357: Qu'est le fascisme?

La réponse est simple: dans la forme c'est un mot; dans le fait, c'est un processus.

En tant que mot on n'en peut pas dire grand chose, au départ il désigne une forme d'action politique, des mouvements qui n'ont en commun que de se former en fasci, en “faisceaux”, une métaphore qui réfère à la structure de ces mouvements, chaque groupe local est un “fagot”, la réunion d'activiste en un groupe soudé “comme un faisceau”, qui se réfère à la symbolique ancienne, «la force à travers l'unité», et qui réfère à l'origine même de ces activistes, des paysans, le mot signifiant aussi, comme un français, “gerbe” et plus largement «assemblage de certaines choses de même nature et de forme allongée liées ensemble». Au départ, ces mouvements se rattachent plutôt au socialisme ou à l'anarcho-syndicalisme, mais la pratique sera reprise très vite par d'autres tendances politiques, à l'idéologie plus conservatrice et nationaliste mais à la pratique aussi “agitatrice”. Comme le rappelle l'article de Wikipédia, lorsque Mussolini reprend le terme en créant, au tout début de la première guerre mondiale, il se réfère plutôt aux mouvements socialistes ou anarchistes et fonde «les Fasci d'azione rivoluzionaria (Faisceaux d'action révolutionnaire), qui fusionnent avec les Faisceaux d'action internationaliste, créés peu de temps auparavant par des “interventionnistes”, en faveur de l'entrée en guerre de l'Italie»; ces deux mouvements se distinguent des partis de gauche italiens par leur position relativement à la possible entrée en guerre de l'Italie mais sont sur une position socialiste et révolutionnaire, ce qui est assez logique dans le contexte, à cette date Mussolini comme les fondateurs des Faisceaux d'action internationaliste figurent parmi les figures des mouvements socialistes, socialiste révolutionnaires et anarchistes révolutionnaires, et si Mussolini vient de se faire exclure du PSI, du Parti socialiste italien, du fait de ses positions “extrême-gauchistes”; peu avant il était encore le directeur du quotidien Avanti!, organe officiel du PSI. Je ne retracerai pas les méandres de l'évolution de ces “proto-fascistes” mais de fait, les idéologues du futur Parti fasciste qui sera fondé informellement en 1919, formellement en 1921, viennent en grande partie des milieux intellectuels de gauche; ce n'est qu'à partir de 1917 qu'aura lieu une convergence avec des intellectuels qu'on peut qualifier “de droite” aujourd'hui mais à l'époque ce n'était pas si évident, le nationalisme était autant “de gauche” que “de droite”, puisque défendre et mettre en avant la nation c'est aussi glorifier le peuple.

Après la deuxième guerre mondiale le mot va perdre beaucoup de sa signification initiale et désigner l'ensemble des mouvements politiques autoritaires et dictatoriaux qui sont apparus durant l'entre-deux-guerres, pour à un moment désigner n'importe quoi, c'était le pendant, à gauche, de l'emploi des termes “communisme” et “communiste”: toute idéologie antagoniste était “fasciste” toute pratique politique disqualifiée était un “fascisme”; non que cette évolution soit si tardive, dès les années 1930 le mot avait déjà connu un certain gauchissement et s'il se référait encore à des idéologies “national-socialistes”, il était déjà un moyen de dénoncer toute opposition à la ligne officielle, spécialement chez les partis léninistes, voir cette page qui publie un texte du Comité central du Parti communiste d'URSS au titre explicite, «La lutte contre le trotskisme, agent du fascisme».  Dans mon jeune temps, dans les années 1970, on parlait encore de “trotsko-fascisme” chez les “staliniens” et les “maoïstes”. Non que ça ait tellement changé depuis: quand un militant de la France insoumise veut disqualifier le macronisme, il parle de dérive fasciste, et quand Donald Trump veut disqualifier ses opposants démocrates, il parle de leur idéologie communiste... Bref, en 2020 l'usage public de “fascisme” sert avant tout d'insulte et n'a pas de signification idéologique déterminée. Cela dit, le mot désigne tout de même quelque chose de la réalité, celle effective ou celle symbolique, qui se réfère à la mise en œuvre de politiques d'État de type autoritaire ou dictatorial. Ce qui pose problème, car le fascisme est un processus bien plus qu'une forme ou une structure, que son incarnation des années 1920 à 1980 pour l'essentiel, plus spécialement dans les années 1920 à 1960 environ pour l'Europe et l'Amérique du nord, 1940 à 1980 environ dans d'autres régions du monde, spécialement en Asie et en Amérique latine, est tributaire d'un contexte particulier qui donna une forme particulière, mais on peut retrouver le même processus dans des époques antérieures et postérieures sous d'autres formes car les contextes diffèrent.

