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Billet de blog 7 déc. 2021

L'américanisation du monde.

Pour une raison que j'ignore (c'est une blague: je ne l'ignore pas) les gens ont souvent tendance à craindre qu'advienne ce qui est déjà advenu. Comme avec “l'américanisation”. Elle a déjà eu lieu. Ça a commencé il y a cinq siècles pour s'achever deux à trois siècles plus tard selon les lieux.

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La raison? C'est simple, les gens n'aiment pas le changement, ils en ont peur. Problème, les choses changent, le monde change, et eux-mêmes changent. Tout le temps. Il faut s'entendre, je cause du vrai changement, pas de celui prôné par les “coaches en marketing” comme on dit en français contemporain, ni de celui mentionné par le prince Salina dans Le Guépard, le fameux «Il faut que tout change pour que rien ne change», non, je ne mentionne pas ici celui injonctif mais celui constatif formulé entre autres par Héraclite, «Rien n'est permanent sauf le changement», et dit-on par Bouddha, «Il n'existe rien de constant si ce n'est le changement». Bien que souvent interprétée comme pessimiste la proposition de l'Ecclésiaste, «Rien de nouveau sous le soleil», est du même ordre, plutôt constative si on la prend dans son ensemble, ce qui précède et suit cette sentence raconte les changements, raconte le changement permanent, l'impermanence des choses, donc la permanence de l'impermanence:

«Quel avantage revient-il à l'homme de toute la peine qu'il se donne sous le soleil?

Permanence de l'impermanence, impermanence de la permanence.


Une génération s'en va, une autre vient, et la terre subsiste toujours.
Le soleil se lève, le soleil se couche; il soupire après le lieu d'où il se lève de nouveau.
Le vent se dirige vers le midi, tourne vers le nord ; puis il tourne encore, et reprend les mêmes circuits.
Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n'est point remplie; ils continuent à aller vers le lieu où ils se dirigent.
Toutes choses sont en travail au delà de ce qu'on peut dire ; l'œil ne se rassasie pas de voir, et l'oreille ne se lasse pas d'entendre.
Ce qui a été, c'est ce qui sera, et ce qui s'est fait, c'est ce qui se fera, il n'y a rien de nouveau sous le soleil.
S'il est une chose dont on dise: Vois ceci, c'est nouveau! cette chose existait déjà dans les siècles qui nous ont précédés.
On ne se souvient pas de ce qui est ancien; et ce qui arrivera dans la suite ne laissera pas de souvenir chez ceux qui vivront plus tard» (Ecclésiaste, 1, 3-11, traduction Segond 1910).

Il ne faut pas que tout change pour que rien ne change car ce n'est pas une question de volonté, tout change parce que  rien ne change. Dans son roman Lampedusa raconte la “volonté de non changement”, non celle de changement, ce qui bien sûr est vain, “vouloir ne rien changer” est un projet tout aussi inconsistant que “vouloir le changement” puisque, pour le redire, ça n'est pas une question de volonté. On peut vouloir, tout au plus, “accompagner le changement”, sans bien sûr avoir l'assurance qu'on fait ce que l'on croit faire, il y a des indices permettant de supposer la ligne que suit le monde, “la direction que prend le fleuve”, mais rien ne certifie qu'il suivra longtemps cette direction.

La vie a quelque chose de commun avec les arts martiaux japonais et chinois, ou l'inverse, plutôt l'inverse. Disons, c'est un constat ancien dans cette partie du monde, à la base se trouve celui mentionné, donc universel, la seule permanence certaine est l'impermanence des choses, d'où l'on tire cette leçon. la seule action efficiente est le non agir. Non pas l'inaction mais donc le non agir, le “wuwei”:

«Une notion taoïste qui peut être traduite par “non-agir” ou “non-intervention. Pour autant, ce n'est pas une attitude d'inaction ou de passivité, mais le fait d'agir en conformité avec “l'ordre cosmique originaire”, le mouvement de la nature et de la Voie (Tao.

