, veut s'en donner les moyens, lesquels sont gros et “mauvais”. À coup sûr, si vous l'interrogez, Hulot aura tout un tas de “bonnes” raisons pour justifier ses “mauvaises” pratiques, reste que son empreinte écologique doit atteindre ou dépasser celles du  Bhoutan ou du Swaziland (désormais nommé Eswatini), touristes non compris. J'exagère peut-être pour l'individu mais Nicolas Hulot est aussi une personne morale et comme tel génère par son action même, en tant que politicien, que chef d'entreprise et que militant de sa propre cause (car Nicolas Hulot est aussi une marque donc une “cause à défendre”), contribue à augmenter les dépenses de tous ordres, en premier énergétiques, de pas mal de monde travaillant pour ou avec lui. Pour le redire, je suis persuadé que ces personnes, celles visibles, sont de bonne volonté (je n'en dirai pas tant de toutes celles qui travaillent dans l'ombre pour ou avec elles, ou qui les utilisent pour leur propre cause, parfois assez distante de celle qui réunit les personnes visibles, la supposée “écologie”) mais commettent une erreur, celle de croire qu'on peut agir à la place des autres, “pour les autres”, même s'il faut pour cela en passer par un «choix du politique [impliquant] des mesures potentiellement impopulaires qui en résulteront». J'entendais hier un sale type, le nommé Jean-Hervé Lorenzi, actuel dictateur d'une minuscule république bananière, se réjouir (ou comme on dit en novlangue, “se féliciter”) de ce que l'actuel chef de l'exécutif français se place fermement dans un héritage saint-simonien, en rappelant combien ces gens-là firent beaucoup pour créer les conditions sociales actuelles, qu'il estime excellentes malgré quelques petits dommages collatéraux... La veille un autre nostalgique du “bon vieux saint-simonisme” rappelait que la devise du Brésil, «Ordre et progrès», fut inventé par un saint-simonien de choc, Auguste Comte. Ouais, la “bonne vieille doctrine de Saint-Simon et de ses suiveurs... Comme le mentionne l'article de Wikipédia:

«Cette pensée repose sur le concept de l'industrialisme (la foi dans le progrès, la confiance dans le machinisme, la certitude que c’est dans la grande industrie que réside la condition du bonheur, de la liberté et de l’émancipation)».

L'arrière-plan de nos sociétés “développées” est saint-simonien, “ordre et progrès” leur va bien. De ce point de vue quelqu'un comme Emmanuel Macron est vraiment formidable puisque le fonds idéologique auquel il puise est à la fois “enfantin” et “comtal” – le premier terme est une plaisanterie qui réfère au premier successeur de Saint-Simon, Prosper Enfantin, le second aussi, qui renvoie à Auguste Comte, lequel contrairement à Saint-Simon n'était pas d'une vieille famille de comtes et de ducs –, lequel fonds est profondément conservateur et antidémocratique ou à tout le moins “adémocratique”. Pour citer de nouveau l'article de Wikipédia:

«Si l'on en croit les présupposés établis par Saint-Simon, il s'agirait d'en finir avec les révolutions des XVIIIe et XIXe siècles et les guerres, et de passer de l'âge théologique et féodal à l'âge positif et industriel. Il propose donc un changement de société et préconise une société fraternelle dont les membres les plus compétents (industriels, scientifiques, artistes, intellectuels, ingénieurs…) auraient pour tâche d'administrer la France le plus utilement possible, afin d'en faire un pays prospère, où régneraient l'esprit d'entreprise, l'intérêt général, la liberté et la paix».

