Prendre date: Entropie contre anthropie.

Encore un vieil article. rédigé en 2007; et en plus, un article inachevé. J'y ajouterai un petit commentaire.

Entropie contre anthropie.


Un jeu de mots qui a sa vérité: l'action humaine est contrecarrée par la tendance de son environnement à «revenir à la normale»...


Le titre est là pour jouer sur les mots entre l'un qui ne s'appliquera pas strictement au sujet et l'autre qui est inventé, même si vraisemblable. D'un sens il sera tout de même question d'entropie, une notion rattachée au deuxième principe de la thermodynamique, qui énonce que « toute transformation d'un système thermodynamique s'effectue avec augmentation de l'entropie globale incluant l'entropie du système et du milieu extérieur. On dit alors qu'il y a création d'entropie ». Le constat est que « plus l'entropie du système est élevée, moins ses éléments sont ordonnés, liés entre eux, capables de produire des effets mécaniques, et plus grande est la part de l'énergie inutilisable pour l'obtention d'un travail ; c'est-à-dire libérée de façon incohérente ». l'anthropie serait, dans mon histoire, le résultat constatable des actions humaines sur son environnement propre, l'anthroposphère ou « ensemble et résultats des activités produites par l’être humain ». Les citations viennent de Wikipedia ou du Wiktionnaire.

Bien sûr, depuis que les humains ne sont plus des vivants comme les autres mais ont acquis l'aptitude de modifier leur milieu à grande échelle, soit deux bons millénaires, et de manière encore plus significative depuis deux bons siècles, presque trois, l'anthroposphère s'est élargie à l'ensemble de la biosphère. Les quelques « mers de plastique », le trou d'ozone dû aux CFC, et bien sûr l'augmentation anthropique des gaz à effet de serre, trois exemples qui montrent clairement quelle marque importante sur l'environnement global laissent désormais les humains.

En même temps, cette action humaine sur la biosphère n'est pas tant significative que ça. Je veux dire : pour notable qu'elle soit, cette action ne semble pas provoquer tellement plus de changement de la biosphère que d'autres épisodes précédents, parfois rapides, parfois plus lents, connus désormais comme les « grandes extinctions », dont les causes ne sont pas toujours déterminées et qui de toute manière doivent être diverses. On retient surtout la dernière la plus spectaculaire, celle qui a vu la disparition de presque tous les dinosaures, la seule branche survivante étant celle des oiseaux, mais ça ne fut pas la plus massive. Il y a deux questions, en fait : l'action des humains dans la biosphère et son effet sur elle sont-ils importants ? Quelles en seront les conséquences sur l'humanité même ? À la seconde question la réponse est de plus en plus « très négatives », d'où beaucoup en infèrent que les humains causent en effet des changements très importants à la biosphère, ce qui n'est pas évident.

 


Dans leur très grande majorité les humains ont un rapport cartésien à la nature, ils s'en jugent maîtres et possesseurs, y compris les écologistes, y compris leur frange la plus radicale, les tenants de l'« écologie profonde » (la “deep ecology”), il n'y a qu'une faible partie de l'humanité, hors les groupes résiduels et menacés qui vivent en harmonie avec leur milieu, qui ne voit pas son espèce comme maîtresse de la nature. Cette perception curieuse vient de ce que dans leur majorité les humains ont une compréhension causale de leur environnement, alors qu'il est globalement cybernétique.

On associe généralement la cybernétique à l'informatique, alors même que les ordinateurs sont conçus au départ comme des « machines causales » même si leur conception dérive d'une description de machine cybernétique, la machine de Turing. Une véritable machine cybernétique est par exemple le pilote automatique : il est conçu de telle manière qu'il aura une trajectoire apparemment causale alors même qu'il se contente de faire des corrections indépendantes d'un but causal du genre « aller en ligne droite d'un point A à un point B ». Il y a bien une faible causalité locale, qui consiste à faire qu'un certain objet soit dans un certain état mais du point de vue du pilote automatique il n'y a pas de notion d'altitude, de direction et de vitesse, juste celle de corrections pour se trouver, comme dit, dans un certain état.

