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Billet de blog 25 nov. 2021

La rhétorique covidienne.

La base de toute propagande insubstantielle, “spectaculaire”, est la fausse évidence. Notamment, présenter comme causal et inévitable ce qui ne l'est pas.

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(Ce billet est un brouillon daté du 9 août 2021.
Je le publie en l'état, plus une conclusion)

Un des nouveaux éléments de langage de la propagande covidienne est la mise en parallèle de la demande des populations dans les États disposant d'une quantité importante de doses de vaccins anti-SARS-COV-2 et ceux disposant d'une quantité de doses faible ou nulle; je viens de l'entendre une nouvelle fois ce lundi 9 août 2021 sur ma radio, France Culture, de la bouche d'un oracle d'une sommité de la médecine, Alain Fischer, «président du conseil d'orientation de la stratégie vaccinale», c'est dire si sa parole a du poids! Bon ben là non parce que précisément il propose une fausse évidence. Enfin si, elle a du poids mais ni par sa validité ni par la manière de l'émettre, elle pèse seulement du poids de la position de Fischer dans les institutions.

Ces derniers jours j'ai entendu la même proposition émise dans la même forme par plusieurs “responsables” politiques ou sanitaires qui concourent, par leur intérêt commun à susciter l'adhésion à la vaccination, à la diffusion de la même propagande. J'ignore si Alain Fischer a une proximité politique avec les membres du gouvernement ou/et de la majorité parlementaire mais ça n'importe pas, en ce cas sa première motivation pour participer à ce qu'on peut qualifier de propagande d'État est fondée sur son idéologie professionnelle. Ça importe peu car quelles que soient les motivations des participants à une propagande insubstantielle ou spectaculaire (au sens que donne à ce terme Guy Debord dans La Société du Spectacle), en acceptant de diffuser des fausses évidences, des fausses informations, ils diffuseront une propagande qui va contre leurs diverses motivations, sinon peut-être des propagandistes qui ont pour visée l'échec de cette propagande – les “taupes” et autres “agents doubles”. C'est bête à dire mais quand on ment on induit ses auditeurs en erreur, donc soit ils ne vous croient pas car ils savent (ou croient savoir) le vrai, soit ils vous croient et agiront donc de manière erronée.


Toute propagande s'appuie sur des éléments vérifiables de la réalité si ses concepteurs recherchent la possible adhésion de personnes qui ne sont pas conditionnées à recevoir pour vraie une information ayant un certain contenu ou une certaine forme. Si par exemple un groupe propagandiste postulait que lors d'un certain rituel un vin récemment produit et un pain cuit la veille se transforment par une opération magique en le sang et le corps (la chair) d'une personne morte deux millénaires auparavant après qu'un officiant ait prononcé des paroles et effectué des mouvements propitiatoire, cette transformation se produisant dans le corps des assistants quand ils boivent ce vin et ingèrent ce pain, l'acceptation de cette proposition requiert l'acceptation d'un vaste ensemble de propositions préalables conduisant “logiquement” à la croyance en cette “transsubstantiation”. Recevoir cette proposition indémontrable pour vraie requiert donc d'accepter pour vraies d'autres propositions indémontrables, par exemple, et en pure hypothèse, postuler que la personne morte vingt siècles plus tôt diffère des humains ordinaires et peut notamment réaliser des opérations magiques de ce genre, que d'une certaine manière, elle aussi non ordinaire, cette personne n'est pas réellement morte et a elle-même subi une transsubstantiation mais d'autre sorte, qu'il existe une instance de la réalité en capacité de permettre ce type d'opérations magiques, etc. Ici on est donc dans le cas d'une propagande qui ne repose pas sur des éléments vérifiables de la réalité. Sauf en des circonstances particulières la propagande d'État se base au moins en partie sur des éléments vérifiables.

