364: Processus.

Une société est un individu. La question est alors: comment agit un individu dans le monde?

Si j'ai beaucoup d'hypothèses, j'ai fort peu de théories dans ma besace. L'une est: il n'y a de société que démocratique. Une autre: ce qui importe dans une société n'est pas les structures mais les processus. Ces deux théories découlent d'un constat simple: tout individu agit selon des processus semblables, quelle que soit sa structure. Les sociétés étant des individus, les déterminer à partir de leurs structures ne rend compte que d'une apparence. Un individu est fractal, chacune de ses parties élémentaires agit selon les mêmes processus, chacun de ses sous-ensembles de même, et réciproquement l'individu agit selon les mêmes processus que ses sous-ensembles et ses parties élémentaires. L'individu se voit comme une entité mais de même chacune de ses parties, chacun de ses sous-ensembles. Chaque fraction d'un individu agit pour elle-même et l'ensemble de ses fractions agit pour l'individu.

Une société est un individu parce que ses parties élémentaires sont des individus, que ses sous-ensembles, les groupes qui la composent, agissent comme un individu, et que l'ensemble de ses fractions agit pour la société, donc la constituent en un individu. Vous et moi sommes des individus, donc vous et moi nous nous percevons comme une entité indivisible, stable dans l'espace et dans le temps, et stable dans sa structure. Ce qui est inexact. Pour prendre mon cas, à mon tout début je me composais d'une cellule unique et pesais une fraction infime de milligramme; à la naissance j'en comptais plusieurs milliards et pesais dans les trois kilos; depuis, j'ai gagné en longueur, en largeur, en épaisseur, mon poids actuel et vingt-cinq à trente fois supérieur, ma tête pèse à-peu-près du poids de mon corps entier à la naissance, ma jambe, cuisse non comprise, est à-peu-près de la longueur de mon corps à la naissance, le nombre total de mes cellules a suivi en gros la même progression que celle de mon poids. S'y ajoute que depuis environ ma vingtième année je perds et gagne chaque jour des milliards de cellules. Difficile de trouver des données fiables, mais me basant sur les diverses pages consultées, le renouvellement moyen par seconde est de cent à quatre cent mille, par jour de dix à quarante milliards, et selon les sources le nombre de cellules acquises et perdues équivaut au total des cellules du corps tous les sept à quinze ans. Ces données imprécises donnent cependant idée de ceci: l'individu qu'on est à cinquante ans ne correspond presque en rien à celui qu'on était à vingt ans, et pourtant c'est le même. La raison en est ce que dit: chaque partie de mon individu est un individu, qui a sa propre vie, mais l'ensemble de ces individus constitue “le même individu” à n'importe quel moment de ma vie. Autre exemple de variation, le nombre d'os que compte un organisme humain: environ trois cent à la naissance, environ deux cent à l'âge adulte; non que nous en ayons perdus entretemps, sauf amputation, mais certains fusionnent. Bref, un individu est plus un processus qu'une structure. La France de 2020 n'a plus exactement la même structure que celle de 1965 et a connu un fort renouvellement de ses membres; elle a pris du poids sous cet aspect puisqu'elle a gagné environ vingt millions de résidents. Pourtant, c'est “la même société”. La France est un processus, comme tout ce qui participe du vivant.

Une société est nécessairement “démocratique” parce qu'une société ne vit que par la participation de tous ses membres et leur acceptation de fait à cette participation. Ça ne signifie pas pour autant que tous y consentent ni que tous agissent pour elle, mais tous agissent en elle. Vous et moi ne cessons de produire des cellules “non conformes”, et n'avons pas toujours des organes aussi fonctionnels qu'on peut l'espérer, pour prendre mon cas j'ai un cœur pas très joli selon les normes, j'ai une “malformation cardiaque”; pas très importante et négligeable dans la plupart des situations, mais qui m'empêche de me livrer longtemps ou fortement à des activités qui provoquent une accélération élevée du rythme cardiaque, du genre course à pied ou à vélo; d'autant que j'ai une capacité pulmonaire assez faible. L'organisme étant un processus, avec le temps tout ça s'est à-peu-près équilibré mais dans mon jeune temps il m'arrivait bien plus fréquemment qu'aujourd'hui d'avoir des sortes de palpitations cardiaques, des étourdissements, et de me sentir essoufflé même après un effort modéré. Pour les cellules on ne peut pas l'observer au quotidien mais on sait désormais que nous en produisons sans cesse de non conformes, dont certaines malignes, potentiellement cancéreuses, mais les processus de régulation les détruisent presque toutes. Quant à celles bénignes, l'organisme les tolère si elles sont suffisamment fonctionnelles ou si au moins elles ne perturbent l'ensemble – un organisme est comme une société, il tolère la présence de “bouches inutiles” pour autant que ça ne perturbe pas son fonctionnement global mais isole ou rejette celles qui mettent son existence en péril.

