Paradoxes.

Les mots sont des clés, les discours des portes sur le réel, la parole est toujours vraie, le verbe toujours faux, et la langue toujours paradoxale. Un humain ne le devient que par la langue, donc un humain est toujours dans le paradoxe – un autre nom pour l'erreur.

Certains participants de Mediapart m'ont, en bonne ou en mauvaise part, réputé de diverses manières, qui se résument en: déconnecté de la réalité. Ce en quoi ils ont raison. Où un grand nombre d'entre eux a tort: ils supposent, le disant, qu'ils ne sont pas dans ce cas. Or, on ne devient réellement humain que de cette manière, en se déconnectant de la réalité, en instaurant entre ce qu'on peut nommer le soi et le reste de l'univers un écran. Son nom: la langue.

Si je dis ou écris, en ce dimanche 8 décembre 2019 à 8h37, je vais aller au marché de noël de ma petite ville dans quelques minutes, je parle de la réalité mais ça n'en constitue pas pour autant un fait de la réalité. Quand je reviendrai un peu plus tard ce même jour de ma visite à ce marché, je dirai ou écrirai que j'ai été à ce marché. Est-ce que ça confirmera ou réalisera mon précédent propos? Non. Ça rendra compte d'une certaine réalité indépendante de mon discours prospectif, annonçant la possibilité d'un certain événement, et de celui rétrospectif, la confirmation que cet événement a eu lieu, mais qu'il ait lieu ou non ne changera rien au fait que j'ai écrit sur cet événement, et qu'un peu plus tard je confirme ou non sa réalisation ne changera rien à la réalité qui est, au moment où je rédige ceci, que j'ai parlé d'une chose qui n'a pas eu lieu et n'aura jamais lieu, l'hypothèse d'un fait non effectif dans le futur, et l'hypothèse d'un fait dans le passé, avoir réalisé ce fait dans le futur. Je publie puis vais partir à ce marché de noël, et si entretemps vous lisez ce début de billet, je vous invite à réfléchir à la valeur de réalité de tout discours.


 17h50 le même jour. Je n'ai aucun moyen de vous prouver que je reprends ce billet à l'heure dite, aucun moyen de vous prouver que j'ai bien rédigé le précédent alinéa peu avant 8h40 le dimanche 8 décembre 2019, que peu après (vers 9h5) je suis sorti de chez moi pour me rendre au lieu dit, aucun de vous prouver que je m'y suis trouvé vers 9h15, et que sauf trois brèves pauses d'une vingtaine de minutes dans un café limitrophe du marché j'y suis resté jusque vers 17h30 pour entrer chez moi vers 17h40, et dix minutes après environ rédiger la très courte première phrase de cet alinéa. Je peux bien sûr donner des éléments factuels, citer des personnes qui peuvent certifier qu'à divers moments de la journée elles m'y ont vu et interagi avec moi, parfois longuement, mais ça ne validera pas pour autant mon affirmation quant à ce que j'ai fait entre 8h40 et 17h50 ce jour-là, mais la seule personne en situation de faire la preuve que je suis bien la personne que je prétends être, et que j'ai fait ce jour-là ce que je prétends avoir fait, c'est vous.


 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.