Il faut que tout change...

...pour que rien ne change. Citation connue qui décrit crûment cette réalité politique: pour se maintenir un pouvoir doit donner l'apparence du changement en s'ingéniant à ne rien changer des fondements de ce pouvoir.

La phrase exacte qui apparaît dans le roman Le Guépard de Lampedusa, est «Si nous voulons que tout reste comme il est, il faut que tout change» (en version originale, «Se vogliamo che tutto rimanga come è, bisogna che tutto cambi»); un peu plus loin dans le roman, l'interlocuteur de son émetteur en fait une sorte de commentaire: «Ce qui nous a été promis à l'occasion de chaque débarquement [...] n'est jamais arrivé. Des négociations ponctuées par des coups de fusil presque inoffensifs et, après, tout sera pareil tandis que tout aura changé». La phrase du second, Salina, oncle du premier, Tancredi, ne dit pas exactement la même chose et se rapporte plutôt la réflexion de son neveu qui précède sa phrase, «Si nous [les aristocrates] ne sommes pas là nous non plus, ils [les garibaldiens] vont nous arranger la république»: que “nous” soit dans le jeu du changement ou que “ils” en soit le seul moteur, au bout du compte tout change ET rien ne change, l'ancien pouvoir se donne un nouvel aspect ou le nouveau pouvoir reprend les anciennes pratiques, tout change, rien ne change...

On peut nommer ces processus révolution ou action pour le nouveau pouvoir et les anciennes pratiques, contre-révolution ou réaction pour l'ancien pouvoir et les nouvelles apparences, une sorte de thermodynamique ou mécanique sociale: quelle que soit sa direction quand un mouvement a lieu le déplacement est égal et à la fin le système revient à la normale, à l'état antérieur, avec un léger décalage. En cet univers tout change tout le temps et perpétuellement, c'est la condition nécessaire pour que...  rien ne change. Quand me viennent des propos de ce genre, émerge presque toujours à mon esprit un symbole qui parle de ça, il faut que tout change pour que rien ne change:

Le taìjítú, la figure du faîte suprême Le taìjítú, la figure du faîte suprême

Enfin non, ce symbole n'a pas de visée normative ou moralisante, il fait plutôt un constat: tout change parce que rien ne change. Un constat global: cet univers reste le même parce qu'il est en constant mouvement. Ce constat global se réalise localement de manières diverses, dans les sociétés humaines il y a une évolution dirigée, en partie non aléatoire, non stochastique, une caractéristique partagée par tout le vivant mais de manière plus ou moins accentuée. Tiens, un truc qui revient presque toujours avec l'émergence de ce symbole en mon esprit, parfois avant, parfois après, la thermodynamique mentionnée en passant, spécialement ses principes, plus précisément les premier et deuxième – on peut considérer que le principe zéro est un cas particulier du premier, et que le troisième décrit les conditions où le deuxième ne s'applique plus ou semble ne plus s'appliquer. Donc, les principes de la thermodynamique. Si depuis leur énonciation l'interprétation a changé – ils furent établis dans le cadre de la mécanique classique ou mécanique newtonienne, et revus dans le cadre de la mécanique quantique – ces principes restent valables dans leur définition de base. Le premier

«affirme que l'énergie est toujours conservée. Autrement dit, l’énergie totale d’un système isolé reste constante. Les événements qui s’y produisent ne se traduisent que par des transformations de certaines formes d’énergie en d’autres formes d’énergie. L’énergie ne peut donc pas être produite ex nihilo ; elle est en quantité invariable dans la nature. Elle ne peut que se transmettre d’un système à un autre. On ne crée pas l’énergie, on la transforme».

Le second postule que

«l'énergie d'un système passe nécessairement et spontanément de formes concentrées et potentielles à des formes diffuses et cinétiques (frottement, chaleur, etc.) Il introduit ainsi la notion d'irréversibilité d'une transformation et la notion d'entropie. Il affirme que l'entropie d'un système isolé augmente, ou reste constante».