C'est le contraire bien sûr: une société hérite des caractéristiques de ses membres, elle est plus ou moins fonctionnelle dans ses parties mais tant que ces dysfonctionnements locaux ne mettent pas en péril l'ensemble, elle tolère. Elle le fait d'autant plus facilement que ce n'est pas un organisme, des membres d'une société donnée peuvent faire sécession, s'instituer en sociétés autonomes – autarciques –, pour autant que ce soit dans un espace restreint, ou qu'ils ne constituent pas un groupe trop important, ou que, n'agissant pas pour elle, ils n'agissent pas contre elle. Et bien sûr, toute société a des processus de régulation lui permettant, le cas échéant, d'expulser ou d'éliminer des individus ou des groupes qui mettent en péril son fonctionnement.

Dire d'une société qu'elle est nécessairement démocratique se réfère aux processus: comme dit, pour qu'une société soit fonctionnelle une forte majorité de ses membres doit consentir à participer à son maintien en réalisant là où ils sont telle partie de tel processus; si elle cesse d'être démocratique elle cessera de fonctionner harmonieusement. Ça ne signifie pas, bien sûr, que tous les membres d'une société donnée se sentent vivre en harmonie, un organisme ne vise pas à la satisfaction de chacune de ses cellules, il tendra, dira-t-on, à satisfaire leurs besoins élémentaires mais si nécessaire en mettra une partie “sous le seuil de pauvreté”, voire en détruira pour en faire une ressource pour d'autres cellules – cas notamment des cellules graisseuses, qui serviront le cas échéant de ressource vitale pour le cerveau ou pour les muscles, lors d'un effort intense ou en cas de maladie par exemple. Comme un organisme, une société tend à être bienveillante envers ses membres parce que c'est nécessaire pour que ses processus vitaux soient aussi harmonieux que possible, et comme un organisme, en cas de crise elle n'a pas de compassion particulière envers ses membres les moins nécessaires à son maintien. Enfin, comme un organisme une société peut se trouver dans une situation dysfonctionnelle qui crée une discordance telle qu'elle met en péril sa survie. Mais une société n'est pas un organisme, elle a toujours la ressource de modifier sa structure pour adapter ses processus aux conditions nouvelles. Si elle ne le fait pas elle cesse d'être démocratique, donc fonctionnelle. Ce qui me ramène à ma deuxième proposition: ce qui importe dans une société n'est pas les structures mais les processus. Si une société tente de préserver ses structures au détriment des processus elle se condamne à mort. Là, deux possibilités: elle meurt par insuffisance ou elle meurt par excès. La troisième possibilité étant bien sûr qu'elle finisse par consentir à se restructurer. La mort par insuffisance est celle la moins dommageable pour ses membres, vient un moment où elle manque des ressources nécessaires au maintien des structures, qui s'effondrent; ça ne se fait pas sans heurts mais d'une conséquence moindre que dans l'autre cas. La mort par excès consiste, pour tenter de corriger les dysfonctions, à faire “la même chose en plus gros”, ce qui la rend encore plus dysfonctionnelle. Dans un système fermé, ce qu'est un organisme, ce qu'est une société, on appelle ça un emballement. Au bout de l'emballement, il y a l'explosion. Pour exemple récent, le cas de l'Allemagne de la première moitié du XX° siècle: après un premier emballement qui conduisit à la première guerre mondiale elle initia un nouvel emballement, “la même chose en plus gros”, avec pour conséquence “la même fin en plus gros”.

Dans un autre billet, dont je ne sais plus s'il est publié, j'explique qu'une société ne commet jamais trois fois la même erreur, d'où l'évolution de l'Europe occidentale et centrale dans la deuxième moitié du XX° siècle: après deux guerres civiles, elle opta pour une autre solution, changer les structures pour préserver ou améliorer les processus. Je mentionnais l'Allemagne mais cette entité n'était déjà plus une entité politique autonome au début du XX° siècle, beaucoup d'historiens actuels disent ce que je dis ici, les deux “guerres mondiales” furent plutôt des guerres civiles car l'intégration de fait des diverses entités politiques de la fin du XVIII° siècle s'était faite tout au long du XIX° siècle; restait une question pendante, à la fin de ce siècle: qui sera la tête? Les deux guerres mondiales furent, de ce point de vue, deux tentatives maladroites pour trouver une réponse. D'où l'idée évidente, juste après la deuxième, de trouver une autre réponse: changer les structures en faveur des processus plutôt que les processus en faveur des structures. Le problème actuel est de parvenir à faire que ce qui est une situation de fait, “la société Europe”, devienne une situation de droit. Serais-je, par exemple, Français ou Allemand, je me dirais que mes dirigeants actuels n'ont pas tort: les États-membres de l'Union européenne doivent reporter une part significative de leur souveraineté au niveau fédéral pour qu'il y ait adéquation entre les processus et les structures. La seule manière pour un peuple d'exercer sa souveraineté est de le faire au niveau adéquat, et dans l'Union européenne ce niveau est celui fédéral. Ça n'induit pas de renoncer à une souveraineté plus proche mais seulement pour les questions qui concernent ce niveau plus proche. Tiens ben, comme ça par exemple: «La démocratie? Subsidiarité, dévolution, péréquation».

 

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