Du nouveau sous le soleil?

Ça m'étonne. Ça m'étonne beaucoup. Quelqu'un l'a dit il y a longtemps, rien de nouveau sous le soleil... Du fait, chaque fois qu'une personne affirme avec la plus grande conviction qu'on assiste à quelque chose d'inédit, de RA-DI-CA-LE-MENT nouveau!, chaque fois je suis dubitatif.

La dernière fois c'est ce jour, ce 18 mars 2019 vers 8h30 sur France Culture, de la bouche Marc Weitzmann, écrivain, journaliste et producteur de l'émission "Signes des temps" sur France Culture:

«Je pense plus profondément qu'on assiste depuis la fin de la guerre froide à une mutation historique énorme, qui fait que tout ce qui a permis à une classe moyenne de s'établir entre la fin des années 50 et la fin des années 70 est en train de s'effondrer, est en train de muter de manière complètement inédite, et les gens perdent pied. Et donc, effectivement, il y a le sentiment qu'on est entré dans un monde totalement fragmenté où ce qui existait avant...». (les années 1950 à 1970, je précise, pour certains, ce siècle est si “complètement inédit” qu'ils oublient qu'on en a changé... Pour précision, on ne saura rien de ce qui advint de «ce qui existait avant», car l'animateur-producteur interrompit son invité, comme souvent).

C'est si totalement nouveau, si complètement inédit, que ça ne fera que la troisième ou quatrième fois en un siècle que ça se produit. Trois ou quatre fois car selon moi et selon beaucoup d'autres il n'y a pas de réelle solution de continuité entre les deux guerres mondiales, la seconde venant pour régler des problèmes irrésolus ou tenter de le faire (d'un sens ça réussit mais non de la manière envisagée par les fauteurs de guerre de la fin des années 1930), en ce cas la période allant en gros de 1910 à 1950 est la même mutation mais en deux temps. Enfin non, plutôt une crise en trois temps, qui commence vers 1860 et s'achève vers 1960. En gros. En très gros. Factuellement, les mutations ne commencent ni ne finissent à date précise, celle actuelle commence alentour de 1930 et semble en voie de finalisation – ce qui ne signifie pas qu'elle se terminera tout soudain, le temps des sociétés n'est pas celui des humains, une fin de séquence peut durer parfois très longtemps, cas justement de la précédente qui mit environ trente ans à s'achever, même si la période 1913-1947 forme une séquence assez continue il y a tout de même une rupture vers 1930, quand la mutation suivante commence à se mettre en place.

Je développe le sujet dans d'autres textes, des billets locaux mais surtout des discussions de mon site personnel (auquel je ne renverrai pas, je n'ai guère de goût pour l'auto-promo), le cœur de la société est la communication sous ses deux aspects, la circulation des personnes et des biens et  la diffusion de l'information, et l'un des buts des sociétés, probablement le principal, est d'améliorer la communication. Ladite amélioration se fait en deux voies, une amélioration des moyens ou des fins. La première voie coûte peu en “ressources informationnelles”, beaucoup en ressources matérielles et humaines, la seconde beaucoup en ressources informationnelles, peu en ressources matérielles et humaines. Ou du moins il devrait en être ainsi. Je développe un autre sujet dans divers textes, celui des cycles sociaux. La question ici concerne le fait que les sociétés sont des sortes d'individus dont les éléments de base conservent leur autonomie. Une autonomie relative, cela dit, au double sens du mot: les membres d'une société sont reliés entre eux, comme individus ils ont une autonomie d'action mais comme membres d'un individu plus large dépendent parfois autant de leur société qu'une cellule dépend de l'individu dont elle participe. Les humains sont censément très autonomes, passée leur assez longue période de socialisation, qui dure au moins une, souvent près de deux décennies, mais les sociétés humaines sont comme les autres et pour assurer leur pérennité développent des méthodes de conditionnement qui tendent à rendre leurs membres dépendants d'elles, qu'ils le veuillent ou non – cela dit le plus souvent ils le veulent, mêmes quand ils ne le veulent pas. Pour prendre un cas dans mon actualité, une part non négligeable des humains de ce début de millénaire ne souhaite pas vivre la vie qu'elle vit mais y consent parce que leurs sociétés les conditionnent à ne pas pouvoir ou vouloir envisager vivre une autre vie.