Je vous conseille la lecture des parties de l'article intitulées «Doctrine sociale» et «Doctrine politique», vous constaterez alors que la philosophie politique et sociale de Macron doit beaucoup au saint-simonisme. L'article mentionne que si «Comte contribue à répandre les idées positivistes initiées par son ancien maître [il] n'est cependant pas considéré comme un vrai saint-simonien». Je ne sais pas trop ce que peut être un “vrai saint-simonien”, un des traits communs à tous ceux qui s'en réclament ou s'y réfèrent est leur capacité à inventer leur propre version de la doctrine et à faire scission – Saint-Simon à peine froid, ses continuateurs commencent assez vite, après une brève période de travail en commun, à se diviser et à fonder leur propre école, qui est parfois une Église. Ce qui est d'ailleurs en germe dans la doctrine de base, puisque celle-ci postule que ce sont “les plus compétents” qui doivent guider et administrer la société: dès lors qu'on est un de ces “plus compétents” – ou comme l'on dit en novlangue de ce siècle, un des “premiers de cordée” –, tout désaccord disqualifiera ses contradicteurs de l'appartenance au cercle des “plus compétents”. Une autre raison qui explique cette tendance à se diviser vient de ce que, eh bien, le saint-simonisme ne commence à exister qu'après la mort de Saint-Simon; comme l'écrivit méchamment Auguste Comte, «Je regarde toutes les discussions sur les institutions politiques comme de pures niaiseries fort oiseuses, et qui ne sont fondées sur rien jusqu'à ce que la réorganisation spirituelle de la société soit effectuée, ou du moins très avancée». De fait, la doctrine politique de Saint-Simon apparaît assez peu structurée et indéfinissable, les articles de Wikipédia suivent la leçon ordinaire faisant du saint-simonisme un précurseur du socialisme réformiste mais on y trouve tout autant les linéaments d'une doctrine libertaire “dirigiste”, de certains courants libertariens, ceux les plus libéraux, et d'une partie des doctrines du socialisme révolutionnaire à la base du communisme d'orientation marxiste.

Le saint-simonisme il n'est, dans ses multiples courants, qu'une des diverses formes de l'idéologie globale dominante qui se développe au début du XIX° siècle, sur les brisées de la philosophie des Lumières du siècle précédent. Une blague courait dans certains milieux en URSS: qu'est-ce que le capitalise? L'exploitation de l'homme par l'homme. Qu'est-ce que le communisme? C'est le contraire. Hormis la formulation maladroite dans l'article, où tel qu'écrit on ne sait pas bien quoi est censé remplacer quoi, la phrase

«La pensée saint-simonienne connaît un nouveau redéploiement, autour d'une formule devenue célèbre par laquelle les saint-simoniens entendaient substituer “l'exploitation du globe par l'association” à “l'exploitation de l'homme par l'homme”»

est comme une paraphrase par anticipation de cette blague soviétique. Les divers courants de pensée et idéologies se reliant plus ou moins explicitement à cette doctrine saint-simonienne ont un trait en commun, ils participèrent de très près à l'aventure coloniale de la France tout au long du XIX° siècle, ce qui va avec le principe essentiel, les “entrepreneurs” dirigent, les “ingénieurs” administrent en faveur du progrès, et l'ordre règne avec l'appui et le le secours de l'armée, de la police et de l'appareil judiciaire: on a pu voir durant toute l'aventure coloniale, on peut encore voir aujourd'hui, que «l'exploitation du globe par l'association» ou «l'exploitation de l'homme par l'homme» ne sont que les deux faces d'une même médaille. J'en traite largement par ailleurs, la question n'est jamais celle de la fin mais toujours celle des moyens. Quelle que soit la doctrine ou l'idéologie, la fin est toujours la même, établir une société d'égaux – tenant compte que selon les doctrines ces “égaux” peuvent être l'ensemble de l'humanité, ou l'ensemble des membres de la société, ou une partie de l'humanité ou des membres de la société, ou inclure une partie ou la totalité des entités “animées” (ce qui dans une société animiste peut excéder parfois de beaucoup les seuls êtres vivants), cas par exemple de la démocratie athénienne et de tous les systèmes antiques prônant l'égalité, mais en excluant tout ou partie des femmes libres, tous les esclaves et tous les “métèques”, cas bien sûr de toutes les démocraties d'avant la première guerre mondiale excluant de l'égalité toutes les femmes, dans les systèmes à base censitaire une partie parfois très importante des hommes, et dans toutes les sociétés colonialistes une majorité des “indigènes” et “protégés ” –, mais le moyen diffère: dès lors qu'on propose une système où – autre blague sur ces idéologies “égalitaristes” – «certains sont plus égaux que d'autres», l'évolution du système proposé apparaît inéluctable, le chemin vers l'inégalité.