Le cas évoqué ici s'appuie en fait sur deux éléments possiblement vérifiables. Voici les propos d'Alain Fischer:

«[1mn45] Chloé Cambreling. Alors bien sûr, Alain Fischer, donc il y a beaucoup de questions sur la vaccination, et c'est bien de cela que nous allons parler ce matin. Un mot tout de même, sur les manifestations contre l'extension du pass sanitaire et/ou la vaccination obligatoire pour les soignants, nous n'allons pas nous y attarder outre-mesure, néanmoins, 237.000 personnes encore samedi dernier, le nombre de participants progresse de semaine en semaine alors que nous sommes en plein été...
Considérez-vous qu'il s'agit d'une minorité, et d'un sujet avant tout politique, autrement dit pas votre terrain, ou malgré tout pensez-vous qu'il y a là un sujet, y compris pour vous qui présidez le Conseil d'orientation de la stratégie vaccinale?
[2mn20] Alain Fischer. Alors bien sûr il y a un sujet, je pense qu'il faut le mettre à sa juste place, même si cela représente du monde ce n'est quand même pas énormément de monde, je ferai remarquez que dans le même temps, dans d'autres pays je pense ua Brésil, je pense à la Tunisie par exemple, mais on pourrait citer d'autres pays, les gens manifestent pour obtenir des vaccins, pour la vaccination. Donc nous sommes un pays favorisé, parce que nous avons accès pleinement aux vaccins, et donc je pense que cela doit peut-être, un tout petit peu, faire réfléchir. Ce que j'aurais envie de dire aux gens qui manifestent aujourd'hui, c'est de bien réfléchir, de pas écouter quelques scientifiques, je pèse mes mots, dévoyés, qui diffusent de fausses nouvelle sur la vaccination, sur l'absence de sécurité, et que le vaccin est pas intéressant, pas utile, pour les jeunes, cela est complètement faux, de faire attention aux hommes politiques qui essaient d'instrumentaliser la vaccination dans des buts qui n'ont rien à voir avec la vaccination. Il faut bien que les gens considèrent, et les jeunes – je vois quand même qu'il y a un certain nombre de jeunes parmi les manifestants, mais pas que – sont également exposés au covid, il faut pas croire que ce n'est qu'une question de personnes âgées, aujourd'hui près de la moitié des personnes qui sont hospitaliers en centr... en soins intensifs, ont moins de soixante ans, y a des gens qui font des covids longs, et puis il faut aussi avoir un minim... considérer la solidarité.
[...]
[26mn22] Alain Fischer. Et à nouveau, à nouveau quand même, je me permets de rappeler, quand même, ce contraste entre ces pays – une majorité de la population mondiale – qui est en demande de vaccin, et chez nous quelques-uns qui sont là à se plaindre qu'on veuille absolument qu'ils se vaccinent. Je pense que ce contraste doit faire réfléchir».

Les minutages entre crochets se réfèrent à ce document sonore qui reprend la partie “invité des Matins” de ce 9 août 2021 On trouvera aussi sur le site de France Culture la page de présentation de cette entrevue.

Les deux éléments possiblement vérifiables sont les comportements des habitants selon la situation de leur pays concernant la disponibilité de vaccins. De fait ils ne le sont pas mais il s'agit d'événements réels, donc vérifiables. Ils ne le sont pas car c'est faux ou inexact ou partiel, très partiel, bref, même si les événements cités sont possiblement vrais (il semble qu'ils le soient), en revanche ils ne rendent pas compte de la diversité des réactions dans chaque pays, ni de la diversité des motivations des personnes qui manifestent ou qui s'expriment publiquement. Je mentionne deux événements puisque selon Fischer, il existe un net contraste «entre ces pays – une majorité de la population mondiale – qui est [sic] en demande de vaccin, et chez nous quelques-uns qui sont là à se plaindre qu'on veuille absolument qu'ils se vaccinent». Une chose est certaine en tout cas: il ne faut pas confier la gestion de la chose publique aux “spécialistes”, spécialement les savants et spécialement les “gestionnaires” et autres “administrateurs” généralistes, ça génère du trouble et de l'inquiétude. Vous me dites? C'est déjà le cas? Ben oui, c'est le cas, ce qui démontre la validité de mon propos...