J'en discute dans un autre billet récent, un lieu commun est répété à l'envi en notre temps comme en tout autre temps, dire un phénomène ordinaire qu'il est extraordinaire, «comme jamais auparavant!», avec bien sûr son lieu commun symétrique, «rien de nouveau». Or, ces deux lieux communs contradictoires sont “et en même temps”™ vrais; n'en prendre en compte qu'un c'est voir la moitié de la réalité. De l'autre bord, savoir la chose et l'exprimer n'induit pas qu'on en tiendra compte, on peut le voir en ce moment même en France avec un président qui s'est fait élire avec le slogan de campagne être “et en même et de gauche et de droite” et qui assez vite a mené une politique “et en même temps et de droite et de droite”. Ce n'est pas une opinion personnelle, pour mon compte j'ai de longue date une opinion autre, la division entre gauche, centre et droite n'est pas pertinente en politique, vous pouvez donc vous dire à la fois de gauche et de droite, ce qui définit “être centriste”, sans qu'on puisse vous définir dans l'une de ces catégories ou dans les trois, pour moi la division se situe plutôt entre les personnes qui veulent que rien ne change, celles qui veulent que tout change, et celles qui ne veulent rien de tel parce que la réalité se passe de notre opinion sur la question, les choses changent mais la réalité ne change pas, la question alors n'est pas de savoir ce qu'on veut mais de déterminer ce qui doit advenir. Par exemple, le changement climatique: il est irréversible. Bon. Donc, ne rien faire? Si. Agir contre? Non. Puisqu'il est irréversible, on ne peut agir contre. Il faut faire avec. Agir, en tenant compte que le climat change de manière imprévue et rapide. Puisqu'on ne peut pas changer la réalité, c'est à soi de changer en tenant compte de la réalité.

Bon, je développe un peu. On a ces temps-ci deux extrêmes et une moyenne: les tenants d'une solution technologique pour résoudre cette question du changement climatique, les tenants d'une solution, disons, atechnologique plutôt qu'anti-technologique, et les tenants de pas de solution puisqu'on ne peut rien faire contre – cette solution moyenne est multiple dans son expression mais unique dans ses conséquences: ne rien faire. Vous aurez reconnu le même schéma que dans la division entre idéologies, “à droite” les partisans d'une des solutions extrêmes, “à gauche” ceux de la solution antagoniste, “au centre” ceux d'une solution moyenne qui est la simple annulation des deux autres. Il n'y a pas de convergence entre ces deux répartitions, il y a autant de groupes politiques d'une des trois divisions à plaider pour chacune des trois “solutions”. La question n'est pas de savoir si on est “de droite” ou “de gauche” ou “et en même temps”™, de savoir si on est “technophile” ou “technophobe” ou “mitigé”, la question est toujours: la fin ou les moyens?


Un jour, un type, un nommé Marshall McLuhan, a dit une chose intéressante: le moyen est le message. Le message étant une fin (un projet à réaliser), ça revient à dire que le moyen est la fin. Cette affirmation n'est pas une interprétation. Je le cite:

«Dans des cultures comme les nôtres, depuis longtemps habituées à [utiliser] la séparation et la division les choses comme un moyen de contrôle, il est quelquefois un peu choquant de se faire rappeler que, d'un point de vue effectif et pratique, le moyen est le message. C'est-à-dire, tout simplement, que les conséquences individuelles et sociales de tout médium – c'est-à-dire, de toute extension de nous-mêmes – proviennent du changement d'échelle produit dans nos entreprises par chaque extension de nous-mêmes, ou par toute nouvelle technologie».

