Réfléchir et en écrire, c'est prendre date.

J'ai écrit il y a longtemps un article sur mon site personnel, «L'Affaire Choux Gras», il y a très longtemps, un peu avant le déluge, au millénaire précédent: en 1998 (mis à jour le 17/02/2020, 6h36).

Au départ c'était stocké sur mon ordinateur vu que je n'ai commencé à me connecter à Internet – hors de mon lieu de travail – que fin 2001. Je mentionne ça, parce qu'en Europe en 1998 Internet et les réseaux c'était réservé aux happy fews et aux passionnés, vu le coût d'une connexion – on en passait par le téléphone analogique, ça coûtait le prix d'une communication, et ledit prix était salé; en France ça n'a commencé à évoluer qu'après 2002, plus nettement après 2004. Je le mentionne parce que ce que raconte cet article, que je vais reproduire ci-après, parle d'une situation “avant Internet”, avant qu'Internet devienne d'un accès universel et que le nombre de sites personnels et blogs explose. Aujourd'hui, il doit se publier autant de pages chaque minute qu'il s'en publiait en 2001 chaque jour. Je le spécifie parce que, vous le constaterez, les arguments du “médiateur du Monde” cités dans cet article pour expliquer les “dérives” ressemblent étrangement à ceux d'aujourd'hui, sinon qu'on n'y évoque pas comme Cause Magique “Internet”... Voici l'article. Je publierai probablement un autre billet pour discuter des “dérives” et des Causes Magiques.

Ah zut! Je me trompais d'article ou plus exactement, il me semblait que cet article comportait d'autres réflexions en rapport qui figurent dans je ne sais plus quelle autre page. Du coup, pour me faire pardonner je vais publier en complément trois “brèves” (dont une un peu longue...) d'une page intitulée «À l'écoute du monde et des faits» qui rassemble des “brèves” commentant l'actualité du moment – de 2002 à 2005.


L'affaire Choux Gras


Écrit le 22/09/1998

La médiation de M. Robert Solé – la première pour moi – parue dans Le Monde daté 20-21 septembre 1998 me semble de moindre qualité que celles de M. Ferenczi. Le style est plus dynamique, plus contemporain, plus direct, et pour tout dire, plus agréable, mais point assez “médiateur”, moins jésuitique aussi. Probablement, avec un peu d'entraînement, la technique viendra, si le talent est déjà présent. Sinon, guère de changements.

Depuis un certain temps j'essaie de comprendre à quoi sert la “médiation” dans mon quotidien habituel et j'ai cette réponse: tenter de justifier l'injustifiable.

Aujourd'hui, je m'intéresse à la page 16 du numéro du journal Le Monde daté 20-21 septembre 1998. On y trouve: un éditorial non signé – donc a priori assumé collectivement par la rédaction du journal –, une “médiation” titrée «Le monstre de M. Starr», enfin le courrier des lecteurs (plus le “colofon” et la rubrique «Il y a 50 ans»). Édito, médiation et courrier se consacrent tout uniment à… l'affaire Lewinsky? l'affaire Clinton? l'affaire Starr? on ne sait plus trop. Disons: «l'affaire Choux Gras» – la dernière en date du moins, après celles dites «Elf», ou «Deviers-Joncour», ou «Dumas», après celle dite «de Carpentras», après celle dite… Bref, après bien d'autres.