On peut dire ceci: l'hypothèse implicite de toutes ces idéologies, l'inégalité entre les individus, apparaît exacte parce qu'elle se constate, tel sera plus vif de corps, tel plus vif d'esprit, que la moyenne, tel moins vif de corps ou d'esprit. Se pose alors une question: inégalité circonstancielle ou fondamentale? La réponse? Il n'y en a pas. Les différences entre individus sont fondamentales, tels qui ont une hauteur de 150 cm diffèrent fondamentalement de tels qui en ont une de 120 cm et de tels qui en ont une de 180 cm; les circonstances peuvent faire que tels vont voir leur hauteur réduite parce qu'avec l'âge ils se tassent ou se courbent, ou que par accident on doit les amputer d'une part plus ou moins importante de leurs membres inférieurs, presque aucune ne fera qu'une fois sa taille adulte atteinte un individu prendra de la hauteur autrement que par des artifices. Les différences sont donc fondamentales. En revanche, les inégalités ne le sont jamais. Dans une société bien réglée, comme le dit l'article premier de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, «les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits». On y ajoute que «les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune». À remarquer que l'article premier de la Déclaration universelle des droits humains de 1948 est assez “saint-simonienne” (est dans la lignée des idéologies développées au début du XIX° siècle) dans son article premier:

«Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité».

Première question qu'on peut se poser: la “dignité” n'est donc pas un droit? D'évidence, les rédacteurs de cette déclaration universelle on tranché dans le débat sur la notion de dignité, en faveur d'un approche, soit kantienne, soit, disons, “religieuse” – pour être précis, islamo-chrétienne, le judaïsme antique, celui de la Torah, a une spiritualité de son temps, donc nettement moins “psychique”, nettement moins dichotomique, ou d'une dichotomie autre, d"un côté “l'esprit”, qui «souffle où il veut», de l'autre “le corps”, indivisible, les êtres formant les lieux où des parcelles du corps et de l'esprit s'unissent. Il y aurait donc un “propre de l'humain”, une chose inaliénable qui se nomme “dignité” et qui n'est pas un droit. Malheureusement, il semble que cette “dignité” puisse se perdre puisque dans l'article 22 on précise que

«Toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la sécurité sociale; elle est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité, grâce à l'effort national et à la coopération internationale, compte tenu de l'organisation et des ressources de chaque pays»,

et dans l'article 23, au cas où le 22 n'aurait pas été clair, on ajoute que

«Quiconque travaille a droit à une rémunération équitable et satisfaisante lui assurant ainsi qu'à sa famille une existence conforme à la dignité humaine et complétée, s'il y a lieu, par tous autres moyens de protection sociale».

Ah d'accord! «Toute personne [...] a droit à la sécurité sociale [pour] obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité» mais cependant cette “dignité humaine” sera seulement «complétée, s'il y a lieu, par tous autres moyens de protection sociale» qu'une «rémunération équitable et satisfaisante» de son travail. L'impression première que “la dignité” ne signifie pas grand chose et n'est pas quelque chose d'inaliénable semble se confirmer... J'en discutais dans un texte déjà ancien du premier lustre de ce millénaire, les “droits humains” ont deux sources idéologiques assez différentes, l'une qu'on dira matérialiste, que représente assez bien la Déclaration française de 1789, l'autre idéaliste, que la Déclaration d'indépendance des États-Unis d'Amérique représente bien, comme dans ce passage:

«Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes: tous les hommes sont créés égaux; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur» («We hold these Truths to be self-evident, that all Men are created equal, that they are endowed by their Creator with certain unalienable Rights, that among these are Life, Liberty and the pursuit of Happiness»).

Le mot “endowed” se traduit aussi par “doté”, donc “doué” au sens où on “reçoit un don”, celui offert par “le Créateur”. La notion assez évanescente de “dignité” a trempé dans une eau lustrale, elle appartient à la classe des choses “spirituelles”, idéales. Pour des raisons historiques connues, la Déclaration universelle doit beaucoup plus à “l'esprit étasunien” qu'à “la matière française”, notamment sous cet aspect: ne pas trop définir ses termes, utiliser des notions et expressions vagues ouvertes à toute interprétation. Tenir «évidentes pour elles-mêmes [d]es vérités» ne me paraît pas la meilleure manière d'assurer que «certains droits [seront] inaliénables», si «tous les hommes sont créés égaux [et] sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables», la logique indique qu'on n'a pas nécessité à établir des droits complémentaires qui défendraient ceux “inaliénables”. Les “vérités évidentes par elles-mêmes” on les rencontre dans la réalité symbolique de la parole, pas sûr qu'on les rencontre dans la réalité effective, celle qui oblige à énoncer l'article 5 de la Déclaration universelle, «Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants». Si la “dignité humaine” est supposément aliénable il semble cependant nécessaire de devoir établir des lois pour la préserver...