N'étant pas un traducteur de haute volée, je vous cite aussi l'original:

«In a culture like ours, long accustomed to splitting and dividing all things as a means of control, it is sometimes a bit of a shock to be reminded that, in operational and practical fact, the medium is the message. This is merely to say that the personal and social consequences of any medium – that is, of any extension of ourselves – result from the new scale that is introduced into our affairs by each extension of ourselves, or by any new technology».

Les lectrices et lecteurs attentifs qui auront comparé les deux citations auront remarqué que je traduis un mot significatif de deux manières différentes, celui de “medium”, une première fois par “moyen”, une seconde par “medium”. C'est volontaire et ça a une fonction, il s'agit ici d'une glose, dans le sens que j'attribue à ce terme. Le TLF, le Trésor de la langue française, définit ainsi la glose:

«B. Annotation brève portée sur la même page que le texte, destinée à expliquer le sens d'un mot inintelligible ou difficile ou d'un passage obscur, et rédigée dans la même langue que le texte. [...]
C. Commentaire littéral effectué sur un texte d'un point de vue critique ou seulement explicatif».

Mon acception propre est un peu différente et se place dans un ensemble de trois termes qui définissent ce qu'est proprement une lecture: le commentaire, la glose et l'exégèse. Un commentaire est essentiellement une paraphrase, on dit la même chose d'autre manière, définition qui correspond à la pratique rhétorique du “commentaire de texte” qu'on apprend à faire à l'école, qui est une simple explication de texte; une glose est une élucidation, qui comme le dit le TLF, est «destinée à expliquer le sens d'un mot inintelligible ou difficile ou d'un passage obscur», bref, à éviter les contresens; que ce soit dans la même langue ou non, que ce soit un commentaire ou une simple équivalence, le but reste le même; l'exégèse est, pour citer encore le TLF, une «analyse interprétative d'un texte de la pensée d'un auteur». Sans vouloir gloser, cette définition est d'interprétation délicate: que peut bien signifier “d'un texte de la pensée d'un auteur”? Factuellement, tout texte est “la pensée d'un auteur”. Peu importe, dans cet ensemble de trois termes l'exégèse désigne, et bien, la fin: accéder par le texte à la pensée de l'auteur. Lors d'une lecture, ces trois moyens ne sont pas séparés: lire c'est interpréter donc commenter, donner un sens aux mots, aux propositions, aux phrases, et in fine au texte; quand un mot ou un passage apparaît difficile ou obscur on le glose, en relisant ce passage, ce qui le suit et le précède plusieurs fois, en cherchant ailleurs (dictionnaires, encyclopédies, gloses et commentaires antérieurs, etc.) un moyen de résoudre la difficulté; à la fin de la lecture l'exégèse devrait s'être réalisée, on devrait censément accéder à la pensée de l'auteur. Traduire “medium” une première fois par “moyen”, une deuxième fois par “médium”, tient compte de la glose que fait l'auteur lui-même, «that is, of any extension of ourselves», «c'est-à-dire, de toute extension de nous-mêmes», qui définit “ce qu'est un médium”: un moyen. Le sens même du mot en latin.