En quelque sorte, en toutes les sortes même, il s'agit d'accompagner le mouvement, celui universel mais aussi bien celui circonstanciel, local. Le principe du judo, celui du kung-fu. L'univers suit son propre mouvement, vouloir en changer le cours est une entreprise vaine, il faut donc en suivre le cours et à l'aide du mouvement même de l'univers chercher sa propre voie, avec l'espoir de la trouver. Localement c'est plus simple mais moins durable. Je veux dire, nous arrivons en ce monde dans un contexte qui a déjà “trouvé sa voie”. Une voie incertaine, aléatoire, précaire, mais une voie durable. Celle du moindre effort, celle du «rien de trop», du Μηδὲν ἄγαν, (“Mêdèn agan”) au fronton de l'oracle de Delphes. La biosphère est comme vous et moi, transitoire, mais nettement moins parce qu'elle suit le mouvement universel sans trop s'en écarter, sous un aspect elle favorise notre autonomie, sous un autre elle la limite, elle ménage un espace de moindre contrainte mais plus on s'écarte de la “voie du milieu”, du ni trop ni trop peu, plus on va contre le mouvement même de la vie. C'est un choix, opter pour la durée c'est réduire sa mobilité, et pour le mouvement, limiter sa durée. Une choix que ni vous ni moi n'avons fait, nous sommes d'une lignée qui a opté pour le mouvement, ce qui comme individus limite notre durée. C'est ainsi, ça ne me pose pas problème, je n'en veux à rien ni personne, j'ai eu cette occasion rare dans l'univers, vivre, et j'apprécie. Cependant, j'aurais apprécié encore plus si le mouvement dans lequel je dois chercher, peut-être trouver, ma voie, était dans un axe “rien de trop”.

Je m'interroge; en quoi ce qui précède se rapporte à l'américanisation? Je relis vite fait. Ah oui! Ne pas aimer le changement. Je le redis, il ne s'agit pas de ce genre de mouvement que les “coaches en réalisation de soi” nous proposent. Je me rappelle d'un titre du périodique Psychologies «Comment devenir soi-même?». La réponse est évidente mais ça n'était pas celle de ce magazine, qui proposait des méthodes permettant de “devenir soi-même” en agissant pour se changer. Proposition paradoxale car pour “devenir soi-même” il ne faut rien faire puisqu'on est déjà soi-même. De fait, ces méthodes avaient une même hypothèse: pour “devenir soi-même” il faut “se changer”; non pas changer, ça c'est permanent, mais “se changer”, et agir pour “se réaliser”. Bon, moi je me trouve déjà très réel donc je n'ai rien à ”faire” pour me réaliser, c'est déjà fait. Et en plus, si je “me change”, non par le processus ordinaire de l'impermanence mais par un acte volontaire sur moi-même, au mieux ça n'aura pas d'effet et au pire, me changeant je serai alors un autre. Les propositions de “changement” qui ne changent rien et qui en plus vous coûtent beaucoup en temps et en énergie, ce n'est pas mon truc, ni mon sujet ici. Enfin si.

Les gens n'aimant pas trop le changement (je vous rassure, je fais partie des gens) souhaitent souvent l'empêcher (là je ne fais pas partie de cette classe de gens) et pour cela “agissent contre”. Ce qui au final l'accélère: agir avec ou agir contre c'est agir, donc contribuer au mouvement général et au changement, mais “agir contre” requiert plus d'énergie et ça tend à accélérer localement le changement. Les gens, du moins la plupart d'entre eux, n'aiment pas s'agiter en vain. plus ou moins vite mais en général assez vite ils se rendent compte que “agir contre” n'a aucun des effets souhaités, et cessent de le faire. Ils n'en apprécient pas plus le changement pour ça, alors ils font semblant. Semblant de croire que rien ne change. La manière de le faire ressemble fort au jeu “1, 2, 3, soleil!”, on regarde vers un côté “non changeant”, on compte jusqu'à trois, on se tourne rapidement vers un côté “changeant” et on observe si “quelque chose change”. Et là rien ne change. Bon d'accord les choses et les gens se sont déplacés mais au moment où on regarde tout est immobile ce qui signifie “rien ne change”.

L'américanisation du monde ressemble à ça: entre le moment où les premiers explorateurs européens arrivent sur ce continent et la fin du XVIII° siècle une part importante des produits de culture ordinairement consommés sont venus des Amériques, principalement l'Amérique Centrale et du Sud. Pas les seuls aliments mais ça en représente une grande part – à déterminer si le tabac est ou non un aliment. Je ne suis pas certain qu'il en est allé de même partout, en Asie du Sud-Est et en Extrême-Orient on est plus réceptif au changement, plus dans le “non agir” mais en Europe c'est moins le cas. Pour précision, le “non agir” n'implique pas la bienveillance, être réceptif au changement ne signifie pas qu'on sera gentil et respectueux des autres, le judo est une technique du “non agir” mais c'est aussi un art martial, un art de guerrier, le but est de vaincre un adversaire, donc de combattre. En Europe en tout cas on n'aime pas ça, le changement, raison pourquoi on joue beaucoup à “1, 2, 3, soleil!”. Vous savez que pas mal de gens souhaitent “restaurer le passé”? Pas juste comme ça pour s'amuser, vraiment annuler tous les changements advenus entre maintenant et, c'est selon, il y a deux décennies, ou deux siècles, ou deux millénaires, ou plus. Par exemple, les nazis souhaitaient rétablir le Saint-Empire romain germanique (pas de date précise mais à mon avis celui du XVI° ou XVII° siècle, plutôt XVII°, mythiquement plus “germain” que le précédent), les fascistes voulaient rétablir l'Empire romain, pas très datable non plus mais à coup sûr d'avant le VI° siècle. Les gens n'aiment pas le changement, et moins ils l'aiment, plus ils font d'efforts pour le hâter.