Considérons d'abord «ces pays – une majorité de la population mondiale – [...] en demande de vaccin». Tous les pays sont “en demande de vaccin” puisque dans tous les pays une fraction de la population est “en demande de vaccin”. Enfin non, pas réellement. Enfin si... Bon, voici la chose: la “demande de vaccin” n'a rien eu de spontané dans aucun pays donc aucun pays n'a connu de mobilisation particulière pour en réclamer un dans les premiers temps de la diffusion mondiale du SARS-COV-2. Ce n'est qu'environ trois mois après le début de l'épidémie devenue pandémie et face à l'inefficacité apparente des “mesures sanitaires” initiales qu'a commencé à émerger, de la part de plusieurs instances dirigeantes dans plusieurs pays, une propagande d'État en faveur d'une solution de type vaccin, cela bien avant qu'aient commencé à émerger des “candidats-vaccins” (pour mémoire, on commença de parler de ces possibles vaccins dès février 2020 alors que les premiers essais cliniques n'eurent lieu que bien plus tard, entre juillet et octobre 2020. Dès lors que ces propagandes d'État ont commencé à prendre de la consistance du fait des essais cliniques émergea effectivement une “demande de vaccins” elle aussi plus consistante, avec cette conséquence que commença aussi à émerger un refus des vaccins et de la vaccination. Ce qui est très logique: l'Histoire de l'opposition aux vaccins est aussi ancienne que l'Histoire de la vaccination, et tant pour les tenants que pour les opposants de la vaccination, dès l'origine il s'agit d'une position idéologique, “politique”. Alain Fischer est probablement un gars très compétente dans son domaine, mais beaucoup moins compétent en ce qui concerne l'Histoire de la médecine, et spécialement de la vaccination. Disant ceci:

«Si on reprend toute l'histoire de la vaccination en dehors du covid, on n'a jamais observé d'effets secondaires à long terme, des vaccins»,

il dit une chose fausse: l'Histoire de la vaccination est peuplée d'échecs parmi lesquels certains où l'on a «observé d[es] effets secondaires à long terme des vaccins», plus précisément, des vaccins ou des campagnes de vaccination – je pense notamment à certaines expérimentations en contexte carcéral ou colonial où, sous la contrainte ou à leur insu, les “vaccinés” participaient non pas à une campagne de vaccination mais à un essai clinique pour un vaccin dont on n'avait pas idée de ses possibles effets secondaires à long terme. C'est ainsi, l'Histoire de la médecine, de tout temps mais notablement au cours des trois derniers siècles, est peuplée de cas où des populations captives ou/et soumises ou/et minoritaires ont fait les frais d'expérimentations assez ou très aventureuses, et assez ou très mortifères. Cela même dans des sociétés réputées être des “démocraties avancées” très respectueuses des droits humains.

Considérons «ces pays [où] quelques-uns [...] sont là à se plaindre qu'on veuille absolument qu'ils se vaccinent». Je n'ai pas l'intention de me faire exégète des propos d'Alain Fischer mais je dirai en tout cas comme précédemment: tout pays compte une fraction de sa population “en demande de vaccin” et une fraction de sa population “en refus de vaccin”, de ces vaccins-ci ou de n'importe quel vaccin. À quoi j'ajoute que par imbécillité ou par malhonnêteté, ce qui fondamentalement revient au même, Fischer déforme les buts des manifestations citées par Chloé Cambreling, qui se mobilisent «contre l'extension du pass sanitaire» et non contre les vaccins ou la vaccination. Sans aucun doute des “anti-vaccins” participent à ces manifs , et sans aucun doute les manifestants avant tout motivés par leur idéologie se contrefichent du but de ces manifestations sinon sur un point: elles mettent en cause un appareil de gouvernement qui est leur adversaire politique et idéologique. “Français insoumis” et “rassemblés nationaux” tentent chacun à sa manière d'orienter ces manifestations dans une direction qui leur serait favorable: dans tous les cas où un mouvement semble se mobiliser contre les dirigeants politiques actuellement au pouvoir, les opposants à ce pouvoir tentent de le récupérer en leur faveur. Sauf bien sûr si cette mobilisation est contradictoire avec leur propre idéologie, leur propre conception de l'action publique.