Sans vouloir développer trop, la suite du texte valide cette interprétation: McLuhan prend pour exemple d'“extension de soi” un moyen de transport, l'automobile, pour expliquer en quoi son usage, qui apparaît comme un moyen pour une certaine fin, se transporter d'un point à un autre, devient assez vite sa propre fin, “prendre sa voiture”. On suppose que «la séparation et la division les choses [est] un moyen de contrôle» mais au bout du compte, «d'un point de vue effectif et pratique, le moyen est [la fin]». Dans le contexte de 2020, malgré le constat des problèmes que son usage provoque, on se pose rarement la question de la fin dans l'utilisation d'une automobile tant elle semble évidente, ce que dit, se transporter d'un point à un autre. Or, cette apparente évidence découle d'une restructuration progressive de l'espace social et du type de mobilité qu'elle induit: les lieux d'activité se sont peu à peu concentrés, les voies de circulation modifiées, jusqu'à en produire qui sont exclusivement réservées à ce mode de transport, les autoroutes, les individus sont amenés à réaliser leurs diverses activités sociales dans des lieux très distants qui nécessitent un déplacement rapide, de fait l'automobile, de moyen, est devenue sa propre fin, la société s'est structurée pour faciliter la circulation automobile indépendamment de la nécessité finaliste de son usage. Je tiens à préciser que ceci n'est pas un jugement de valeur mais la simple démonstration que tout moyen devient sa propre fin dès lors qu'on ne s'interroge pas sur la pertinence de son utilisation, de fait on n'a pas développé l'usage de l'automobile pour faciliter les déplacements mais on a facilité les déplacements pour développer l'usage de l'automobile, au point qu'on peut désormais difficilement, dans un espace social tel que celui de la France, user d'un autre moyen pour la même fin: avoir des activités sociales.


La parole est un moyen, un médium. Elle est donc sa propre fin. Je ne sais pas trop pourquoi j'ai discuté des fins et des moyens mais j'ai une assez grande confiance dans la parole, il y a probablement une fin en rapport avec le sujet de ce billet: qu'est le fascisme? Je me relis vite fait et suis à-peu-près certain de découvrir une logique dans ce discours.


Désolé, chère lectrice, cher lecteur, c'était une entourloupe: le simple fait qu'un discours existe fait qu'on peut lui donner une interprétation, y découvrir une logique. Les jeux littéraires où l'on se donne pour règles de composer des phrases ou des textes alignant aléatoirement des mots le prouvent: tant que la forme respecte la logique discursive on peut leur donner un sens. Une défunte émission de France Culture, hélas jamais remplacée, Des Papous dans la tête, l'illustre bien, notamment avec les jeux “S+7” (inventé par l'Oulipo), qui consiste à remplacer chaque substantif d'un texte par le septième dans l'ordre orthographique figurant dans un dictionnaire, ou “les Périphraseurs”, où trois ou quatre intervenants remplacent successivement trois substantifs dans une phrase par une définition fantaisiste, charge à un dernier intervenant de remplacer ces expansions par le mot qu'ils supposent être ainsi défini: dans tous les cas, le “dégonfleur de texte” parvient à y découvrir une phrase sensée – mais assez ou très éloignée de celle originale. Ce genre de pratiques répond à bien des motifs dont l'un n'est pas négligeable: le sens d'un texte n'est pas produit par son auteur mais par son lecteur. Raison pourquoi il ne suffit pas de l'interpréter en mode commentaire, ça ne permet que d'accéder au sens que le lecteur lui donne en lecture immédiate.

Le fascisme, et bien, c'est un mot. Qui a une multitude d'acceptions et une infinité d'usages. Que nous dit le TLF du fascisme?

«A.- HIST. Doctrine que Mussolini érigea en Italie en système politique et qui est caractérisée par la toute puissance de l'État (intervention de l'État dans l'économie, étatisation des appareils idéologiques, développement de l'appareil répressif dominé par la police politique, prépondérance de l'exécutif sur le législatif, etc.) et par l'exaltation du nationalisme [...].
B.- P. ext., HIST. et mod.
1. Régime politique établi en Allemagne par Hitler. (Quasi-) synon. nazisme [...]
2. Toute doctrine qui vise à instaurer dans un pays un État d'exception de type mussolinien; cet État lui-même [...].
- P. exagér. Toute attitude totalitaire, hors du domaine politique [...]».

Hier même, jeudi 13 février 2020, j'ai entendu un sale type (un rhéteur de l'espèce des sophistes – un avocat retors, pour être précis) expliquer sur ma radio que l'actuel régime politique en Turquie n'était pas un régime fasciste car les historiens et politistes ont très bien défini ce qu'est le fascisme. Ce qui bien sûr est inexact puisqu'entre le moment, en 1914, où Mussolini fonde sont premier mouvement fasciste, et celui, en 1921, où il fonde son parti, sa doctrine a profondément évolué, notamment à partir de 1918, et qu'elle évoluera de nouveau après sa prise de pouvoir, spécialement après 1923. Comme le mentionne l'article, “fascisme” a un quasi-synonyme, «nazisme», dont la définition est tautologique:

«Mouvement et régime nazis. Synon. national-socialisme».