Dois-je l'écrire? Pour le lecteur assidu du Monde, on devine que le thème sera ce «cahier central» paru une semaine avant (n° daté 13-14 septembre) et consacré à “l'affaire” (celle précisée – qu'on dira ici l'Affaire avec majuscule). D'abord, que disent les lecteurs, que reprochent-ils ou approuvent-ils dans cette autre “affaire” — que l'on dira «du Cahier Central» ou «des Morceaux Choisis»? De M. Brignon: «Vos motivations réelles étaient-elles l'information ou bien, plus simplement, l'envie de “faire un coup” et d'en tirer profit ?»; M. Geffroy: «Franchement, vous perdez la tête! On ne lit pas (en tout cas pas moi) des journaux comme Le Monde pour avoir des détails graveleux […]. Alors cet étalage plus que complaisant […] me dégoûte profondément»; M. Kujanski: «C'est la fin d'une illusion (…). La parution du réquisitoire de Kenneth Starr génère un sentiment d'indignité»; M. de Lesterville: «En publiant le rapport Starr en cahier spécial… Le Monde donne un bel exemple de tartufferie journalistique. Vous publiez un éditorial outré pour vous insurger contre cette dérive inquisitoriale complaisamment orchestrée par les médias et dans le même numéro vous livrez au public les morceaux choisis les plus croustillants du rapport! Vous avez beau jeu de vous retrancher derrière la sacro-sainte nécessité d'informer pour présenter aux lecteurs les parties les plus scandaleuses… en mettant en avant la nécessité d'éveiller la conscience de l'opinion [sur le “néo-moralisme” américain]»; S. Donzel: « Non au peep-show planétaire du procureur Starr! Non, surtout, au journal Le Monde branché sur les trous de serrure de la Maison-Blanche!»; M. Coulangeon : «La publication des écrits pornographiques de M. Starr, en dépit de l'argumentation alambiquée dont elle a été accompagnée (cachez ce torchon que je ne saurais voir, mais jugez-en plutôt!), procède d'une logique du droit à l'information totale […]. Outre que cette dérive traduit une contagion regrettable de la logique du fait divers, elle participe d'une reconstruction de la hiérarchie des droits qui place le droit à l'information au-dessus de tous les autres […]. Le Monde invente un journalisme nouveau, à l'abri d'une “déontologie” qui est avant tout celle du tiroir-caisse, en se “positionnant” sur le “créneau” de la presse sérieuse à sensation […]. Une sorte de Voici pour cadres supérieurs urbains diplômés à bac+5. Il fallait y penser».

Les autres lettres sont intéressantes, mais celles-ci rassemblent les critiques les plus évidentes: motivations mercantiles, publication des passages les plus croustilleux (et non « croustillants », une erreur commune), voyeurisme des journaux, tartufferie, jésuitisme, complaisance(s), «logique du droit à l'information» supérieure au droit du citoyen à voir préserver sa vie privée – quelle que soit sa position dans la société. Pour prendre un autre exemple, l'existence d'une enfant illégitime de M. Mitterrand était connue – et notamment de journalistes – bien avant que le fait soit publié avec, plus ou moins – plutôt plus –, l'accord tacite des personnes concernées. Et quand il sortit, on vit bien quel réel scandale éclata: celui de publier des faits n'étant pas sujets à publication sinon dans, justement, des “feuilles à scandale”. Plus tard, le fait réapparut, mais dans un cadre précis, et proprement délictueux: l'affaire des «écoutes de l'Elysée», dont certaines visaient apparemment à protéger le secret de cette naissance illégitime. Donc, tout fait n'est pas nécessairement une information; comme le précise M. Coulangeon, le droit des personnes précède le «droit à l'information». De même, le respect des personnes devrait être plus fort que celui de l'équilibre financier d'un organe de presse, surtout si cet organe se prétend “moral” et se révèle moralisateur. Mais lorsqu'on a fait le choix d'assurer cet équilibre d'abord par la publicité, arrive toujours un moment où tout fléchissement des ventes met en péril sa viabilité, car en perdant des “parts de marché”, on perd plus que les 7,50 F que représente le numéro, on diminue toutes ses ressources – et la chute de celles venues de la publicité est plus rapide que celles de la décrue des ventes – en-deçà de tant de numéros vendus, on passe brutalement dans la “tranche inférieure”. Dans ce contexte, la notoriété du journal pèse plus que sa diffusion réelle. Le Monde devait publier, plus que le rapport Starr, les «meilleurs morceaux», non tant pour vendre plus que pour ne pas vendre moins, sous peine de gravement déséquilibrer ses comptes, avec effet boule de neige: moins de revenus des annonceurs, moins de ventes au numéro, donc moins de moyens pour fabriquer le journal, et moins de notoriété, d'où moins de revenus des annonceurs, etc. Simplement, évidemment, mécaniquement, Le Monde était dans l'obligation de publier au moins une partie de ce fameux rapport, sous peine de péricliter. La solution «cahier central» est la plus “honorable”, mais aucun argument moral ne vaut ici.