Considérons maintenant la réalité des mouvements d'opinion dans tous les pays au cours de cette déjà longue séquence “pandémie de covid-19”, plus d'un an, bientôt deux (dans quatre mois au moment où j'écris). Il ne faut bien sûr considérer que les pays, y compris ceux autoritaires, où une opinion publique dissidente peut s'exprimer assez librement. Quoique, pour les pays autoritaires relativement libéraux ça n'est pas si évident. Passons... Donc, le cas des pays respectant assez ou beaucoup (mais jamais absolument) la liberté d'expression.Là donc où les membres de la société peuvent s'exprimer librement, y compris par le moyen des manifestations publiques collectives, quand une question devient objet d'un débat public, quel que soit le sujet, une multitude d'opinions, même les plus invraisemblables, émergera dans tous les cas, et dans tous les cas le nombre des “anti” augmentera à mesure qu'une orientation se dessinera vers des résolutions d'un certain type. Et peu import le type des résolutions privilégiées. Considérez l'actuel gouvernement de la France et sa majorité parlementaire: entre janvier 2020 et ce mois d'août 2021 il a changé sa gestion de la pandémie de nombreuses fois, parfois à 180°; quelle que soit la politique mise en place, de la plus laxiste à la plus contraignante, elle fut contestée, les uns trouvant que ça n'allait pas assez loin, les autres que ça allait trop loin. De quoi ces mobilisations “anti-pass sanitaire” sont-elle le signe? D'un sens, de la résolution de la crise actuelle. Or, cette résolution implique un changement radical du fonctionnement et de la structuration des sociétés actuelles. Ce qui n'arrange pas les affaires des personnes qui tirent parti de l'état des choses.

Alain Fischer tire parti de l'état des choses, idem pour Olivier Véran, idem pour Jean Castex, idem pour Emmanuel Macron. Ou non, il se peut que l'un d'eux ou plusieurs soient des “taupes”, des “sous-marins”, bref, des “infiltrés”, que peut-on savoir des réelles motivations d'une personne insérée dans un groupe porteur d'une certaine idéologie et d'un certain projet de société? L'Histoire est peuplée d'individus dont les motifs apparents ne correspondaient pas à leurs motifs réels, des “traîtres” et des “espions“. De nouveau ça importe peu, quelles que soient les motivations des acteurs, de fait ils participent à un certain projet et son au service d'une certaine idéologie. Prenez le cas de Günter Guillaume: en 1974 on découvre qu'il est un agent infiltré de la Stasi, mais cela après dix-huit ans d'activité dont près de quinze dans les rouages du SPD et dix ans comme employé du part où il gravit les échelons jusqu'à parvenir aux services de la chancellerie où il travaille pendant quatre ans. Dans ce parcours il y a certes les aspects espionnage et infiltration mais aussi les aspects travail, militantisme et vie ordinaire. Au départ le travail de ce bon communiste de l'est est celui d'un bourgeois capitaliste de l'ouest, tenancier d'un café qu'il tient avec son épouse, elle aussi communiste bon teint. Tous deux deviennent des salariés du SPD, elle vers 1960 dans une fonction subalterne, lui en 1964, après sept années d'activité comme militant, et à des postes de responsabilité. Leur vie ordinaire? Celle de leur environnement, des cochons de capitalistes bourgeois. Bref, pendant dix-huit ans il a fidèlement servi la patrie et le parti, s'est pleinement investi dans le projet de son parti, donc promu l'idéologie petite-bourgeoise et réformiste du SPD. Même un espion, même un traître doivent, pour parvenir à leur fin, agir en fonction de leur rôle, et non de leurs convictions profondes. Donc, peu importent les motifs et motivations de Fischer, Véran, Castex et Macron, en tant qu'agents du projet de société défini par l'actuel gouvernement ils doivent agir en faveur de sa réalisation.