Ma description préférée de la cybernétique est celle que fait Gregoy Bateson dans l'article « La cybernétique du “soi” : une théorie de l'alcoolisme » de son livre Vers une écologie de l'esprit :

« L'ordinateur n'est qu'un arc dans un circuit plus grand, qui comprend toujours l'homme et l'environnement d'où proviennent les informations et sur qui se répercutent les messages efférents de l'ordinateur. On peut légitimement conclure que ce système global, ou ensemble, fait preuve de caractéristiques “mentales”. Il opère selon un processus “essai-et-erreur” et a un caractère créatif. «
« Nous pouvons dire, de même, que l'esprit est immanent dans ceux des circuits qui sont complets à l'intérieur du cerveau ou que l'esprit est immanent dans des circuits complets à l'intérieur du système : cerveau plus corps. Ou, finalement, que l'esprit est immanent au système plus vaste : homme plus environnement. «
« Si nous voulons expliquer ou comprendre l'aspect “mental” de tout événement biologique, il nous faut, en principe, tenir compte du système, à savoir du réseau des circuits fermés, dans lequel cet événement biologique est déterminé. Cependant, si nous cherchons à expliquer le comportement d'un homme ou d'un tout autre organisme, ce “système” n'aura généralement pas les mêmes limites que le “soi” — dans les différentes acceptions habituelles de ce terme. «
« Prenons l'exemple d'un homme qui abat un arbre avec une cognée. Chaque coup de cognée sera modifié (ou corrigé) en fonction de la forme de l'entaille laissée sur le tronc par le coup précédent. Ce processus autocorrecteur (autrement dit, mental) est déterminé par un système global : arbre-yeux-cerveau-muscles-cognée-coup-arbre ; et c'est bien ce système global qui possède les caractéristiques de l'esprit immanent. «
« Plus exactement, nous devrions parler de (différences dans l'arbre) - (différences dans la rétine) - (différences dans le cerveau) - (différences dans les muscles) - (différences dans le mouvement de la cognée) - (différences dans l'arbre), etc. Ce qui est transmis tout au long du circuit, ce sont des conversions de différences ; et, comme nous l'avons dit plus haut, une différence qui produit une autre différence est une idée, ou une unité d'information. «
« Mais ce n'est pas ainsi qu'un Occidental moyen considérera la séquence événementielle de l'abattage de l'arbre. Il dira plutôt : “J'abats l'arbre” et il ira même jusqu'à penser qu'il y a un agent déterminé, le “soi”, qui accomplit une action déterminée, dans un but précis, sur un objet déterminé ».

Même si ça n'est pas si simple, on peut dire que l'ordinateur est une machine globalement causale insérée dans un processus « mental » tel que l'entend Bateson, et à l'inverse le pilote automatique est une machine cybernétique insérée dans un processus globalement linéaire. Ce n'est donc pas l'ordinateur (du moins, son cœur, le processeur) qui est proprement cybernétique mais le contexte dans lequel il s'insère : alors que le pilote automatique effectue réellement tout le processus d'utocorrection, les « différences », l'ordinateur le simule grâce aux interactions « exocorrectrices » de son environnement.


Qu'est-ce exactement que l'entropie ? C'est la tendance d'un système à augmenter son niveau de désordre. Pour citer Wikipédia, l'entropie « peut être interprétée comme la mesure du degré de désordre d'un système au niveau microscopique. Plus l'entropie du système est élevée, moins ses éléments sont ordonnés, liés entre eux, capables de produire des effets mécaniques, et plus grande est la part de l'énergie inutilisable pour l'obtention d'un travail ». En regard on a « la néguentropie ou entropie négative, [qui] est un facteur d'organisation des systèmes physiques, et éventuellement sociaux et humains, qui s'oppose à la tendance naturelle à la désorganisation : l'entropie ».. Tout ça se place dans le cadre de la thermodynamique classique et de son deuxième principe. Pour mémoire :

  • Premier principe : « Au cours d'une transformation quelconque d'un système fermé, la variation de son énergie est égale à la quantité d'énergie échangée avec le milieu extérieur, sous forme d'énergie thermique et de travail » ;
  • Deuxième principe : « Toute transformation d'un système thermodynamique s'effectue avec augmentation de l'entropie globale incluant l'entropie du système et du milieu extérieur. On dit alors qu'il y a création d'entropie » ;
  • Troisième principe : « L'entropie d'un cristal parfait à 0 kelvin est nulle ».