Et allez donc! Encore une fois je digresse, je m'égare... Revenons au sujet, le changement climatique, l'écologie punitive et le saint-simonisme. Il y a une fable, celle dite du “libéralisme”, et une autre fable, celle dite du “communisme”. Nous ne sommes plus au temps de Jean-Jacques Rousseau ni à celui de Sigmund Freud, ni d'ailleurs au temps de quiconque mort depuis deux ou trois générations, on peut laisser de côté les mythologies de type “génération spontanée”: il n'y a pas de propre de l'humain, de moment des origines, de fondation, pas de solution de continuité entre les supposés “pré-humains” et les humains, ou alors ce moment est très récent, entre maintenant et il y a un siècle, généralement entre une et trois générations, car on ne cesse de refonder l'humanité. Sous un aspect l'humanité est aussi ancienne que la vie même, sous un autre aussi récente que la vie même. La vie comme fait remonte, pour la Terre, à plus de trois milliards et demi ou quatre milliards d'années. C'est ainsi: on situe parfois les fins, moins souvent les débuts. Je dis parfois de notre univers qu'il est stochastique, je dirai de la vie qu'elle est perpétuellement inchoative, perpétuellement «le déclenchement ou la progression graduelle d'une action». Comme dit, il n'y a pas de solution de continuité entre les humains, les “proto-humains”, les “pré-humains”, et ainsi tout au long de cette chaîne qui mène de ce jour aux débuts de la vie, ou inversement – je lis l'évolution de manière rétroactive parce que je ne peux partir que de ma propre expérience qui a lieu ici et maintenant et aussi, parce qu'on connaît mieux les fins que les débuts. La fin, et bien, elle n'a jamais lieu donc on dira que c'est ici et maintenant parce que pour l'instant – cet instant fuyant, toujours en mouvement – il n'y a pas d'autre fin que le moment présent, quel qu'il soit. Bien sûr, pour vous qui me lisez ceci est écrit “dans le passé” mais tout est “dans le passé” sauf le moment où l'on est, et vous lisez ici et maintenant, un autre “ici et maintenant” que celui où j'écris mais du moins, vous me lisez “dans le présent”. La vie est inchoative car toujours en “progression graduelle”, la fin d'une action est le milieu d'une autre, le début d'une autre encore, chacune de ces actions figure dans un faisceau d'actions. Voilà l'écologie, la vraie: rien n'est sans se lier à d'autres segments de la réalité, à distance dans l'espace et le temps, parfois à courte distance d'un ensemble limité de segments, toujours a grande distance d'une infinité de segments advenus ou à venir.

Nous ne sommes plus au temps de Rousseau et Freud, ou d'Alexis de Tocqueville et de Friedrich Hayek (quoique, Hayek est encore un peu de notre époque puisque mort en 1992, mais son idéologie est morte avant, à-peu-près quand elle devint le fondement de politiques économiques effectives. Eh! une idéologie prônant un État se mêlant le moins possible d'économie ne peut constituer sans contradictions la base d'une politique économique d'État. Disons, il apparaît curieux de constater que le “libéralisme” hayekien n'a vraiment trouvé à se développer que dans des États autoritaires ou dictatoriaux, et d'une manière peu compatible avec les fondements philosophiques de cette idéologie...), nous sommes ici et maintenant, et toute théorie, hypothèse, philosophie ou idéologie trop inscrite dans son temps est destinée à l'obsolescence rapide. Remarquez que ça vaut aussi pour moi, une faible partie de mes écrits peut avoir une certaine pérennité, une autre part, plus importante, est tributaire de l'état des connaissances actuelle, je le mentionne parfois mais en tout cas ne me fais pas d'illusions sur leur devenir à moyen terme, et bien sûr tous mes textes d'intervention sont à péremption rapide: qui se souviendra dans un an, un lustre, une décennie, de cette écume des jours qui constitue notre quotidien? Voyez le “mouvement des gilets jaunes”: à la mi-juin 2019 il constituait une part éminente de “l'information”; à la mi-juillet 2019 on le mentionne de loin en loin en tant qu'objet constitué, objet “du passé”: il y a trois semaines c'était l'objet d'analyses multiples souvent contradictoires, ce 12 juillet 2019 c'est déjà un objet inanalysable, un bloc. Un objet du passé, donc. Bon bon bon... Pourquoi Rousseau et Freud? Je m'y perds... Je me relis vite fait. Ah oui! La fable du libéralisme et du communisme, et l'humanité aussi ancienne et aussi récente que la vie même. Je mentionnais Rousseau parce que je compte parler de “contrat social” et Freud parce qu'il représente bien ces idéologies qui se fondent sur le mythe de la “horde primitive”. Comme le précisa Rousseau même – pour ne plus trop en tenir compte par après –, “l'état de nature” et “le contrat social” sont des concepts, des réalités symboliques, non des réalités effectives. Il fit comme je le fais, il partit de la situation de son temps et des évolutions discernables des sociétés sur une durée assez courte, un à trois siècles, étayée de propos d'observateurs ou penseurs d'époques plus lointaines, sur un peu plus de deux millénaires. J'ai un avantage sur Rousseau et Freud, celui que Freud ou Rousseau avaient à leur époque, les leçons de l'Histoire. Remarquez, à mon époque comme à la leur cet avantage est mince, à mon époque comme à la leur peu de gens entendent ces leçons, ou s'ils les entendent, ce n'est pas toujours pour le meilleur. C'est ainsi.