Les systèmes du vivant semblent contrevenir à ces principes, je n'en discuterai pas ici, je l'ai suffisamment fait dans d'autres billets, ce n'est qu'apparence mais du moins, localement et pour un certain temps c'est une description acceptable des choses. Au plus haut niveau, la biosphère, on peut proprement parler d'un système isolé, tenant compte que dans cet univers il n'existe pas de système réellement isolé, on parlera plutôt de système autocorrecteur, de système homéostatique, où les échanges avec le reste de l'univers induisent une situation tendant vers un certain état. C'est donc un cas particulier du cas général, “tout change pour que rien ne change”; dans ce cas-ci, “la vie”, on peut supposer une intentionnalité, ce qu'on ne peut dans les autres cas. Cela dit la question n'est pas si évidente, certains humains, et même autant que je le sache une majorité d'humains supposent une intentionnalité dans le mouvement général de l'univers, une “Cause Première” non aléatoire,

«la première de toutes les causes, c'est-à-dire la plus ancienne ou la plus profonde, celle responsable de l'ordre de l'univers. En philosophie scolastique, selon le raisonnement dit de causalité ou cosmologique, ce concept peut être également assimilé à Dieu».

En sens inverse, les mêmes ou d'autres ne supposent pas d'intentionnalité chez les êtres vivants, leur comportement légèrement divergent du comportement général des objets de l'univers est prédéterminé, en version idéaliste on nomme ça entre autres destin ou destinée ou fatalité, en version matérialiste on nomme ça tout aussi diversement aussi mais ça revient au même que dans la version idéaliste, les individus ne sont pas maîtres de leur devenir. N'étant pas idéaliste ni matérialiste je n'ai pas d'opinion sur les causes premières ni les fins dernières, ni sur l'intentionnalité ou la non intentionnalité des entités du vivant ou du non vivant. Comme toutes les personnes raisonnables avant moi je pars d'un critère évident à moi-même, je suis doté de conscience, et suppose aux entités semblables et similaires à moi une même caractéristique. En tant qu'entité consciente j'ai une certaine intentionnalité, plus ou moins efficiente et plus ou moins durable, et suppose aux entités semblables et similaires à moi une certaine intentionnalité du même ordre.

Mes connaissances sur cet univers en ce mois de mars 2021 me font considérer que le phénomène local “la vie” remonte à environ 4 milliards d'années et que cet univers a environ 13 à 14 milliards d'années, dans cette partie de l'univers qui forme système depuis environ 4,5 milliards d'années, le système solaire, et dans cette entité seconde que forme le système Terre-Lune, le phénomène “la vie” est relativement récent, a connu une lente transformation et a toute chances d'être transitoire – dans environ 4,5 à 5 milliards d'années, les conditions d'évolution du système solaire ne permettront plus son maintien. Depuis le moment de son apparition il s'est maintenu en se transformant parce que tout ce qui dure un peu dans cet univers ne persiste qu'en changeant car les conditions immédiates sont changeantes d'où la nécessité de changer pour rester le même. Une autre formule connue, appliquée au premier principe de la thermodynamique, dit en gros la même chose: «Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme».


La question de l'intentionnalité n'est pas simple. Enfin si, elle est simple: il s'agit d'un phénomène impossible. Où ça se complique: il existe, on peut observer des séquences d'événements qui ne s'expliquent qu'en supposant une intentionnalité. Ce paradoxe se résout quand on considère l'insertion des situations “intentionnelles” dans un contexte spatio-temporel plus large. Le plus simple est de prendre son propre cas.

Étant vivant j'ai une intention, celle de vivre; si je perdais cette intention, assez vite je cesserais de vivre. Sous un aspect cette intention n'en est pas une: on ne décide pas de vivre, cela nous advient parce qu'il y eut des intentions antérieures, pas nécessairement de nous donner vie mais du moins cela advint. Une fois la chose advenue et si le contexte est favorable nous allons persister en notre être, au départ sans que notre volonté intervienne grandement, il y a en nous une “pulsion de vie” mais pour des êtres aussi complexes que les mammifères ou les oiseaux il y a une période parfois longue où cette pulsion ne se réalise que si d'autres individus créent les conditions nécessaires à son effectivité. Au-delà de ce moment décisif c'est à chacun de créer les conditions qui permettent à cette pulsion des continuer à se réaliser. Mais on ne peut pas la réaliser indéfiniment, vient toujours un moment où quelles que soient nos intentions le phénomène cesse, un moment où l'on meurt. L'intentionnalité est autant un espoir qu'une réalisation, elle se vérifie tant qu'elle se réalise mais ne se réalise que rarement, dans un contexte restreint et pour un temps limité. L'univers est stochastique...


Mmm... Je publie en l'état, ça ira bien comme ça. Ou non, mais je m'en fiche.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.