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Billet de blog 13 mai 2022

Régimes alimentaires de nos ancêtres.

Je fais souvent, à titre gracieux et désintéressé, de la retape pour le Collège de France et ses professeurs. Ici ça concerne un cours de Jean-Jacques Hublin, titulaire d'une chaire dans cette institution, et une considération sur le régime alimentaire de nos ancêtres.

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Le cours de paléoanthropologie de Jean-Jacques Hublin est spécialement intéressant,  si vous ne le connaissez pas je vous conseille son écoute, ou sa vision même si ça n'apporte pas tant à son discours. La leçon qui m'a inspiré ce billet est celle diffusée sur France Culture le 12 mai 2022, «Grandir avec un grand cerveau et s'alimenter», ou celle de la veille «Grandir avec un grand cerveau», mais me semble-t-il plutôt celle du 12 mai. Leurs titres l'indiquent, les deux forment un ensemble donc autant écouter les deux, ainsi que «Histoire de vie et reproduction», première leçon de l'année 2017-2018.

Le propos? On ne peut pas faire d'hypothèses consistantes sur le régime alimentaire de nos ancêtres au-delà de cent mille ans, et dans bien des cas pas au-delà de cinq à dix mille ans. En cette matière comme en bien d'autres, la taille et la représentativité des échantillons, ainsi que le type de restes, seront d'autant plus significatifs que cette taille (leur nombre total) et cette représentativité (des échantillons d'individus de tous âges et d'éléments divers, dents, os, cheveux, collagène...) sont élevées. Entre autres, il relève le fait qu'au-delà d'un certain temps, assez court dans des zones chaudes, assez long dans des zones froides, mais dans tous les cas assez ou très inférieur à la durée de persistance des os et surtout des dents, le collagène qui est la part la plus persistante et la plus abondante des tissus organiques, disparaît ou devient inexploitable, ce qui nous prive d'informations nécessaires pour la connaissance du régime alimentaire concernant les isotopes de l'azote, très présente dans les tissus organiques, absente ou résiduelle dans les os et les dents.

C'est une autre de ses considérations qui m'a incité à rédiger ce billet: on ne peut pas toujours déterminer un régime alimentaire représentatif d'une espèce ou d'une sous-espèce à partir des échantillons dont on dispose. Le truc est simple: pour des espèces aussi mobiles et dispersées et aussi opportunistes, aussi omnivores dans leur comportement alimentaires, que celles humaines, on ne dispose que peu des informations nécessaire pour déterminer le régime alimentaire de l'ensemble de la population concernée. Le cas était celui de la branche neanderthalensis, laquelle connut une répartition assez large, depuis... Bon, pour faire plus simple, une carte:

Répartition géographique des néanderthaliens. © Source: Wikimedia Commons

Probablement sa répartition fut plus large, dans l'état actuel des savoirs on ne connaît qu'un nombre assez restreint de sites assurément occupés par des membres de la branche Neandertal:

Sites identifiés d'occupation néandertalienne. © Source: Wikimedia Commons

La première carte est purement hypothétique puisque des parties importantes de la zone d'expansion proposée ne comportent aucun site identifié occupé par des néandertaliens. Il y a une logique: les divers sites identifiés ne sont pas apparus par génération spontanée, considérant une zone initiale dans l'actuel Moyen-Orient et en Anatolie, les implantations au nord induisent assurément des sites intermédiaires. C'est bête à dire mais on ne trouve que si on cherche et la deuxième carte indique surtout que très peu d'entités politiques ont la volonté ou/et les moyens de mener des recherches paléoanthropologiques. Il en va de même un peu partout et pour toutes les branches du genre (de la “sous-famille”) Hominina, cas de l'espèce Australopithecus africanus:

Sites identifiés d'occupation australopithèque. © Source: Wikimedia Commons

Comme pour les néandertaliens cette répartition des sites ne rend pas compte de la zone d'expansion de l'espèce mais du fait que le nombre d'entités politiques menant ou permettant de mener des recherches paléoanthropologiques est très limité, à quoi s'ajoute que les chercheurs ont une forte tendance à chercher là où on a déjà trouvé, ce qui limite encore le nombre et l'étendue des zones explorées. C'est bête à dire là encore mais les grandes distances entre les trois zones identifiées induisent nécessairement des zones d'implantation intermédiaires. Et bien sûr, la présence d'un site très excentré au nord-est sur la carte qui indique la zone de répartition de Neanderthalensis implique l'existence de sites intermédiaires. Cette brève discussion sur les répartitions avérée et supposée des néandertaliens – et secondairement, des australopithèques – pour illustrer que tant par la rareté des échantillons que la très inégale répartition des sites, rares au sud-est, nombreux au nord-ouest, les informations disponibles sur le régime alimentaire de la sous-espèce ne sont pas représentatives, et d'autant moins significatives que la présence avérée des néandertaliens concerne une période glaciaire continue, et très importante: les sites sont datés de -100.000 ans à -30.000 ans. Pour citer l'article «Dernière période glaciaire» de Wikipédia:

«Amorcée par le refroidissement et la croissance des calottes glaciaires, [la] régression marine s'est produite assez lentement, le niveau de la mer oscillant d'abord entre -20 et -60 mètres (115 000 à 71 000 ans AP), puis -60 à -90 mètres (71 000 à 26 000 ans AP), avant d'atteindre son point le plus bas il y a environ 21 000 ans, puis de remonter assez rapidement au niveau actuel».