Sans développer, l'américanisation initiée au XVI° siècle ne se limite pas aux produits agricoles, elle est aussi culturelle, les Amériques ont changé l'Europe qui est désormais peuplée (très minoritairement) d'Indiens, d'Amérindiens. Des Amérindiens autochtones, qui s'identifient aux Amérindiens mais sont de généalogie autre, “européenne”, tenant compte que l'Europe est une terre d'accueil, donc beaucoup de ses habitants sont censément “non européens” mais ça n'a pas grande signification, en tout cas, dans leur très grande majorité les “Indiens d'Europe” n'ont pas de lien généalogique avec les “Indiens d'Amérique”.

Projection de Peters centrée sur l'océan, source Wikimedia Commons

L'américanisation, la vraie, a suivi un processus de type “non agir”; et ce qu'on nomme actuellement américanisation n'en est pas une puisqu'elle suit la voie de l'“agir”, c'est autre chose, une “ré-européanisation” ou une “sur-européanisation”. Eh! Ce qu'on nomme ordinairement “les Américains”, qui ne sont qu'une part minoritaire de cette population et qu'on devrait nommer (qu'on nomme de plus en plus) “les Étasuniens”, sont des Européens. Toujours cette question de généalogie, d'évidence une part significative des étasuniens actuels (selon leurs propres statistiques, une majorité – petite pour l'heure – en ce début de troisième millénaire) ne s'estime pas “d'ascendance européenne” mais ça n'a aucune valeur de fait, la classification des personnes en “races” est, depuis les années 1970 ou 1980 il me semble, non plus “objective” mais, et sans guillemets, subjective, on ne demande pas aux personnes de retracer leur généalogie mais d'exprimer leur “ressenti”. Dans leur majorité elles se classent selon un “ressenti de proximité”, les personnes vivant dans un milieu italo-américain se réputeront italiennes ou italo-américaines, celles vivant dans un milieu “sino-américain” de même pour leur milieu, indépendamment d'une donnée de type objectif (d'apparence objective, plutôt), tel que la proportion d'ascendants ayant émigré d'un certain continent, d'un certains pays. Écrire que les Étasuniens sont des Européens c'est juste dire que la culture de base de cette entité politique est européenne, une culture de l'“agir”. Et bien sûr tous, exceptés certains émigrés arrivés adultes dans ce pays et certains groupes très fermés et très exclusivistes, parlent une langue européenne et se rattachent subjectivement à une culture européenne globale, “continentale”, ou locale, “nationale”.

Remarquez, ça n'a rien de bien neuf, des trucs ce genre arrivent à tous les empires coloniaux, d'abord une acculturation réciproque, ensuite “le retour de l'enfant prodigue”, qui est aussi un “enfant terrible”, nettement plus puissant que son parent. Savez-vous que tous les Empereurs romains, tant d'Occident que d'Orient, sont presque tous des “coloniaux” à partir du III° siècle? Certains sont des “expatriés”, des colons généalogiquement liés à la Péninsule italique, d'autres des “acculturés”, presque aucun n'est généalogiquement lié aux populations du Latium et peu d'entre eux des autochtones de l'Italie. La preuve de la réussite d'un empire colonial est son échec à résister au retour de l'enfant prodigue, s'il est plus puissant que son parent ça signifie qu'il l'a bien élevé et lui a permis de le dépasser. Mais comme tout parent, le colonisateur pousse ses enfants dans la même voie que lui. Raison pourquoi les empires coloniaux européens établis à partir du XVI° siècles sont tendanciellement “dans l'agir” et que leur colonies les plus intégrées, spécialement celles des trois Amériques, sont pour les moins douées “dans l'agir”, pour les plus douées “dans le suragir”. Des enfants terribles.

J'aurais une histoire à vous raconter à propos de l'agir, du non agir, des enfants terribles et de la meilleure manière d'agir avec eux, qui est bien sûr de non agir, d'accompagner le mouvement, mais vous pouvez la raconter vous-même, car ce qui est immobile quand on le regarde ne l'était pas nécessairement juste avant. Jouer à “1, 2, 3, Soleil!” n'est pas la meilleure manière de faire pour observer le mouvement des choses. Car

«Toutes choses sont en travail au delà de ce qu'on peut dire; l'œil ne se rassasie pas de voir, et l'oreille ne se lasse pas d'entendre».

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