Je pense, donc tu es; tu penses, donc je suis.

Pour intéressante, et assez valide selon moi, que soit la proposition de René Descartes «Je pense, donc je suis», ça m'a toujours paru une preuve faible de la réalité objective: qu'est-ce qui prouve, pour un tiers, que cette proposition n'est pas un élément de sa propre pensée?

C'est une preuve faible parce que je n'ai pas nécessité à faire la preuve à moi-même de mon existence et que cette preuve ne peut servir à qui doute de sa propre existence et/ou qui doute de la réalité objective, enfin parce que, et de cela je discutais dans un autre billet, la logique me semble inverse, je suis, donc je pense: considérant qu'il y a une réalité objective, il me faut être avant que de penser, et ne pas penser ne prouve pas mon inexistence.

La proposition du titre ne prouve pas grand chose non plus mais me semble plus valide car elle ne présuppose rien, et notamment pas l'existence ou la non-existence d'une réalité objective ni, d'une certaine manière, l'existence d'une réalité subjective. Il se peut que je sois YHWH, ou que vous soyez YHWH, ou qu'une autre entité soit YHWH, et il se peut que “la réalité” ne soit que le rêve inconsistant de YHWH. D'une certaine manière on peut dire que la réalité est en effet un rêve. Tiens ben, une description de la chose par un auteur autrement plus talentueux que Ma Pomme (sauf si je suis le rêveur de la réalité, donc le rêveur de cette description), Roger Zelazny:

«Il se produit une chose qui n’est jamais arrivée auparavant. La voyant, l’homme regarde la réalité. Il ne peut dire aux autres ce qu’il a vu. Les autre voudraient savoir, cependant, et le questionnent: “Comment était cette chose que vous avez vue?” Il tente alors de le leur dire. Il a peut-être vu par exemple le premier feu en ce monde. Et il leur dit: “C’est rouge comme un pavot, mais en lui dansent d’autres couleurs. Cela n’a pas de forme, et, comme l’eau, s’écoule de toutes parts. C’est chaud comme le soleil en été, davantage même. Cela existe un moment sur une bûche, puis le bois disparaît comme s’il avait été dévoré et il ne reste qu’une chose noire et qui peut être tamisée comme le sable. Quand le bois a disparu, c’est la fin”. Ceux qui l’écoutent peuvent donc penser que cette réalité est comme un pavot, comme l’eau, le soleil, et comme ce qui mange et rejette. Ils pensent qu’elle ressemble à tout ce dont leur a parlé l’homme qui l’a vue. Mais ils n’ont pas regardé le feu, ils ne peuvent réellement le connaitre, ils ne peuvent que savoir qu’il existe. Mais le feu se reproduit dans le monde, bien des fois. Des hommes de plus en plus nombreux le voient. Bientôt, le feu est aussi commun que l’herbe et les nuages, et l’air qu’ils respirent. Ils voient que si cela ressemble a un pavot, ce n’en est pas un; ce n’est ni l’eau, ni le soleil, ni ce qui mange et rejette, même si cela y ressemble, mais quelque chose de différent de chacune de ces choses en particulier et de toutes prises ensemble. Ils regardent donc cette chose nouvelle, et ils créent un mot nouveau pour la désigner. Ils l’appellent “le feu”.
S’ils rencontrent quelqu’un qui ne l’a pas encore vu, et qu’ils lui parlent du feu, il ne sait ce que cela veut dire. A leur tour, donc, il leur faut se contenter de lui dire à quoi il ressemble. Ce faisant, ils savent par expérience que ce qu’ils lui disent n'est pas la vérité, mais seulement une part de la vérité. Ils savent que cet homme ne connaîtra jamais la réalité grâce à leurs seuls mots, bien qu’ils aient tous les mots du monde à leur disposition. Il lui faut regarder le feu, le sentir, s’y chauffer les mains, ou rester à jamais ignorant. Donc “feu”, “terre”, “eau”, “air”, “je”, ne sont que des mots et importent peu. Mais l’homme oublie la réalité et se souvient des mots. Plus il a de mots dans la mémoire, plus ses amis l'estiment intelligent. Il regarde les grandes transformations du monde, mais il ne les voit point comme elles furent vues quand l’homme regarda la réalité pour la première fois. Leurs noms viennent à ses lèvres et il sourit en les goûtant, pensant qu’il connaît les choses en les nommant. Il arrive encore des choses qui ne sont jamais arrivées auparavant. C’est toujours un miracle. La grande fleur brûlante est là, coule sur le tronc du monde, rejette les cendres du monde, elle n’est aucune de ces choses que j’ai nommées, et toutes en même temps,
c’est la réalité, l'Être Sans Nom [...].
L'essence de toute chose est l'Être Sans Nom, qui est inconnaissable et plus fort même que Brahma. Les choses passent, mais l'essence demeure. Vous êtes donc assis au centre d’un rêve.
L'essence le rêve comme un rêve de forme. Les formes naissent, mais l'essence demeure, rêvant de nouveaux rêves. L'homme nomme ces rêves, pense en avoir capturé l'essence et ne sait pas qu’il invoque l'irréel. Ces pierres, ces murs, ces corps assis autour de vous sont pavots, eau et soleil. Tout est rêve de l'Être Sans Nom. Tout cela est feu, si vous le voulez.
De temps à autre peut venir un rêveur qui sait qu’il rêve. Il peut saisir quelque chose de l'étoffe du rêve, le soumettre à sa volonté, ou il peut s'éveiller à une plus grande connaissance de soi. s’il choisit le chemin de la connaissance de soi, sa gloire est grande et il sera pour l'éternité comme une étoile. s’il choisit la voie des Tantras, mêlant Samsâra et Nirvâna, comprenant le monde et continuant à y vivre, il est puissant parmi les rêveurs. Il peut utiliser sa puissance pour le bien ou pour le mal. Bien que ces termes aussi soient dépourvus de sens hors des noms donnés dans le Samsâra [...].
Alors, disent les sages, à quoi bon lutter à l’intérieur d’un rêve contre ce qui est notre lot, le chemin à suivre pour atteindre la délivrance? À la lumière des valeurs éternelles, disent les sages, la souffrance n’est rien; en termes du Samsâra, disent-ils, elle conduit au bien. Comment donc justifier l’homme qui lutte contre les puissances du mal?»
(Roger Zelazny, Seigneur de lumière, Coll. Présence du futur, éditions Denoël, pp. 46-48).