Dire que ces quatre-là tirent parti de l'état des choses actuel n'induit en rien qu'il a leur faveur: dans le cadre d'une société comme dans le cadre de tout écosystème il n'est pas requis de ses membres d'adhérer aux processus systémiques pour y participer et ce faisant, les renforcer, l'exemple de Günter Guillaume est de ce point de vue intéressant: de son point de vue, et de celui de ses formateurs et responsables de la Stasi les écosystèmes sociaux “capitalistes” sont détestables et on doit agir contre eux, tenter de les détruire; à long terme, son activité d'infiltré devrait censément contribuer à hâter la fin du système “capitaliste” d'Allemagne de l'ouest, mais pour cela il doit s'insérer avec le plus grand conformisme possible dans ce système, seul moyen pour parvenir à occuper une position éminente dans cette société, donc contribuer à maintenir ou renforcer ce système. Il y a d'ailleurs un paradoxe inhérent à toute activité d'infiltration: une bonne part des ressources des services en charge de ces actions est consacrée à former et financer des “bons éléments” du système infiltré, ce qui a le double effet de renforcer le système visé et, par l'usage de ces ressources, de réduire les capacités de leur propre système. Ça concerne aussi les services de police “non politiques”, un agent infiltré dans un réseau de trafic de drogue ou un réseau de prostitution ne sera efficace que si pendant un temps parfois long il agit en conformité avec les buts de l'organisation infiltrée, se fera trafiquant de drogue, proxénète ou prostitué. L'infiltré a donc intérêt, le temps de son infiltration, à renforcer le système infiltré pour garantir sa sécurité et l'efficacité de son travail de “taupe”. Raison pourquoi il importe peu de savoir si Fischer, Véran, Castex et Macron agissent selon eux-mêmes en faveur ou en défaveur de l'état des choses, leur opinion n'importe en rien relativement au fait indéniable que pour être reconnus par leur groupe ils doivent agir en faveur de leur groupe, donc de l'état des choses. Ayant vu de l'intérieur beaucoup d'organisations de diverses sortes (sociétés commerciales, syndicats, partis politiques, associations...) et diverses sociétés j'ai pu le constater, quelle que soit l'idéologie de ses membres et quelle que soient leurs visées supposées, les membres de ces organisations, y compris Ma Pomme, doivent se conformer à la “loi du groupe” pour préserver leur position dans ce groupe.


La “crise” actuelle, dite “pandémie de Covid-19”, n'est pas proprement une crise, une «manifestation brusque et intense, de durée limitée (d'un état ou d'un comportement), pouvant entraîner des conséquences néfastes», en ce sens qu'elle s'inscrit dans une longue série de situations similaires qui font continuité. Voici comment on peut décrire la chose.

De longue date trois courants principaux s'opposent en ce qui concerne les sociétés, celui qu'on peut qualifier de “conservateur”, celui qu'on peut qualifier de “progressiste” et celui qu'on peut qualifier de “réformiste” Je mentionnais en passant, traitant du «cas Günter Guillaume», le “capitalisme”. En ce cas je prenais le point de vue d'un “communiste” de l'époque, ici non pas un communiste par conviction mais un communiste par citoyenneté: dans une société “communiste” on ne requiert pas plus l"adhésion au dogme qu'on ne le requiert en société “capitaliste”, tout ce qu'on requiert est la conformité aux rites associés au dogme, et selon les contextes on peut aussi requérir de ne pas diffuser publiquement (et dans les cas extrêmes, en privé) des opinions qui contestent le dogme et ses rites. C'est bête à dire, les formations politiques mettant en cause le régime d'un État mais participant à ce régime contribuent, quoi qu'elles en pensent, au maintien ou au renforcement de ce régime. La seule manière d'abattre un régime est de le faire “depuis l'extérieur”, c'est-à-dire en ne participant pas à sa structure, on peut en ce sens dire que l'écroulement de l'Union soviétique doit beaucoup moins à la “dissidence” ou aux menées du “bloc de l'ouest”, en particulier des États-Unis, qu'à la démoralisation d'une large part de la population “conforme”: quand une part significative des membres d'une société “simule”, accomplit au minimum et sans conviction les gestes du rite, la structure dépense plus de ressources qu'elle n'en produit, jusqu'au point de rupture, quand les ressources disponibles ne suffisent plus pour simplement maintenir la structure.