Pourquoi cette médiation? Pour, comme écrit, justifier l'injustifiable? Pas vraiment. Ou du moins pour le justifier d'autre manière qu'il ne semble chercher à le faire. Si ce texte peut “rassurer” certains lecteurs sur la moralité de leur journal, je crois que l'exercice du médiateur vise d'abord à rassurer la rédaction elle-même sur sa moralité: non, nous ne sommes pas aussi avides, intéressés, cyniques et opportunistes que nous le paraissons. La majorité des lecteurs ne se fait pas d'illusions particulières sur la qualité morale du journal, et comme moi l'achète parce que relativement le moins malhonnête et absolument le plus informé des quotidiens français actuels. Moins partisan que Le Figaro, moins “mode” que Libération, moins sensationnaliste que Le Parisien, moins “renvoyeur d'ascensceur” que tous (bien que, en première page, paraisse une publicité pour un ouvrage de… Robert Solé), etc. Pas plus propre ou moins sale que les autres. J'achète à contre-cœur Le Monde pour être le moins mal informé possible, mais sans illusions. Il serait intéressant de montrer comment, malgré les critiques sans équivoque et très précises des lecteurs, le médiateur, avec des arguments jésuitiques et “tartuffes” prétend n'être ni jésuite, ni opportuniste, et amusant de voir comment, contre ses lecteurs, il reprend l'argument du «droit à l'information» après avoir critiqué «le “terrorisme de la transparence” et le “fondamentalisme de la vérité” qu'incarne le procureur Starr», mais ça n'a au fond guère d'importance: ce médiateur, comme son prédécesseur, ne s'intéresse pas à l'opinion des lecteurs, et très visiblement ne cherche qu'une chose: se rassurer sur sa propre honnêteté. Il vise à s'expliquer à lui-même pourquoi, commettant une série d'actes clairement immoraux (celui-ci, le montage de «l'affaire Dumas», l'acharnement contre M. Le Floch-Prigent, ou comme il le rappelle lui-même les gros titres racoleurs sur Johnny Hallyday et Lady Di — ces deux derniers, anecdotiques, pouvant être cités), il est moral.


Addendum au 13/10/2003

Un quotidien «de référence» comme Le Monde compte plus sur des lecteurs comme MM. Brignon, Geffroy, Kujanski, Coulangeon et Mme ou M. S. Donzel pour assurer sa vente de fond que sur un lectorat pouvant s'intéresser au «cahier central». En miroir, MM. Brignon, Geffroy, Kujanski, Coulangeon et Mme ou M. S. Donzel comptent plus sur Le Monde que sur un autre quotidien pour leur apporter une information (assez) fiable, (assez) documentée, (assez) pondérée et (assez) peu sensationnaliste. On dira la même chose de tous les quotidiens généralistes réputés sérieux (Figaro, Libé, Huma et même France Soir ou Le Parisien). Bien sûr, le lectorat n'attend pas de Libération ou du Figaro le même genre de pondération ou de fiabilité, mais à son jugé, c'est ce qu'attend de son quotidien un lecteur quelconque.

“De temps à autres”, c'est-à-dire, selon mon estimation, au moins une fois par semaine et dans les périodes de fort étiage plusieurs fois par jour, un journal et plus largement un média «dérape», diffuse des informations ou fait des titres qui dans l'image qu'on se fait d'un média sérieux en général et celle qu'on se fait de tel précisément, ne sont pas «dans son ton habituel». Un lieu commun qui n'a pas trop de sens, parce que comme dit une ou plusieurs fois par semaine un média quelconque publie de ce genres de nouvelles, donc à y réfléchir si ce n'est pas dans le ton dominant, c'est du moins «dans le ton habituel » – une harmonique fréquente… Parfois, ça dépasse tout de même nettement le «niveau de dérapage acceptable», ou quelque chose comme ça. Du fait, il y a un courrier critique plus abondant que d'habitude, et le médiateur se sent alors obligé de faire une mise au point. Vis-à-vis des lecteurs, le rôle principal du médiateur n'est pas de se faire leur porte-parole auprès de la rédaction, mais de les rassurer en prouvant que «la rédaction prend vos avis en compte». Ce n'est pas si vrai, l'existence du médiateur montre que la rédaction a intégré dans sa stratégie de communication aux lecteurs qu'elle sera assez régulièrement amenée à «faire une mise au point» pour devoir appointer une personne (en fait, quatre pour Le Monde) uniquement chargée de «faire tampon».