Allez, encore des cartes, pour m'éviter un long discours:

Extension des inlandsis dans l'hémisphère nord lors de la dernière glaciation. © Source: Wikimedia Commons
L'Europe au dernier maximum glaciaire, il y a environ 21 000 ans. © Source: Wikimedia Commons

Ces deux cartes viennent donc de Wikimedia Commons et leurs légendes, de Wikipédia. Si durant les dix millénaires suivants la glaciation fut plus forte ce fut de peu, donc la seconde carte n'aurait guère différé pour la situation en -30.000, -50.000 ou -70.000. Ce qu'on voit clairement sur cette carte est le fort contraste entre les zones d'expansion attestée ibériques et moyen-orientales et celles les plus septentrionales: au sud des terres libres de glaces, au nord deux inlandsis massifs, le plus important au nord, l'autre, sur les Alpes, plus au sud – plus deux moindres sites sur le Massif Central et les Pyrénées. Encore une chose bête à dire: on n'a pas le même genre de ressources alimentaires dans des zones glaciaires, froides, tempérées et chaudes, de ce fait on ne peut projeter le régime alimentaire “moyen” d'une espèce répandue dans les quatre climats à partir d'un échantillon très majoritairement situé au nord, dans les climats glaciaire et froid, ce qui est le cas pour les néandertaliens.

Les cours de Jean-Jacques Hublin valent vraiment l'écoute et font se poser bien des questions sur certaines hypothèses quant au passé de l'espèce, et très notablement pour cet embranchement Néanderthalensis: la faiblesse du nombre d'échantillons, leur répartition disparate entre nord et sud, et le très grand contraste climatique entre le nord et le sud ne permettent pas de se faire une représentation vraisemblable de leur régime alimentaire. En premier, on a une plus fiable représentation de la zone où se situent le plus de sites, la partie entre les inlandsis principal et des Alpes, et juste au sud de celui des Alpes. On a donc une population cumulant plusieurs caractéristiques liées au contexte: dans ces zones les ressources végétales consommables par des hominidés sont rares et disponibles sur des durées restreintes; plus la température est basse, plus les individus consomment d'énergie; en soi, le métabolisme des néandertaliens est beaucoup plus élevé que celui de notre lignée principale, Homo sapiens, et requiert de disposer de beaucoup plus de ressources dans des contextes comparables; le contexte froid / glaciaire conduit ces populations à consommer beaucoup plus que nécessaire immédiatement pour stocker l'excédent sous forme de graisse, qui constituera une réserve pour les périodes de disette. Tous ces éléments conjugués font que nécessairement l'alimentation des groupes de cette zone septentrionale sera très majoritairement carnée, avec une forte consommation de graisses.

Comme dit, pour avoir une représentation vraisemblable du régime alimentaire d'une population on doit disposer d'un échantillon d'individus diversifié en âge et surtout de restes de collagène suffisants en quantité et qualité; à l'exception d'un des sites espagnols, dans tous les sites au sud on n'a ni l'un ni l'autre éléments, l'ensemble des sites septentrionaux proposant les deux même si la représentativité de l'échantillon n'est pas très élevée. Jean-Jacques Hublin se contente d'énoncer les faits et d'en tirer les enseignements valables pour le contexte discuté parce qu'il s'adresse à un public déjà informé, qui peut certes contester son analyse mais non ses présupposés, pour moi c'est différent, je suppose m'adresser à des lectrices et lecteurs probablement pointus sur bien des domaines mais pas spécialement aussi informés sur ce domaine-ci.

Perso je ne suis pas d'une très grande compétence en paléoanthropologie mais j'ai des méthodes pour déterminer la consistance d'une affirmation, ici me représenter un cas comparable pour l'espèce actuelle si un anthropologue du futur lointain disposait pour l'essentiel d'échantillons venant de l'arc allant de la Sibérie à la Scandinavie: pas sûr que ça serait représentatif du régime alimentaire “moyen” de l'espèce...

J'aurais encore bien des trucs à dire sur le sujet mais j'ai mieux à faire, vous renouveler mon conseil, si vous ne l'avez pas encore fait, écouter les cours de Jean-Jacques Hublin sur le site du Collège de France, ça vaudra mieux que de lire ma prose. On peut dire que ce billet est une introduction, une brève présentation partielle et partiale du travail de Hublin visant à donner envie d'y aller voir.

Au fait, Jean-Jacques Hublin semble assez épargné par le syndrome du réverbère, vous savez, chercher sous le réverbère parce qu'il y a de la lumière, en ce cas faire des recherches de terrain sur un territoire déjà exploré non pas parce qu'on espère trouver ce qu'on cherche mais parce qu'on cherche là où on a déjà trouvé... Je dis ça rapport au fait qu'il a participé a plusieurs recherches dans des zones peu explorées, ou dans des zones bien parcourues mais avec des approches et des questions nouvelles, donc des réponses nouvelles. Un type intéressant.

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