Donc, trois courants principaux. Ordinairement ils coexistent, l'un de ces courants, ou deux d'entre eux, ou les trois, peuvent participer du régime, l'un, ou deux d'entre eux, ou les trois, s'opposant à lui; dans certaines circonstances un seul courant domine et empêche toute dissidence, ou du moins tente de le faire, mais ça n'est pas possible car une société ne peut se passer d'aucun de ces courants, et ne peut se passer d'un minimum de dissidence. On peut aussi nommer les trois courants le passé, le futur et le présent, et les trois positions possibles dans la société comme le centre, le milieu et la périphérie. Je n'ai précédemment mentionné de manière explicite que deux de ces positions, le centre et la périphérie, le milieu correspond aux membres d'une société qui “font les gestes du rite” et “respectent le dogme” sans contribuer consciemment à la définition du dogme et des rites. Dans tous les cas il y a une part de ce “milieu” qui adhère au dogme et réalise pleinement les gestes du rite, une part qui n'adhère pas au dogme mais réalise en conformité le rite, une part qui adhère au dogme mais ne réalise pas pleinement le rite, et une part qui n'adhère pas au dogme et ne réalise pas le rite en conformité. La périphérie est à la fois une protection pour la société et un ferment de dissidence, on peut la décrire comme “l'extérieur de l'intérieur”, elle permet à la fois à la société de se protéger de “l''extérieur de l'extérieur” et d'éviter un trop grand immobilisme du centre. Le milieu quant à lui peut fonctionnellement ou idéologiquement tendre vers le centre ou la périphérie ou tenir une position médiane.

Une société est une sorte d'organisme mais structuré différemment d'un organisme proprement dit. Contrairement à ce qui se passe pour un organisme où les organes sont pour l'essentiel compacts, dans une société les “organes” sont pour l'essentiel diffus, je veux dire: dans un organisme comme le vôtre ou le mien chaque structure secondaire formant un organe est le plus souvent localisée et les structures élémentaires, les cellules, ont une mobilité très réduite ou nulle et localisée dans le seul cadre de leur organe d'origine; dans une société un même “organe”, une même fonction, peut se réaliser n'importe où dans le cadre de la société, voire se réaliser en partie hors de la structure sociale, beaucoup de ces “organes” ont une multitude de lieux de réalisation et bien sûr les structures élémentaires, les membres de la société, peuvent circuler d'un lieu à un autre, d'un organe à un autre, et en général participent de plusieurs organes concurremment ou/et successivement. À quoi s'ajoute qu'une structure locale, un “organe” – ou fragment d'organe – du point de vue de la société, constitue elle-même une société, avec un projet plus ou moins divergent du projet social global, et plus ou moins compatible avec lui. Une partie de la société cependant, le centre, est assez compact, sa fonction essentielle étant de réguler, relativement au reste de la société il apparaît statique mais en tant qu'entité il a la même mobilité que le reste de la société, limitée pour l'essentiel aux lieux de réalisation de sa fonction. Le centre est compact comme entité, diffus comme groupe social.


Etc.


En complément. Je n'ai pas tout relu de ce texte, il me semble mais sans le certifier que je n'y mentionne pas cet élément: au moment où Alain Fischer tenait ces propos, d'abord il n'y avait en nul pays de mobilisations de masse “anti” ou “pro”, ensuite les manifestation “anti” ou “pro” étaient directement corrélées à la disponibilité locale des vaccins: des manifs “anti” là où cette disponibilité était élevée, “pro” la où elle était faible ou nulle. Du fait que dans la majeure partie des entités politiques leur disponibilité était faible ou nulle, nécessairement il y avait bien plus de manifestations “pro” que de “anti”. À quoi on peut ajouter que l'apparition de manifs “anti” dans les entités qui voyaient jusque-là des manifs “pro” était, bien évidemment, directement corrélée à une plus grande disponibilité des vaccins. Raison pourquoi la proposition d'Alain Fischer est une fausse évidence.

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