On peut considérer la chose ainsi : MM. Colombani et Plenel ont vite considéré que la réorientation engagée pour Le Monde poserait des problèmes au lectorat «classique» du quotidien, celui qui croit acheter le «quotidien de référence» qu'il est censé être; le médiateur sert dans ce contexte de «soupape de sûreté» en donnant l'apparence de leur offrir une voix au sein de la rédaction, de les «représenter», et permet ainsi qu'ils en viennent à minorer la part que prennent effectivement les supposés dérapages. Ça ne garantit pas que tous les lecteurs se satisferont de cet emplâtre sur une jambe de bois, mais du moins qu'un assez grand nombre, considérant que «le journal prend en compte les remarques de ses lecteurs», ne se détournera pas de lui. Ce qui permet au Monde de continuer à publier en gros titre et à la “une” des manchettes alléchantes pour un lectorat volatil, qui circonstanciellement, sur un ou quelques numéros, fera monter les ventes de manière significative. Le lecteur un peu dégoûté par ces pratiques continuera pour son compte à faire l'achat de fond, parce qu'il veut quoi qu'il en soit s'informer, qu'à son jugé Le Monde, malgré ses défauts reste encore le meilleur instrument pour ça. Le médiateur a donc bien, quoi que dit, une fonction par rapport aux lecteurs, mais par ce qu'il représente, non par ce qu'il écrit. Le contenu de sa chronique est, j'y insiste, plutôt destiné aux rédacteurs, ça vise à les rassurer, à leur donner à lire que dans l'ensemble ils font bien et honnêtement leur travail, que certes il y a des dérapages, mais dus principalement (parmi les «excuses» les plus régulièrement énoncées par le médiateur) à la «nécessité» de publier telle information – «nécessité d'informer», s'entend, et non nécessité de faire de la vente –, à «l'information qui va de plus en plus vite» (j'ai lu au moins trois médiations dont «la vitesse» était l'objet principal), à «l'impossibilité de vérifier toutes les informations», sans compter les malveillances – les personnes ou institutions donnant sciemment de fausses informations –, bref, aux circonstances des événements plutôt qu'à l'essence du journal.

Fin de l'addendum.



Devancé par l'actualité... (11/03/2005)


Ce matin, lisant des articles et écoutant des informations sur le thème fédérateur et prévisible «un an déjà!» (mais oui! Cette brève est en date du 11 mars 2005), je me dis tiens, tu devrais faire un petit texte sur cette question cruciale: pour le 11 mars, combien de minutes? En bavassant sur le fait qu'au rythme où vont les choses, vers 2012 on aurait droit à l'heure de silence. Et ça n'a pas manqué: le 11 septembre 2002 on avait eu droit aux deux minutes; l'an dernier déjà, le Parlement européen requérait trois minutes de silence; cette année, plus que de ne pouvoir faire moins, on se devait de faire plus; ça ne manqua pas: cinq minutes, et en outre, obligatoires en Espagne (décidées par arrêtés municipaux). Je ne puis croire que les États-Unis en resteront là, c'est une question d'honneur! Pour le quatrième anniversaire du onze-neuf, j'escompte les dix minutes… Ou non: plutôt que dix minutes de silence, cinq minutes de pleurs et de cris déchirants!



L'information va de plus en plus vite… (01/10/2005)