Donc, le contrat social. Une société se fonde sur un contrat, toujours. Supposer quel est ce contrat et quelle est sa cause relève de l'idéologie, tout ce que l'on peut supposer est le contrat, et la parité entre sociétaires. Affirmer que «les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits» et que «les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune» n'a que peu à voir avec la formulation universelle évanescente, «tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits». et son complément d'apparence iréniste, et possiblement exclusiviste ou inclusiviste, «ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité». L'article premier de la déclaration de 1789 a une approche non pas “biologique” et “physiologique” mais politique et morale, il ne s'agit pas de qualités intrinsèques à “tous les humains” mais de celles valables pour les seuls membres de la société: “entrer en société” est une seconde naissance, “par l'esprit” et non plus “par le corps”. Toute société, de la plus vaste à la plus restreinte, de la plus globale à la plus limitée, prévoit deux moments, ceux de la réception et de l'admission; entre les deux une ou plusieurs étapes où la personne reçue devra valider des enseignements reçus, qui la certifieront comme admissible à l'étape suivante et in fine admissible comme “membre à part entière” de la société, comme sociétaire.

Pourquoi parler de la version universelle comme iréniste et exclusiviste ou inclusiviste? Les êtres humains ne naissent pas tous égaux en droits, seuls ceux admis de plein droit dans une société sont tels. Ma propre société compte bien des membres qui ne le sont pas de plein droit, en premier tous les mineurs d'âge, puis les mineurs statutaires sous tutelle ou sous curatelle, puis les personnes sous main de justice, et bien sûr les résidents non nationaux, ces gens font partie de la société mais sont “inégaux en droits”. L'irénisme réside dans cette première proposition, l'exclusivisme potentiel dans la seconde, posant que les êtres humains «sont doués de raison et de conscience». J'ai diverses opinions sur ce qui forme un humain, selon les contextes. La conscience fait partie des critères mais ne prédomine pas, tout être vivant est de quelque manière “doué de conscience”; et de quelque manière tout être vivant est “doué de raison”, dire que tout humain “est doué de raison et de conscience” n'apparaît pas très déterminant pour singulariser le type de droits qui lui seraient propres, on peut même dire que ça constitue le dogme de base des “antispécistes légalistes”, ceux qui veulent donner une base légale à leur idéologie. À l'inverse, cette affirmation est aussi la base de toute politique eugéniste: l'inclusion dans l'espèce requiert que les individus soient «doués de raison et de conscience», et depuis au moins deux siècles des acharnés de la classification inventent des méthodes vaguement scientifiques, physiognomonie, diverses variantes des “zones de l'esprit”, phrénologie, psychologie, spécialement les méthodes de “mesure de l'intelligence”, pseudo-évolutionnisme, génomique, etc., sans oublier bien sûr le “racisme scientifique”, pour déterminer qui entre ou n'entre pas dans la classe des humains, des êtres «doués de raison et de conscience». Une querelle actuelle par exemple est de déterminer le moment précis de naissance et de mort d'un individu: comme toujours l'on cherche des Signes, mais des Signes Scientifiques, le problème étant que la science ne propose pas de réponse pour ce genre de questions. Ou alors, d'un ordre si général qu'elle n'en constitue pas une parce que la réponse requise est politique et morale et non logique ou scientifique.

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