Du coup, allons voir ce qu'est le «national-socialisme»:

«HIST. Doctrine du parti national-socialiste des travailleurs allemands (N.S.D.A.P.), créée par Hitler en 1920 et érigée en régime politique en 1933, dont les traits caractéristiques sont ceux développés par le fascisme (donnant une importance particulière à la primauté du nationalisme exclusif et à sa dimension raciste, insistant sur la supériorité de la race germanique et sur la domination hégémonique de l'État allemand)».

Les historiens actuels, justement, réévaluent cette équivalence, ce quasi-synonymisme supposé. Et réévaluent tout autant ce qu'on peut qualifier pour ces deux mouvements de doctrine exotérique, doctrine officielle et doctrine ésotérique. Il y a quelque chose de commun aux deux doctrines, ce qui forme le nom de la seconde, le “nationalisme” comme doctrine idéologique et le “socialisme” comme doctrine pragmatique: ce que reprennent des divers courants socialistes ces deux mouvements est surtout la structure du parti et de l'État et le mode de propagande développé notamment par les courants d'inspiration marxiste à la fin du XIX° siècle et au début du XX; ils reprennent aussi la pratique de l'action directe, de la “propagande par le fait”, commune à certains courants socialistes révolutionnaires et anarchistes révolutionnaires; leur idéologie ésotérique comme celle officielle ne sont pas très définies, sauf sur le point du nationalisme exacerbé – ce en quoi on peut dire que Donald Trump a une idéologie “fasciste” puisque le seul point stable dans cette idéologie est «America first!», ce qui n'induit pas pour autant que sa pratique politique soit “fasciste”. Remarquez, on peut dire qu'Emmanuel Macron a lui aussi une idéologie “fasciste” car lui aussi a un seul point stable dans tous ses discours doctrinaires, un nationalisme exacerbé. En fait, on peut le dire d'une bonne part des dirigeants politiques actuels, ce qui là non plus ne les définit pas proprement fascistes, ça dépend de leur pratique du pouvoir.


Je remercie richardthevenon pour ses interventions en page de commentaire, qui m'induisent à resserrer mon propos. J'ai ce défaut de vouloir explorer le plus possible les diverses voies de réflexion sur un sujet, d'autant quand il est aussi complexe et contradictoire que celui-ci, le fascisme. Comme dit en commentaire à sa première intervention, je trouve très pertinente sa proposition, «le Fascisme est avant tout une des formes politiques hystériques du Capitalisme d'État, ou du Libéralisme d'État, c'est pareil», avec la correction “paroxystiques” plutôt que “hystériques”. J'avais commencé à discuter dans un billet intitulé «Ultrasoviétisme», et dans un article plus ancien sur mon site personnel, «Le néo-libéralisme, stade ultime du soviétisme», que je ne mets pas en lien, rapport à leur état d'inachèvement, une autre proximité entre “libéralisme d'État” et “totalitarisme”, celui entre les deux idéologies qui se revendiquent libérales, le néolibéralisme et l'ultralibéralisme, avec l'idéologie léniniste; richardthevenon le mentionne, «[la] parenté [du “fascisme”] avec le "socialisme" (et pas avec l'anarchisme, restons sérieux), est que comme lui, il prétend pouvoir cohabiter avec les bureaucraties économiques, et leur imposer de réserver un meilleur traitement aux travailleurs»; au passage, je mentionnais l'anarchisme, et précisément celui révolutionnaire, non pour une quelconque proximité idéologique, qui n'est pas, mais pour la reprise par les mouvements “fascistes” des modes d'actions de certains courants anarchistes, spécialement l'action directe.. C'est d'ailleurs aussi une proximité dans la praxis, comme dirait un bon léniniste-marxiste, qui rapproche les divers “fascismes” et les divers “socialismes” léninistes-marxistes; cela dit, comme le moyen est la fin on peut dire qu'adopter une doctrine pragmatique similaire conduit à développer une doctrine ésotérique similaire, quelles que soient les apparences que produit la doctrine exotérique, le discours public.