En son temps, j'avais écrit quelque chose là-dessus, dans la critique d'une «chronique du médiateur» (celui du journal Le Monde) où il expliquait que de temps à autres se glissaient des erreurs dans son journal «parce que les pages d’actualité du quotidien se fabriquent de plus en plus vite, [et] les correcteurs n’ont pas le temps de relire l’ensemble des articles»[1]. Factuellement, «l'actualité» va à la même vitesse en ce samedi 1° octobre 2005 qu'il y a dix, trente ou cent ans: à la vitesse de 24 heures par jour. En revanche, le traitement de cette «actualité» a beaucoup changé: il y a trente ou quarante ans de ça, quand deux parties en conflit se mettaient autour d'une table pour tenter de trouver une solution, nul n'envisageait qu'un résultat concret et durable ne sorte de ces pourparlers avant plusieurs mois, sinon plusieurs années; au mieux, on escomptait un cessez-le-feu assez rapide et peut-être durable, prélude à de vraies négociations, avec plusieurs phases de discussions, avec quelques petites avancées entrecoupées par des reculs… Or, avec les années, il y eut ceci de curieux: sur le terrain les choses se passent toujours de la même manière, mais les médias ont pris l'habitude de considérer qu'une réunion «de paix» doit immanquablement déboucher sur une solution quand les négociateurs auront quitté la table. Et bien sûr, ça n'arrive jamais. Du coup, trois ou quatre semaines après, ils en tirent la conclusion que «la négociation a échoué» et que «la situation est inchangée». Ce qui est généralement faux: il y a eu des petites avancées et, le plus souvent, les choses sont, sinon mieux, en tous les cas moins pires après qu'avant.
Pourquoi je vous raconte cela? Parce que ça se relie aux «brèves» numérotées 3, 7, 11 et 13. La dernière peut sembler déceptive, car dans le dernier alinéa j'y écris: «Pas un mois qui ne nous apprenne qu'incessamment sous peu la paix va régner ici ou là, et quinze jours ou un mois après, on apprend que finalement, au mieux rien n'a changé, souvent ça s'est dégradé». Mais ce n'est pas mon opinion, c'est celle qu'on lit ou entend de la part des médiateurs. Bien sûr, je constate que dans certains cas il y a effectivement aggravation, mais le plus souvent, il y a une amélioration par rapport à la situation avant les négociations.

Voici comment se constitue la perception déceptive des médiateurs: quand les parties au conflit décident de négocier la crise est généralement au plus haut; alentour de ces premiers pourparlers il y a une nette amélioration sur le terrain, liée au fait de la négociation; assez vite après, la situation se dégrade de nouveau. On a donc ce schéma: à «négo-1 semaine», on en est à 8 sur l'échelle de gravité des conflits; de «négo» à «négo+3 semaines» on retombe à 3 sur cette échelle; à «négo+9 semaines» on remonte à 5. Relativement à «négo+3» la situation est pire, à «négo+9»; mais relativement à «négo-1» elle est meilleure. Mais, de même que l'information «va de plus en plus vite», la mémoire «va de moins en moins loin»: le commentateur pressé ne prend pas en compte l'ensemble de la situation, des prémisses du conflit jusqu'à la situation actuelle, mais la seule part qui va depuis le dernier «pic», le dernier fait saillant. En l'occurrence, ce pic se situe à la période des négociations, ce qui masque, pour notre commentateur pressé, que loin d'être passé de 3 à 5 sur l'échelle de gravité des conflits, on est passé de 8 à 5 relativement au pire moment… Et en outre, on n'alla jamais au-delà de ce degré 5 depuis.

Les «brèves» 3, 7 et 11 concernent deux événements plus un «non-événement» dont on peut avoir deux perceptions: celle au jour le jour et à court terme (celle de «l'actualité») est: «ça ne s'arrange pas», voire «ça empire»; celle en extension et à long terme est: en ce 01/10/2005, la situation dans ces trois conflits est moins pire, voire (Moyen-Orient) meilleure qu'au pire moment, et même moins pire que lors du dernier «pic négatif» (e.g.: lors du dernier «plus haut» de l'échelle de gravité des conflits).
Bref, la question pertinente, celle dont devraient nous informer les médias, n'est pas de savoir si, occasionnellement, il se passe des choses «graves» ici ou là – à coup sûr, il y a des conflits dans les zones de conflits… – mais si, sur le long terme, les choses semblent s'orienter vers une solution admissible pour les diverses parties. Or, dans ma perception, si en Côte-d'Ivoire ça ne progresse guère, au Soudan et surtout au Moyen-Orient, ça va plutôt dans le bon sens. Mais ne faites pas comme nos médiateurs et n'espérez pas d'un conflit qui a sa source des années, des décennies ou des siècles en arrière qu'il se règlera dès demain matin…