Ne vous inquiétez pas (ou inquiétez-vous...), juste après le personnage qui tient ce discours saura «justifier l’homme qui lutte contre les puissances du mal», dans cette partie du livre il discourt comme un sophiste et agit comme un escroc. Ce texte évoque “l'Être Sans Nom”, “l'Inconnaissable“, que le tétragramme “YHWH” représente aussi, l'entité innommable car inconnaissable.

Cette citation pointe deux faits: on ne peut rien proprement prouver par le discours, “l'homme qui a vu le feu” «ne peut dire aux autres ce qu’il a vu. Les autre voudraient savoir, cependant [...]. Il tente alors de le leur dire [...]. Ceux qui l’écoutent peuvent donc penser que cette réalité est comme un pavot, comme l’eau, le soleil, et comme ce qui mange et rejette. Ils pensent qu’elle ressemble à tout ce dont leur a parlé l’homme qui l’a vue. Mais ils n’ont pas regardé le feu, ils ne peuvent réellement le connaitre, ils ne peuvent que savoir qu’il existe»; la réalité de discours est comme «le rêve de l'Être Sans Nom». Dans un autre billet où je citais ce passage du roman de Zelazny, «Qui raconte l'Histoire? (partie I)», je mentionne aussi ces propos d'Augustin d'Hippone:

«Qu’est-ce donc que le temps? Si personne ne m’interroge, je le sais; si je veux répondre à cette demande, je l’ignore. Et pourtant j’affirme hardiment, que si rien ne passait, il n’y aurait point de temps passé; que si rien n’advenait, il n’y aurait point de temps à venir, et que si rien n’était, il n’y aurait point de temps présent. Or, ces deux temps, le passé et l’avenir, comment sont-ils, puisque le passé n’est plus, et que l’avenir n’est pas encore?» (Livre XI, chapitre XIV, paragraphe 18).

Le sentiment de la réalité est indicible. Au sens littéral: il ne peut être dit. «Je pense, donc je suis», exprime le sentiment de la réalité effective, objective, que chacun peut avoir, mais ne le dit pas car ce sentiment est toujours singulier, toujours unique, toujours propre à qui l'éprouve. La preuve ontologique de Descartes ne vaut que pour qui éprouve la réalité de cette manière, pour qui l'éprouve autrement, par exemple d'une manière purement idéaliste, elle ne prouve rien sinon peut-être que Descartes est toujours “dans la caverne” et prend l'ombre pour la proie...

Le titre de ce billet ne prouve rien mais vaut aussi bien pour qui suppose une réalité objective indépendante de ce qu'on en pense et qu'on en peut dire que pour qui suppose qu'elle n'est que le rêve de l'Être Sans Nom, y compris pour qui se suppose l'Être Sans Nom: si la vie est un songe on ne peut que la vivre “comme pour de vrai” car il n'est d'autre réalité dans le rêve que la réalité du rêve. Si l'Être Sans Nom s'éveille le rêve se dissipera mais tant qu'il rêve je suis car il me pense. Je pense donc tu es ou tu penses donc je suis, ou “on” nous pense donc nous sommes, et aussi longtemps que je ou tu ou “on” pense, rêve, et bien, la réalité du rêve est vérifiable car la seule disponible.

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