Qui de plus important que Ma Pomme?

Ce billet se rapporte à un passage de mon plus récent billet publié.

Dans ce billet, «L'Effet Glapion», j'écris ceci:

«Je ne sais pour vous, pour moi je m'intéresse surtout à Ma Pomme (je ne compte pas que vous vous intéressiez surtout à Ma Pomme mais espère qu'à mon instar vous vous intéressiez surtout à Votre Pomme)».

En fait je compte que vous ne vous intéressiez que peu à Ma Pomme et à toute autre Pomme que vous. Il y a des gradations, je m'intéresse beaucoup à mes proches, aux Pommes de Mon Panier de Pommes, moindrement mais encore assez aux Pommes de Paniers de Pommes proches – d'une proximité physique, géographique, ou d'une proximité intellectuelle ou idéologique –, et si je m'intéresse assez à tous les Paniers de Pommes et tous les Vergers de Pommiers, le fait est que les Pommes distantes, je les distingue mal donc m'y intéresse assez peu en tant qu'individus.

Cela posé, il ne s'agit pas pour moi d'une défense de l'égoïsme, tout au contraire penser d'abord, s'intéresser d'abord à soi, c'est la condition même pour aller vers l'altruisme. Vous connaissez cette sentence, «Aime ton prochain comme toi-même»: elle implique ceci: pour aimer son prochain il faut d'abord s'aimer, et s'aimer comme un prochain. Voici le passage qui inspira cette sentence:

«Ne devez rien à personne, si ce n'est de vous aimer les uns les autres; car celui qui aime les autres a accompli la loi.
En effet, les commandements: Tu ne commettras point d'adultère, tu ne tueras point, tu ne déroberas point, tu ne convoiteras point, et ceux qu'il peut encore y avoir, se résument dans cette parole: Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
L'amour ne fait point de mal au prochain: l'amour est donc l'accomplissement de la loi» (Romains, 13, 8-10, trad. Segond 1910).

«Parole du Seigneur», comme on dit chez les culs-bénits. J'hésite, “parole” ou “paroles”? Dieu étant Un, optons pour le singulier... Amen! N'étant pas cul-bénit, je fais l'hypothèse que ce sont les paroles d'un de mes prochains. Un auteur que j'aime bien, Alain Supiot, discute justement de cette idée dans un de ses cours du Collège de France, de l'idée d'une loi rendue inutile: si «l'amour est donc l'accomplissement de la loi» ça implique un dépérissement de cette loi par son incorporation sous la forme de l'amour, précisément de “l'amour en Jésus-Christ”. Le texte sur lequel s'articule le propos de Supiot est un autre passage d'un texte attribué à Paul de Tarse:

«Avant la venue de la foi, nous étions sous la garde de la Loi, réservés à la foi qui devait se révéler. Ainsi la Loi nous servit-elle de pédagogue, jusqu’au Christ, pour que nous obtenions de la foi notre justification. Mais la foi venue, nous ne sommes plus sous un pédagogue. Car vous êtes tous fils de Dieu, par la foi, dans le Christ Jésus. Vous tous en effet, baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ: il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme: car tous, vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus» (Galates, 3, 23-28).

Il cite un peu plus loin le même passage de Romains, d'ailleurs, mais dans une autre traduction:

«N’ayez de dettes envers personne, sinon celle de l’amour mutuel. Car celui qui aime autrui a de ce fait accompli la loi. En effet, le précepte: Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne convoiteras pas et tous les autres se résument en cette formule: Tu aimeras ton prochain comme toi-même. La charité ne fait point de tort au prochain. La charité est donc la Loi dans sa plénitude».

Désolé, je ne peux pas vous indiquer la source, Supiot a oublié de la mentionner. Ou peut-être que si, je vérifie. Je peux vous l'indiquer: traduction dite Bible de Jérusalem, la version retenue par l'Église catholique. Ah la la! Rédiger des billets ça me coûte! J'ai du l'acheter, pour vérifier sans même savoir si c'était bien cette traduction. Bon d'accord, pas cher, même pas 5€, seulement 4,99€... Je fais semblant de râler et en plus je dis des choses fausses, je l'ai achetée pour ma documentation ET parce que c'était peu cher ET en sachant que c'était bien cette traduction. Je dispose de je ne sais plus combien de versions – là aussi c'est faux, je le sais: neuf traductions complètes plus cinq ou six traductions partielles. Je dévoile ici un peu de mon arrière-cuisine, en auteur consciencieux je me méfie des traductions donc me donne les moyens de les vérifier au mieux. Quand le texte original est en anglais je lis la source, quand il existe plusieurs traductions je les compare, dans le cas de la Bible j'ai un accès limité ou nul aux textes originaux en grec, araméen et hébreu, d'où la récupération ou l'acquisition de ces diverses versions.

Je vous conseille la lecture du bouquin d'Alain Supiot, La Gouvernance par les nombres (en version numérique il coûte la somme modérée de 12,99€) ou si vous préférez cette forme, sur cette page on peut accéder à la version audio des cours qui font la base du livre (les cours de l'année 2012-2013, «Du gouvernement par les lois à la gouvernance par les nombres», et de l'année 2013-2014, «Les figures de l'allégeance»). Mais ça n'est pas vraiment en lien avec le propos de ce billet. J'y reviens.

Donc, Romains, 13, 8-10:

«Ne devez rien à personne, si ce n'est de vous aimer les uns les autres; car celui qui aime les autres a accompli la loi.
En effet, les commandements: Tu ne commettras point d'adultère, tu ne tueras point, tu ne déroberas point, tu ne convoiteras point, et ceux qu'il peut encore y avoir, se résument dans cette parole: Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
L'amour ne fait point de mal au prochain: l'amour est donc l'accomplissement de la loi».

La traduction proposée par Supiot convient mieux à mon propos:

«N’ayez de dettes envers personne, sinon celle de l’amour mutuel. Car celui qui aime autrui a de ce fait accompli la loi.
En effet, le précepte: Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne convoiteras pas et tous les autres se résument en cette formule: Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
La charité ne fait point de tort au prochain. La charité est donc la Loi dans sa plénitude»
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Elle me convient mieux car se reliant plus à une certaine anthropologie, celle du don, et à une certaine philosophie, celle d'Emmanuel Levinas entre autres, disons, une certaine philosophie phénoménologique, qui s'articule sur “l'autrui”, les deux étant en rapport avec l'amour comme charité, comme caritas. On dira: la question de la réciprocité bienveillante.«Tu aimeras ton prochain comme toi-même» implique la réciprocité. Le premier conseil de ce passage est donc «N’ayez de dettes envers personne, sinon celle de l’amour mutuel», ce qui indique clairement la perception du fait anthropologique du don et du contre-don: la seule dette acceptable est celle qui engage réciproquement le débiteur et le créancier, qui instaure le créancier comme débiteur du débiteur et le débiteur comme créancier du créancier. Ce qui fonde le lien social est la confiance, et pas de confiance sans réciprocité. S'aimer soi-même comme autrui, avoir de la bienveillance envers soi-même, est un préalable nécessaire pour aimer son prochain “comme soi-même”.

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