Le premier principe est souvent paraphrasé par la sentence de Lavoisier « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Sentence qui vaut aussi pour le deuxième principe, d'un sens.

Que nous disent les deux premiers principes ? En gros, qu'il n'existe pas de systèmes qu'on puisse strictement dire fermés. La néguentropie est une belle idée qui ne tient pas compte du fait que la seule manière d'obtenir un semblant d'augmentation d'ordre dans un système est d'augmenter symétriquement le désordre autour ou ailleurs. Rien ne se perd, tout se transforme. De ce point de vue, on peut considérer que les humains créent un peu d'ordre en certains points et beaucoup de désordre par ailleurs. C'est logique. Le deuxième principe l'énonce, « toute transformation d'un système thermodynamique s'effectue avec augmentation de l'entropie globale incluant l'entropie du système et du milieu extérieur ». C'est ce qu'on peut constater.

Sans dire que ça soit parfait (en fait, beaucoup de systèmes fortement énergétiques tendent à la surchauffe, ce qui indique bien que leur niveau d'entropie n'est pas si maîtrisé) du moins on peut dire que la néguentropie ça marche, sauf à regarder ses conséquences. L'exemple le plus clair est l'augmentation du niveau des gaz à effet de serre, notamment le CO2 et le méthane, dans l'atmosphère. Dès lors qu'on utilise une matière normalement inerte comme combustible, ce que l'on fait avec le charbon, le pétrole, le gaz et l'uranium, nécessairement on augmente le niveau global d'entropie, nécessairement, si cette augmentation ne se fait pas, ou pas trop, dans les poches de néguentropie, elle se fera ailleurs dans le système global. Pour l'uranium le problème principal est différent mais quoiqu'on en veuille faire croire, cette filière contribue aussi à la dispersion de gaz à effet de serre.

Les humains ne sont pas des animaux comme les autres, c'est certain, comme dit, ils ont une capacité unique pour modifier leur environnement. Cela constaté, l'action réelle des humains sur cet environnement est somme toute limité, c'est une perception propre à l'espèce qui en augmente l'importance du fait que les perturbations causées portent sur des éléments ou des segments de la réalité qui ont une grande incidence sur ses membres. Pour reprendre le cas de l'augmentation du niveau de gaz à effet de serre dans l'atmosphère,



Rédigé en 2007, donc. On peut le voir comme “prédictif” puisqu'il propose une lecture de la réalité qui depuis est entrée dans le débat public sous le nom d'anthropocène, et qu'il anticipe, en en esquissant la critique, la “collapsologie”. Waouh! Ce Ma Pomme, c'est un génie et un prophète! Bien sûr que non, ce Ma Pomme est un observateur de la réalité, spécialement de la réalité sociale, sans plus. Dans ce texte inachevé je ne parle pas de l'avenir mais du présent, de mon présent de l'époque, celui de 2007. D'une certaine manière, je “prophétisais”, ce qui ne signifie pas “prédire l'avenir” mais parler de sa réalité immédiate avec clairvoyance et acuité. N'importe quelle personne pouvait en 2007 développer un discours sur “l'anthropocène” et sur l'illusion catastrophiste qui fait toujours anticiper le pire quand les choses changent – et elles ne cessent de changer. Mais seul une personne peu sensible à la propagande pouvait avoir une analyse de la réalité “prophétique”, c'est-à-dire dégagée des fausses apparences, du “spectacle” aurait dit Guy Debord.

Je publie cet article inachevé ici pour expliquer qu'il est préférable de suivre ceux qui savent prendre date que ceux qui promettent les Lendemains Qui Chantent ou la Fin Du Monde: d'aussi loin que je m'intéresse à la rumeur du monde, soit une cinquantaine d'années, pas une année ne s'est passée sans qu'on m'annonce aussi bien les Lendemains Qui Chantent que la Fin Du Monde, et jusqu'ici les lendemains ont déchanté mais le monde est toujours là et ne se porte pas si mal qu'on ne le dit, en tout cas plutôt moins mal qu'il y a cinquante ans. Écoutez les Cassandre le jour où elles parlent, c'est beaucoup plus pertinent que de les écouter après que leurs “prophéties” les pires se soient réalisées...

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