[1] Incidemment, j'y faisais cette remarque: Le Monde a 23 correcteurs (du moins en avait-il ce nombre lors de cette «médiation»); si aux heures de travail le tiers est en action, le quotidien comportant en général de 32 à 48 pages, chacun doit s'occuper d'entre 4 et 6 pages; plus de la moitié du journal comporte des pages «non actuelles» (rubriques, articles de fond, chroniques, publicité, etc.), donc au pire quatre pages par correcteur actif sur environ 12 heures, ou une page à corriger sur trois heures. Bref, «la vitesse de l'actualité» a bon dos. Je faisais aussi cette remarque, partant d'ailleurs de ce que rappelait Robert Solé dans sa chronique: aux temps de l'offset, Le Monde avait trois éditions par jour et bien moins de coquilles, cuirs et incorrections. Ça laisse à penser quant à la «vitesse de l'actualité» et à son incidence sur la qualité de la correction…



À force de courir après l'information on finit par la dépasser… (23/10/2005 - 20h59)


Je le disais juste avant, le médiateur du Monde écrivit un jour que «les pages d’actualité du quotidien se fabriquent de plus en plus vite […]»; et comme il ne l'écrivit pas, les journalistes sont si occupés à lui courir après qu'ils finissent par dépasser “l'actualité” sans s'en rendre compte. Lisant l'accroche de la page http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3212,36-702558@51-702559,0.html publiée sur son site par le quotidien, j'ai pensé: elle va disparaître, remplacée par un titre plus réaliste. Cette accroche était à-peu-près: «Crash d'un avion nigérian: au moins la moitié des passagers aurait survécu». Si ce n'était cela terme à terme du moins je suis certain des mots “au moins la moitié” et “survécu”. Je dois être idiot car je ne crois pas aux miracles: je n'imaginais pas qu'il y aurait des survivants dans ce “crash”. Et il n'y en eut pas. Voici donc, pour mémoire, les deux versions de cet article qui subit une «révision historique» (façon stalinienne) expresse. Ce qui fera de cette «brève» une «brève» exceptionnellement longue…


Le Monde / International
Crash d'un avion nigérian avec 114 personnes à bord

Inespéré, plus de la moitié des 116 passagers du vol Lagos-Abuja écrasé samedi peu après son décollage auraient survécu à la catastrophe. C'est ce qu'a annoncéle porte-parole du gouvernement de l'Etat d'Oyo, où les débris de l'avion ont été retrouvés. "Les services d'urgence dans l'Etat ont été mobilisés", a ajouté la même source. Selon a porte-parole de l'organisation régionale, Adrienne Diop, des responsables de la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'ouest (CEDEAO) se trouvaient à bord de l'avion mais elle ne précise pas s'il font partie des rescapés.
SANS NOUVELLE DEPUIS SAMEDI SOIR
L'appareil, un Boeing 737 de la compagnie privée Bellview Airlines assurant la liaison de Lagos, la capitale économique du pays, à Abuja, sa capitale administrative, avait décollé à 22 h 50 (heure française) samedi et on était sans nouvelle depuis.
Selon les autorités aéroportuaires, l'avion avait disparu des radars au dessus de l'Atlantique peu après avoir décollé et avoir effectué une courbe au sud de la ville portuaire de Lagos pour prendre la direction du nord au dessus des terres. Dans un premier temps, les responsables ont suggéré que l'appareil avait pu s'abîmer en mer.
Des hélicoptères ont été envoyés à la recherche de l'avion et des passagers dans les zones maritimes puis vers la terre ferme. Un officiel de l'administration maritime nigériane Tidjani Bako a indiqué à l'AFP que les recherches se concentraient dimanche dans un secteur entre les villes d'Ibadan et d'Ilorin, à 100 km au nord-est de Lagos. "Je ne pense pas que quiconque ait pu survivre si l'avion s'est écrasé sur la terre ferme", a-t-il souligné.
BELLVIEW UNE COMPAGNIE PROFESSIONNELLE
Des diplomates ont indiqué avoir été mis au courant de la disparition de l'avion mais étaient incapables de dire si des étrangers se trouvaient à bord. Le Nigéria a été le théâtre de nombreuses catastrophes aériennes, dont une en mai 2002 qui avait vu un avion de ligne s'écraser sur l'aéroport de Kano (nord) faisant 149 morts, dont les 115 personnes se trouvant à bord.
Le 6 juillet 2005, un Airbus A330 de la compagnie Air France s'était trouvé au moment de son atterrissage à Port-Harcourt (sud) au-dessus d'un troupeau de vaches sur la piste et avait heurté l'un des ruminants. Bellview Airlines est une compagnie aérienne privée assurant des vols à l'intérieur du Nigeria et en Afrique de l'Ouest. De nombreux hommes d'affaires internationaux et des diplomates empruntent la ligne entre Lagos et Abuja.
Plusieurs compagnies privées aériennes du Nigeria sont considérées comme peu sûres par les voyageurs étrangers. Bellview Airlines avait cependant la réputation d'être dirigée professionnellement et d'offrir des conditions de sécurité satisfaisantes.
Avec AFP, Reuters