Que ce soit le fascisme mussolinien, le nazisme ou le lénino-stalinisme, le but est le même: mettre la bureaucratie d'État au service de la bureaucratie économique, faire primer l'économique sur le social et organiser le politique en ce sens. Ne pas oublier que l'idéologie marxiste se pose dans la suite de la “révolution bourgeoise”, contrairement à ce que dit le titre d'une brochure publiée par Lénine en 1917, ce n'est pas l'impérialisme mais le communisme qui est, selon Marx et Engels, «le stade ultime du capitalisme». Si on lit avec attention le Manifeste du parti communiste, le projet est essentiellement de transférer le pouvoir de la “classe bourgeoise” à la “classe prolétaire”, et de transférer la propriété des moyens de production non pas aux prolétaires mais à l'État, et nullement de remettre en question les processus sociaux à l'œuvre. Si on y ajoute ces affirmations,

«Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points:
1o Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts du Prolétariat;
2o Dans les différentes phases évolutives de la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours et partout les intérêts du mouvement général.
Pratiquement, les communistes sont donc la section la plus résolue, la plus avancée de chaque pays, la section qui anime toutes les autres; théoriquement ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence nette des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien.
Le but immédiat des communistes est le même que celui de tous les autres fractions du Prolétariat : organisation des prolétaires en parti de classe, destruction de la suprématie bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le Prolétariat»,

on comprendra pourquoi Lénine et ses héritiers développèrent les concepts de suprématie du parti sur les structures politiques et économiques et d'avant-garde révolutionnaire, et établirent la prépondérance de la bureaucratie sur les instances de décision de base, les soviets, malgré ce qu'en disait le nom de leur entité politique, l'Union soviétique. Une plaisanterie courait en URSS: qu'est-ce que le capitalisme? L'exploitation de l'homme par l'homme. Qu'est-ce que le communisme? C'est le contraire...

La notion de totalitarisme est intéressante mais beaucoup trop attachée à une circonstance historique, l'entre-deux-guerres, et à des formes particulières, celles du “fascisme”, du “nazisme” et du “stalinisme”. D'évidence, dans des entités politiques comme celles des pays dits les plus avancés désormais, les anciennes entités politiques principales de l'alliance opposée au “bloc soviétique”, il est impossible de mettre en place une structure d'État de ce genre pour bien des raisons, la première étant qu'on ne peut jamais répéter trois fois le même processus dans la même forme. On voit ces temps-ci se mettre en place des pouvoirs “fascistes” à l'ancienne en Amérique latine parce que beaucoup de ces entités politiques n'ont connu qu'une seule expérience de ce type. Si en tant que prospectivistes et qu'idéologues politiques Marx et Engels me semblent plus douteux, en tant qu'analystes des processus historiques ils sont plus pertinents, spécialement Marx. Sa remarque liminaire bien connue je pense, qui figure dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, l'illustre:

«Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter: la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce».

Quant à moi j'y ajoute: trop souvent comme farce tragique. J'en discute ailleurs, quand un projet politique échoue ses partisans ne peuvent pas croire que les causes de cet échec résident dans le projet lui-même, ils tenteront donc de le réitérer “en plus gros” et de ce point de vue on peut le qualifier de farce ou de caricature, mais en tant que processus, si le projet est mortifère le même en plus gros sera tout aussi mortifère, mais en plus gros. En Europe de l'ouest on est vacciné contre les projets de type “fasciste”; en Europe centrale et orientale non, parce qu'on y a subi un seul épisode de cet ordre, leur deuxième expérience “totalitaire” ayant été de la forme lénino-staliniste.

Sous un aspect les deux formes de totalitarisme sont assez similaires, sous un autre elles sont opposées. Le principal point commun est structurel donc peu significatif puisque les régimes fascistes et léninistes sont avant tout des processus.

 

(À suivre...)

 

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