Donc, les cycles sociaux. Simple: une société est potentiellement éternelle et subjectivement immortelle. Même si la chose se discute on peut considérer que la France de 2019 est la même entité, la même société, que celle de 1429, année où elle commence à se construire, mais entretemps elle a renouvelé plusieurs fois tous ses membres presque aucun de ceux nés avant 1900 n'est encore vivant, très peu de ceux nés avant 1935 le sont, encore assez mais de moins en moins de ceux nés entre 1945 et 1965. En sens inverse, la vie des individus ne dépend pas toujours de la persistance des sociétés: depuis 1429 des sociétés sont mortes, d'autres nées, mais dans les territoires où cela se produisit ça n'eut parfois aucune incidence sur les membres de ces sociétés ou au moins sur une majorité d'entre eux. Enfin si, mais à long terme. Disons, la naissance ou la mort d'une société n'induit pas nécessairement un changement notable pour ses membres quand l'événement a lieu. Comme dit, la question de la continuité de la France de 1429 à 2019 se discute, je suis né en France, pays qui a peu en commun avec le pays dans lequel je vis, la France. Rien à voir avec ce qui fait ici l'objet de ma critique, la supposée nouveauté radicale de l'état du monde, il y a forte prévisibilité de ce type de nouveauté, la différence est que je suis né dans un pays de plus de cinq millions de kilomètres carrés au régime de type démocratie parlementaire à composante aristocratique, et vis dans un pays de moins de six cent mille kilomètres carrés (compte non tenu de la Polynésie française, qui couvre une superficie totale de cinq millions de kilomètres carrés mais à peine plus de quatre mille kilomètres carrés de terres émergées, le reste formant ses eaux territoriales – en outre ce territoire est une collectivité assez autonome, une sorte de protectorat) dont le régime est plutôt aristocratique et oligarchique, et plus ou moins républicain. Même si ça n'est pas toujours le cas, souvent les moments les plus critiques dans une société suivent ou précèdent les moments de changement.

Les humains ont une particularité parmi les espèces animales les plus complexes, on peut dire d'eux qu'en tant qu'espèce ils ont cessé d'évoluer de la manière qu'on dira classique. De ce point de vue la notion de race a sa validité, précisément parce que celle d'espèce n'en a plus trop: à l'inverse de ce que suppose le “racisme scientifique” la diversité des races humaines est l'indice de l'unité profonde de l'espèce. Il existe beaucoup d'hypothèses quant à l'étymologie du mot, italien razza, compte d'abord l'usage, qui réfère à la génération et à la lignée: sont “de la même race” les personnes du même genos, ou comme on dit en français contemporain du même pool.


Reprise au 16 avril 2019. Vous connaissez je suppose 1984 de George Orwell, au moins de réputation – pour mon compte je n'ai jamais lu le roman, de certaines œuvres on peut parler sans les connaître directement parce qu'elles valent plus par leur contenu que leur forme, savoir de quoi parle Ulysse de Joyce ne permet pas de se faire une idée juste du livre car le récit n'y tient pas un grand rôle, savoir de quoi parle L'Espagnol de Bernard Clavel sans l'avoir lu importe peu car le style ou la forme n'ont pas la même importance –, et savez qu'on y parle de “novlangue” (dans une traduction récente on dit “néo-parler”, ce qui me semble une affèterie, voire de la novlangue...). Les langues évoluent, par elles-mêmes ou par action délibérée. De nos jours et par une (pas si) étrange évolution, je constate une évolution plutôt délibérée de l'interprétation de ce roman d'Orwell.

 


À suivre (peut-être...).

 

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