LEMONDE.FR | 23.10.05 | 09h35 ♦ Mis à jour le 23.10.05 | 13h06


Le Monde / International
Aucun survivant dans le crash d'un Boeing 737 au Nigeria

 L es 111 passagers et six membres d'équipage du vol 210 de la compagnie nigériane Bellview Airlines ont tous péri samedi soir dans l'accident du Boeing 737 qui s'est écrasé près de Lagos peu après son décollage, a indiqué dimanche un porte-parole de l'Agence fédérale nigériane pour la gestion des urgence (NEMA).
"Nous nous sommes rendus sur les lieux de la catastrophe. C'est un terrible accident", a déclaré à l'AFP le secrétaire général de la Croix Rouge du Nigeria, Abiodun Orebiyi. "L'avion est en miettes. Il y a des morceaux de corps partout. Il est très difficile d'identifier les morts. C'est terrible, très tragique", a-t-il ajouté. Selon lui "des maisons ont été soufflées par l'explosion causée par la chute de l'appareil" et des habitants ont été très légèrement blessés.
Selon le porte-parole de la NEMA, Ibrahim Farinloye, l'impact au sol a dû être à grande vitesse car l'épave de l'avion "était complètement enterrée".
ANNONCES CONTRADICTOIRES
Une certaine confusion a entouré toute la journée de dimanche le lieu et le bilan de l'accident du Boeing 737 qui avait décollé de Lagos samedi soir pour Abuja, la capitale.
Des sources officielles avaient d'abord situé l'épave de l'avion à 400 km au nord de Lagos, mais M. Orebiyi a finalement indiqué que le Boeing 737 s'était écrasé près de la ville d'Otta, juste au nord de Lagos.
Le vol 210 de la Bell view Airlines avait décollé samedi à 19 h 50 heure locales(20 h 50 à Paris) de Lagos, capitale économique du pays, pour Abuja, la capitale administrative avec 117 personnes à bord dont six membres d'équipage. Quelques minutes plus tard, il avait disparu des écrans radar. "Nous avons perdu contact trois minutes après le décollage", a précisé dimanche un responsable de Bellview à l'aéroport de Lagos. Les raisons de la chute de l'appareil sont encore inconnues.
Selon les autorités aéroportuaires, l'avion a disparu des radars au dessus de l'Atlantique peu après avoir décollé et effectué un virage au sud du port de Lagos pour prendre la direction du nord au dessus des terres. La porte-parole de la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cedeao), Adrienne Diop, a de son côté indiqué que des responsables de l'organisation régionale se trouvaient à bord : "Nous sommes en train de prévenir les familles.", a-t-elle déclaré.
Des premières informations avaient fait croire que l'appareil avait pu s'abîmer en mer et du coup les autorités avaient envoyé des hélicoptères au dessus de l'océan pour entamer des recherches.Ce n'est que de longues heures plus tard que l'appareil a été localisé sur la terre ferme.Dans un communiqué le président nigérian Olusegun Obasanjo a indiqué avoir appris la nouvelle de la catastrophe avec "une immense tristesse".
Bellview Airlines est une compagnie aérienne privée assurant des vols à l'intérieur du Nigeria et en Afrique de l'Ouest. De nombreux hommes d'affaires internationaux et des diplomates empruntent régulièrement la ligne entre Lagos et Abuja. Plusieurs compagnies privées aériennes du Nigeria sont considérées comme peu sûres par les voyageurs étrangers. Bellview Airlines est en revanche considérée comme offrant des conditions de sécurité satisfaisantes.
Le Nigeria a été le théâtre de nombreuses catastrophes aériennes, dont une en mai 2002 qui avait vu un avion de ligne s'écraser sur l'aéroport de Kano faisant 149 morts, dont les 115 personnes se trouvant à bord.
Avec AFP
LEMONDE.FR | 23.10.05 | 09h35 ♦ Mis à jour le 23.10.05 | 19h13



Addendum. En recherchant le texte dont je croyais me souvenir et où je parlais de cette fausse évidence, «l'information va de plus en plus vite», je suis tombé sur ce message, envoyé au courrier des lecteurs du Monde, dont le titre cite un propos de son médiateur, et qui hélas n'a pas reçu de réponse...


"L'information va de plus en plus vite" (Robert Solé)


Bonjour,

L'information, ou les journalistes ? Quel est le problème ? Et bien, il me semble que ce qu'écrit Daniel Carton dans le livre que vous savez, «ce journalisme-là ressemble à de la radio: collecter au plus pressé des informations sans disposer du temps pour les trier», est assez juste: on a l'impression, en consultant la presse, la radio, la télévision, que les médias font de la propagande; en réalité, ils la subissent. Le désir de publier l'information choc supposée placer le médium devant ses concurrents fait que ces médias ne diffusent plus des informations vérifiées mais des «nouvelles» consistant soit en dépêches d'agences, soit en «points de presse» des états-majors (lesquels ne font pas de l'information mais de la propagande, ce qui est légitime de la part d'un belligérant, mais peut-être moins de la part d'un organe de presse), soit de «nouvelles» provenant d'autres médias, et aussi peu vérifiées bien évidemment...

Dans votre numéro de ce jour, un gros titre, clair et sans équivoque: «Soulèvement populaire dans la ville de Bassora». En chapeau, on apprend déjà que «l'information» n'est pas pas avérée («un soulèvement [...] aurait lieu [...] à Bassora»), et qu'elle n'est pas de première main («selon la chaîne Skynews»); c'est dans l'article intérieur qu'on finit par apprendre qu'en réalité, ce n'est pas «selon la chaîne Skynews», mais selon «Sky News, citant des sources militaires anglo-américaines». Donc, votre titre si explicite n'est pas une information mais le relais en première page et en très gros d'un élément de propagande d'un des belligérants. Comprenez-moi, je ne mets pas en doute votre intégrité, mais votre capacité de discernement, et votre trop grande avidité pour les gros titres vendeurs. J'imagine que demain, en première page, vous titrerez sur Édith Cresson, ça s'impose: information non vérifiée et servie toute chaude aux médias avant même que les personnes concernées ne soient informées. C'est sûr, ça vaut le coup de publier cette «information», vous ne croyez pas ? En plus, c'est Édith Cresson, ça ne ferait donc que continuer le travail...

Pour conclure sur le titre concernant Bassora: si demain on apprend (en fait, on a déjà appris aujourd'hui) qu'il n'y a pas de «Soulèvement populaire dans la ville de Bassora», comptez-vous publier en premier page et dans les mêmes dimensions: «Démenti: notre titre d'hier concernant un soulèvement à Bassora était faux» ? Je crains bien que non... J'ai écrit un jour un texte concernant les médias et commençant ainsi: «Comment avoir toujours raison ? En ne cherchant jamais à savoir si on a tort. Simple, non ?» Et oui, très simple. Le Monde a toujours raison.

Note au 17/02/2020. “Le livre que vous savez” était Bien entendu c'est ”off”, dans l'actualité à la date d'envoi de ce courriel, le 25 mars 2003, et que Robert Solé avait mentionné. Pour information, Daniel Carton n'a pas d'article sur Wikipédia. J'en aurais bien créé un mais je suis tricard là-bas...



Finalement j'ai retrouvé l'article auquel je songeais, intitulé «Les deux premiers morts de la canicule». Trop long pour que je le mette en complément ici, du coup je le republie comme billet autonome.

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